Ce furent des petits cris et couinements qui réveillèrent Derek au beau milieu de la nuit. Ils avaient beau ne pas être forts, il était un loup dont l'ouïe était particulièrement fine. Malgré son réveil abrupte et incomplet, Derek comprit tout de suite que Stiles, à l'autre bout du lit, faisait un cauchemar. À défaut de l'étonner, cela lui fit mal au cœur. Quand cet adolescent pourrait-il passer une nuit tranquille, sans interruption ? Qu'est-ce qui le torturait au point de, semblait-il, le faire cauchemarder chaque nuit ? Pas étonnant que ses cernes ne le quittent jamais, si son sommeil était toujours aussi agité. Pour essayer de le calmer, Derek agit à l'instinct. Il se rapprocha du jeune homme qui commençait à bien gigoter et le prit dans ses bras, dans une étreinte protectrice, tout en refermant les yeux. Étonnamment, l'effet fut presque immédiat. Comme si les bras du bêta étaient magiques, Stiles cessa presque instantanément de bouger et de couiner. Mieux : il se réveilla, ce que Derek ne put déceler que grâce aux battements de son cœur. Le loup pensa alors qu'il allait se rendormir sans rien dire mais il rouvrit brusquement les yeux de stupeur. Stiles venait de poser sa main sur la sienne et la serrait avec une extrême délicatesse, comme s'il avait peur de le réveiller. Les propres battements de cœur de Derek s'emballèrent un peu et il ne put s'empêcher de resserrer légèrement son étreinte, nichant sa tête dans le cou de l'hyperactif, qui frissonna instantanément à ce contact. Oui, Derek continuait d'agir à l'instinct et plus particulièrement à celui de son loup qui le poussait à se montrer doux et câlin. Son côté animal ressentait encore mieux la douleur et ne voulait que la faire disparaître.
La réaction de Stiles parlait pour elle-même et Derek sut qu'il avait bien agi. Toujours réveillé et dos au loup, Stiles se pelotonna contre lui. Il voulait continuer de goûter à cette chaleur rassurante, cette douce sécurité. C'était simple mais bon. Cette sensation si spéciale, Stiles avait l'impression de ne l'avoir jamais ressentie auparavant. Des années qu'il vivait dans la honte et la peur. Pour une fois, il avait l'impression de frôler la sérénité. Cette fois, pas d'illusion, Stiles savait que l'homme contre lui était Derek et pas quelqu'un d'autre. Il ne pouvait plus le confondre. Soit dit en passant, il se fit la réflexion que c'était étrange de savoir qu'il dormait actuellement dans le même lit que l'ancien alpha bourru, qui ne l'était d'ailleurs pas tant que ça, finalement. Qui aurait cru qu'il passerait la nuit dans ses bras et qu'il serait consentant ? Car c'était bien le cas. Rares étaient les fois où Stiles acceptait qu'on l'enlace. Avec Derek, c'était différent. Stiles appréciai son contact, contrairement aux autres. Pour quelle raison ? Il n'en avait aucune putain d'idée mais était sûr d'une chose : il ne voulait pas perdre ça. Peut-être que tout n'était pas si mal, en fin de compte. Peut-être qu'il pourrait goûter à cette sensation plus souvent, s'il parlait à Derek de ce qui le tuait à petit feu. Peut-être… Qu'il pourrait commencer à vivre, réellement.
Stiles voulait de plus en plus y croire. Il en avait même peut-être besoin. Si Derek le croyait… L'hyperactif ne pouvait pas dire qu'il serait heureux mais au moins, soulagé d'un poids. Le poids du lourd secret qui pesait sur ses épaules.
Le problème était que maintenant, Stiles avait perdu toute envie de dormir. Sa main gauche sur celle de Derek qu'il croyait endormi, il utilisa la droite pour attraper son téléphone et l'allumer. Quatre heures du matin et quarante-quatre minutes. Stiles souffla du nez en remarquant l'heure. S'il avait un don, c'était bien celui de tomber sur des heures de ce style : deux heures vingt-deux, cinq heures cinquante-cinq… Sa spécialité. C'était un peu nul mais ça le faisait toujours sourire un petit peu. Il baissa la luminosité au maximum et se mit à réfléchir. Que faire ? Ses réflexions lui avaient fait partir toute envie de dormir. À cet instant précis, Stiles eut la surprise de recevoir un message de son père. Aucun doute, cela signifiait que celui-ci était de nuit et donc, en poste.
Le message était clair, net, concis et…
« Stiles, on a un nouveau corps. Faites attention, toi et ta meute. »
… Accompagné d'une photo.
