Lorsque Stiles retourna auprès de Newt, il avait l'air livide, le teint si pâle qu'on aurait pu croire qu'il avait été foudroyé par la maladie – physique ou mentale, l'on pouvait en débattre. Par chance, il n'eut à se justifier d'aucune manière pour le temps qu'il avait pris dans l'autre pièce : son colocataire de fortune dormait encore et Stiles n'irait le réveiller pour rien au monde. Au fond de lui continuait de subsister l'espoir timide d'un semblant de guérison, d'un repos effectif. Alors oui, même s'il le savait mourant, il espérait. Il espérait fort. Peut-être que Newt incarnait pour lui le dernier rempart de son âme contre la folie, parce qu'il était… Tangible. Réel. Concret. Le seul être vivant auquel il avait véritablement affaire depuis son arrivée dans ce monde auquel l'enfer lui-même n'avait rien à envier.

Mourant malgré tout.

Et c'était peut-être ça qui faisait lentement vriller Stiles. Savoir que son unique repère disparaîtrait bientôt. Alors pour se rassurer, il se dit que ce qu'il avait vu dans la salle de bain n'était, encore une fois, rien de plus que le fruit de l'expansion progressive de sa folie. Peut-être devrait-il essayer d'éviter de penser au sort qui attendait Newt, qu'il suivrait rapidement dans la tombe ? Techniquement, oui, mais il s'agissait d'une chose que l'hyperactif, dans son malheur, pouvait difficilement ignorer. Ce qui lui faisait face, c'était la réalité, celle qui l'attendait aussi. Comment feindre de ne pas voir arriver l'inévitable ? La mort l'entourait de toutes parts et il savait qu'un jour, même cette espèce d'abri dans lequel ils se terraient rendrait l'âme. Ou bien il s'effondrerait naturellement, ou bien quelques monstres finiraient par atteindre cet endroit et l'infester dans son intégralité. Stiles imaginait bien certains de leurs organes vaguement humains traîner sur le sol, derrière eux. Leur sang, séché, imprégner la pièce principale d'une odeur indétectable pour tout être vivant, mais reconnaissable par leurs semblables.

Cette pensée on ne peut plus terre à terre, à défaut d'être joyeuse, lui permit d'être certain d'avoir à nouveau les pieds sur terre. Il n'y avait rien de plus tangible que la réalité. Aussi horrible soit-elle, elle restait un point de repère qu'il valait mieux ne pas ignorer. Stiles devait rester lucide, au moins quelques temps encore. Il n'avait pas le choix, de toute façon. Si certains trouveraient ses espèces de résolutions courageuses, lui n'était pas vraiment de cet avis. Il se voyait au travers du prisme de sa personnalité et ne décelait rien de moins que de quoi se dévaloriser encore et encore, sans arrêt. Stiles se jugeait avec une dureté injustifiée, comme il l'avait toujours fait par le passé.

Ainsi, il se trouvait faible d'esprit. Couard. Stupide. Il reconnaissait au moins sa lucidité, qui lui permettait de faire la différence entre la réalité et la folie – c'était déjà ça. On lui avait au moins laissé ce petit quelque chose qui pouvait l'aider à tenir quelques temps supplémentaires. Stiles ne demandait pas grand-chose : juste de rester présent jusqu'à ce que Newt s'envole vers un autre monde, bien plus calme et plus apaisé que celui-ci.

Lorsque le concerné finit par se réveiller un temps plus tard, Stiles fit au mieux pour ne rien lui laisser voir de son mal-être grandissant, de cette folie consciente qui le pourrissait de l'intérieur. C'était comme s'il devait peu à peu faire le deuil de tout ce qui faisait de lui ce qu'il était et qu'il avait l'impression de lentement voir disparaître. Sa joie contagieuse n'était déjà plus qu'un lointain souvenir que Newt ne connaîtrait jamais. Parce que Stiles Stilinski était mort dès son arrivée ici – son sourire solaire avec les étincelles dans ses yeux. Comment faire subsister une étoile dans un ciel de jais ? Un ciel aspirant toute la lumière qui tentait d'y naître ? C'était l'effet que lui faisait ce monde dont la désolation dépassait de loin tous les films qu'il avait pu voir, tous les livres qu'il avait pu lire. La réalité était toujours un cran au-dessus de la fiction, si ce n'est plus encore.

- Comment ça va ? S'enquit rapidement Stiles.