Stiles écarquilla les yeux de stupeur et d'horreur. La victime était un homme assez jeune, vingt ans, peut-être un peu plus. Il était à peu près dans le même état que la précédente victime. Encore une fois, une inscription sur le mur derrière le cadavre : « 7-2 ».
Un nouveau message fit son apparition.
« Au commissariat, on n'a aucune idée, le tueur n'a laissé aucun indice de plus que la dernière fois. Je te connais, je sais que tu vas fouiller dans la base de données. Tu peux enquêter si tu veux, mais ne te mets pas en danger. »
Effectivement, Noah connaissait bien Stiles, puisque celui-ci se fit la note mentale d'aller vérifier tout ça quand il le pourrait. Il fut d'ailleurs presque touché par l'inquiétude dont son père semblait faire preuve. Presque. Parce que Stiles n'interprétait pas vraiment ça comme de l'inquiétude à proprement parler. L'hyperactif se dit avec amertume que s'il s'inquiétait vraiment pour lui, il aurait remarqué son mal-être et tout fait pour l'aider. Il interprétait surtout ce message comme « je te laisse le champ libre, mais ne me gêne pas s'il te plaît ». Sa main se resserra alors sur son téléphone. Oui, la colère envers son père était toujours là, tapie dans l'ombre.
- Qu'est-ce que tu fais ?
La voix pâteuse de Derek fit sursauter Stiles, dont le cœur fit une embardée avant de retrouver un rythme presque normal. Le jeune homme se retourna prestement dans les bras de Derek, les yeux grands-ouverts pour vérifier si Derek était réellement réveillé ou s'il n'avait pas rêvé. Il put voir grâce à la lumière de son téléphone que les yeux clairs et fatigués de Derek le fixaient. Un sourcil froncé, le loup ne semblait pas comprendre ce qu'il s'était passé.
- Pfiou, tu m'as fait peur ! S'exclama Stiles avec une honnêteté flagrante.
- C'est vrai que je suis terrifiant, maugréa le loup en roulant des yeux.
- Eh, tu râles mais avant, j'avais peur de toi, pour de vrai. T'étais terrifiant quand tu faisais ta tête d'alpha énervé, encore plus quand tu faisais ton mystérieux.
Derek esquissa un rictus et eut un souffle du nez. Très vite pourtant, il reprit son sérieux et, sans changer de position, le ramena au sujet qui le taraudait :
- Qu'est-ce que tu faisais ?
- Oh, je… J'arrivais plus à dormir, je zonais sur mon téléphone.
- Et ton père t'a envoyé un message, compléta Derek.
- Si t'as regardé, pourquoi tu demandes ? S'offusqua gentiment Stiles.
- Pour te pousser à parler, répondit tout naturellement le loup.
Stiles accrocha son regard durant quelques secondes. Bien sûr qu'il comprenait le sous-entendu. Évidemment que ses précédentes pensées refaisaient surface et que l'envie de se confier gagnait en puissance. Plus le temps passait, plus l'hyperactif considérait cette éventualité comme faisable, même si ça ne l'empêchait pas d'appréhender fortement la future réaction de Derek. Mais ce n'était pas le moment, il le sentait. Il n'allait pas révéler le secret de sa vie dans ce lit, à quatre heures du matin, alors qu'il venait d'apprendre qu'un nouveau meurtre avait eu lieu.
- Tu sauras, Derek, je te le jure, ne put-il s'empêcher de lâcher.
Le regard du loup le déstabilisa tant il fut intense, tout autant que son demi-sourire, qui voulait dire beaucoup. Derek comprenait et ne comptait pas le forcer le moins du monde. Autant dire que le cœur de Stiles s'en trouva réchauffer et il se dit que finalement, peut-être qu'il pourrait s'en sortir. Sa décision n'était sans doute pas mauvaise.
La discussion dériva un peu et Stiles informa Derek des évènements. Le lycan l'écouta religieusement malgré sa fatigue et ne changea à aucun moment de position, son bras toujours autour de Stiles et celui-ci, toujours proche de lui. C'était trop naturel pour être relevé. Même Stiles n'y faisait pas attention tant ça ne le dérangeait pas.
- On parlera de tout ça aux autres demain, conclut Derek après avoir baillé. Là, faut dormir.
À la mention du lendemain, l'air de Stiles s'assombrit l'espace d'une seconde. Un problème se posait mais il garda le silence là-dessus. Demain, il devrait quitter cette chambre d'hôtel, impossible pour lui de payer pour passer quelques nuits de plus en sécurité. Il n'avait plus rien, était à sec. Il y avait bien sa maison, mais… Non, il ne voulait ou plutôt ne pouvait pas y retourner, pas tant que l'autre enfoiré se trouvait chez lui. Rentrer signifiait signer son arrêt de mort mental. La peur et la douleur finiraient par avoir raison de lui.
- Éteins-moi ce téléphone et dors.
Sans un mot, Stiles s'exécuta et son silence déplut fortement à Derek, qui n'avait pas manqué l'apparition soudaine du voile sombre dans son regard. Néanmoins, Stiles ne se remit pas dos à lui. Il posa sa tête sur l'oreiller et c'était tout, il ne bougea pas. La main de Derek, dans le dos de Stiles, se resserra sur son t-shirt et, presque aussitôt, l'adolescent se rapprocha pour se pelotonner dans ses bras. Il ferma les yeux après avoir chuchoté un léger « bonne nuit », concluant définitivement la discussion pour ce soir. Derek comprit le message et lui souhaita la même chose en retour. Au fond de lui, il espéra fort que Stiles ne ferait pas d'autres cauchemars et qu'il dormirait d'une traite.
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D'instinct, Stiles sut qu'il allait passer une mauvaise journée. Par chance, Derek avait dû s'en aller tôt dans la matinée, il n'avait donc pas eu à lui expliquer quant à son rangement d'affaires intempestif. Il devait laisser la chambre nickel, vide de toutes ses affaires, avant onze heures et c'était chose faite. Il l'avait quittée aux alentours de neuf heures. N'ayant rien à faire et aucun endroit où se poser, Stiles se résolut à aller au lycée, même s'il avait raté le premier cours. Concernant son gros sac, il se débrouilla pour le faire rentrer dans son casier au vestiaire réservé à l'équipe de crosse dont il faisait partie. Hors de question de se le trimballer toute la sainte journée sachant que ses amis étaient dans la même classe que lui, pour la plupart. Que penseraient-ils en le voyant transporter tout ça ? Déjà qu'il les avait évités la veille… Et les autres jours… Il y avait de très fortes chances que l'hyperactif continue son petit manège.
Et c'est exactement ce qu'il fit toute la journée. Chaque fois que Scott, Lydia, Malia, Isaac ou même Liam entrait dans son champ de vision, il s'éclipsait. Stiles avait honte mais il ne se sentait pas assez fort pour les confronter après les avoir ignorés. Il ne se sentait d'ailleurs assez fort pour rien. Sa propre existence lui pesait trop et ça le dépassait.
Inutile de préciser qu'il déserta la cantine le midi et que, par manque d'argent évident, il ne put rien s'acheter à manger. Pas de problème pour ça, ça ne le dérangeait pas.
Ce jour-là était le jour où la classe de Stiles finissait plus tard que d'ordinaire. Dix-huit heures trente au lieu de quinze heures. L'automne étant bien installé et l'hiver plus très loin, le soleil était déjà en train de se coucher. Stiles se mordit la lèvre en sortant des cours. Il avait eu beau chercher de temps en temps dans la journée, il n'avait trouvé aucune solution pour cette nuit. Pas d'hôtel aux tarifs dans ses prix, pour ainsi dire très bas, pas de squats, rien. Encore une fois, il était hors de question qu'il rentre chez lui. Alors qu'il sortait du lycée, le portable de l'adolescent vibra et celui-ci ne put s'empêcher d'aller consulter ses messages. Lorsqu'il eut lu celui qu'il venait tout juste de recevoir, son sang se glaça et il se mit à courir, oubliant, dans son élan de terreur déferlante, d'aller chercher son sac d'affaires au vestiaire.
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Les sourcils de Jordan Parrish étaient froncés. Il était sur la bonne piste, c'était certain. Bon dieu, que la demande de Scott et Derek était difficile à satisfaire ! Pas parce qu'elle était compliquée ou trop crue, simplement… La base d'archives numériques était vide et il avait, par conséquent, dû commencer à chercher dans les vieilles archives papiers stockées au fond du commissariat. Grâce à sa qualité d'adjoint du shérif, Jordan n'avait pas eu besoin de pass ou de dérogation pour aller les consulter. Auparavant, il avait passé plusieurs jours à décortiquer la base numérique, pour être sûr de ne rien rater. Il avait bien trouvé deux-trois petites choses, mais rien de bien probant et c'était étrange. Parce que, normalement, tous les documents du commissariat avaient dû être numérisés après le passage d'une réforme l'y obligeant. Jordan avait alors fini par avoir la certitude qu'il trouverait quelque chose dans les archives papiers, quelque chose que l'on aurait « oublié » de scanner. Même le commissariat de Beacon Hills n'était pas épargné par ce genre de pratiques.
Voilà déjà quatre heures qu'il fouillait les archives sans relâche et il aurait pu commencer à désespérer s'il n'avait pas finalement trouvé ce vieux dossier tout fin, épais de seulement trois ou quatre pages, au nom de Stiles Stilinski.
Un dossier datant de sept ans et classé sans suite.
Parrish l'ouvrit et fut horrifié dès les premières lignes.
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Stiles gémit de douleur lorsque sa tête se cogna brusquement contre le mur contre lequel on venait de le plaquer avec une violence sans nom. Ce n'était pas Derek, non, jamais il ne ferait aussi fort.
- Alors Stiles, comme ça, on m'évite ? Une semaine que tu n'es pas chez toi… Tu me manques, tu sais ?
Cette voix mielleuse l'écœurait profondément et si des étoiles ne dansaient pas devant ses yeux, Stiles aurait peut-être eu le cran de répondre sarcastiquement. Peut-être, parce qu'avec sa terreur actuelle, il n'était sûr de rien. C'était fou comme cet homme pouvait briser tout ce que Stiles avait mis tant de temps à construire comme cette pseudo confiance en lui, son sarcasme légendaire, son cran, son courage bancal mais pourtant là. Ce soir-là, il n'avait plus rien. C'était le pouvoir que cet homme avait sur lui. Il l'avait tant brisé par le passé qu'il était aisé pour lui de l'avoir à sa merci.
- Tu vas être puni, tu le sais ça ?
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Jordan se laissa glisser contre le mur des archives. Pourquoi avait-on classé ce dossier sans suite ? Malgré son jeune âge à l'époque, la déposition de Stiles était cohérente et crédible. Pourtant, il manquait des choses : des examens médicaux, psychologiques… Il n'y avait même pas la déposition de l'accusé ! L'accusé… Il le reconnaissait. N'était-ce pas Émile Chabrier, le collègue et meilleur ami du shérif Stilinski, arrivé quelques jours plus tôt à Beacon Hills pour une affaire ? La lumière se fit alors dans l'esprit de Jordan, dont les capacités de déduction n'étaient plus à prouver.
Le dossier était clairement bâclé et l'affaire semblait avoir été étouffée il n'était pas très difficile de comprendre pourquoi.
Parce qu'Émile Chabrier était le meilleur ami du shérif Stilinski.
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Stiles se traîna, comme une merde et sous une pluie battante, jusqu'à sa Jeep. Il avait mal, si mal… Et la peur n'en finissait pas de glacer ses membres. Impossible de dormir dehors ce soir, même dans sa voiture. Il devait trouver quelque chose, un bâtiment désaffecté, un abri, n'importe quoi. Loin de lui. Les larmes coulaient sur ses joues, n'en finissaient pas. Son gilet était foutu, troué et cramé de partout, il avait froid. Comble du malheur, sa Jeep refusait de démarrer.
- Pu… Putain… Merde ! Hurla Stiles en pleurant.
Ses poings rencontrèrent violemment le volant et il finit par voir le voyant clignotant. Il n'avait plus d'essence. Pourtant, il ne pouvait pas rester là alors que l'autre enflure venait de s'en aller en lui disant qu'il avait intérêt à être là ce soir. Comment pouvait-on avoir tant de malchance dans une vie ? Et ses bras qui lui faisaient mal, son torse également… Merde, son t-shirt était aussi foutu que son gilet. Et il sentait le cramé. Pouvait-on faire pire ? Oui, bien sûr que oui, mais le « pire » en question n'était pas pour tout de suite, il faudrait attendre quelques jours et Stiles aimerait bien l'éviter. Serait-ce seulement possible ?
Il fallait qu'il bouge, rester ici l'angoissait. Qui sait, Émile pourrait revenir ici pour s'assurer de sa venue. Stiles n'eut même pas besoin de réfléchir plus longtemps. Il laissa son sac de cours, avec son téléphone, dans sa voiture et sortit de la Jeep en courant. C'était un peu loin à pied mais il s'en fichait il avait besoin de sécurité, même de manière passagère. Et même si ses jambes tremblantes menaçaient de le lâcher à chaque instant, Stiles ne s'écroula pas mais faillit tomber à plusieurs reprises, ses larmes embuant sa vue. Il avait si mal… Sa peau le brûlait et le tiraillait tellement… Il avait besoin d'aide. Là, maintenant.
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- Peter, je suis occupé, va ouvrir ! Quémanda Derek depuis l'étage.
- Ouais, ça va… Râla le concerné.
Peter se leva du canapé et déposa son livre sur la table basse, à contrecœur. Il détestait qu'on l'interrompe lorsqu'il lisait. Sa pseudo mauvaise humeur s'envola aussitôt qu'il eut ouvert la porte. Les yeux exorbités, le sang glacé par l'horreur, il resta figé quelques secondes devant la vision d'horreur devant lui.
- Derek, fit-il d'un ton sérieux sans hausser la voix une seule seconde. Viens, tout de suite.