La question était à moitié hypocrite. L'hyperactif voulait évidemment savoir comment il allait, mais… Ce qui comptait pour lui, c'était aussi de savoir combien de temps il leur restait. Son idée de partir rapidement après lui se faisait de plus en plus présente dans sa tête. Obligatoire.

- C'est plutôt à toi que je devrais demander ça, fit péniblement Newt d'une voix aussi faible que pâteuse.

Comme toujours, il tenta d'esquisser un sourire, histoire de détendre l'atmosphère et de se faire bonne figure. Il était comme ça, Newt. Sentant lui aussi sa fin proche, il faisait en sorte de ni la dramatiser, ni de la faire sentir à outrance. Techniquement, c'était un genre de comédie auquel il se soumettait volontairement même si… Objectivement, plus le temps passait, moins ses efforts se voyaient. Ils perdaient en efficacité à une vitesse affolante.

De son côté, Stiles ne réussit même pas à feindre un sourire.

- Je vais toujours bien.

Physiquement, en tout cas. Mais contrairement à Newt, il ne savait plus sourire et ça, c'était emmerdant. Pourquoi n'y arrivait-il pas ? Pourquoi la simple idée d'essayer lui donnait-elle la nausée ? Faire semblant, il en était capable… Jusqu'à une certaine limite. Minimiser ce qu'il ressentait restait une chose possible. Mais feindre l'assurance et une forme de joie ? A cet instant, il admira Newt pour sa tentative. Lui, au moins, il avait encore la force d'essayer malgré tout. Après tout, que lui restait-il ? Il n'avait que ce semblant de moral pour tenir encore un peu – puisqu'à côté, son corps était trop faible pour qu'il s'en serve réellement.

Mais la réponse de Stiles ne convint pas à Newt, qui perdit instantanément ce semblant de sourire tout aussi factice que cette forme tout relative qu'il feignait chaque jour.

- Ce n'est pas ce que tes yeux me disent.

Newt peinait toujours à parler, à articuler chaque mot qu'il se devait de prononcer, mais il continuait. S'il l'on devait lui reconnaître une qualité, ce serait bel et bien sa ténacité. Cette volonté qu'il avait de durer et de s'occuper de l'autre malgré tout. Stiles y voyait là une personne en or… Quelqu'un qu'il aurait aimé rencontrer dans d'autres circonstances. Il se prit d'ailleurs à penser que Newt s'entendrait vraiment bien avec Derek. Le blond comme le noiraud avaient ce calme et cette patience qui pouvaient tout autant se compléter que s'étendre.

Et se rappeler de Derek lui fit penser à cette douleur qui ne le quitterait sans doute qu'après qu'il aurait poussé son dernier souffle. Savoir qu'il ne le reverrait plus et qu'il n'aurait sans doute jamais l'occasion de lui dire ce qu'il avait sur le cœur le torturait de l'intérieur. Et Newt qui continuait de lui rappeler le loup de ses rêves malgré lui… A tel point que Stiles dut se faire violence pour ne pas lui sauter dessus à nouveau. Ce qui s'était passé entre eux n'aurait pas de répétition. En tout cas, il valait mieux. Disons qu'il fallait prendre quelques paramètres en compte et… Profiter de Newt ne faisait pas partie de ses objectifs, d'autant plus qu'il devait continuer de se reposer.

Stiles eut envie de rire : son espoir stupide finirait par le tuer avant Newt.

- Tu vois mal, fit-il d'une voix un peu rauque.

Il avait… Du mal à sauver les apparences, vraiment. Dans un sens, on pouvait dire qu'il était fatigué et que devoir tenir compagnie à son « colocataire » juste après qu'il ait de nouveau été victime de sa folie était un véritable tour de force, qu'il n'arrivait pas complètement à assurer.

- Mes yeux sont ce qui va le mieux, chez moi, rétorqua Newt en forçant sur sa voix pour la faire paraître assurée. Quand est-ce que tu arrêteras de me mentir ?

Le regard de Stiles dévia naturellement vers ses lèvres. Elles se mouvaient d'une façon… Stop. Il s'efforça de relever ses yeux baladeurs en direction de ceux, toujours aussi sombres et fatigués, de Newt.

- On n'est pas obligé de s'infliger tous les malheurs du monde, tu ne crois pas ? Finit par demander Stiles.

- Parce que ce que tu caches en est un ? S'enquit le blond en remontant la couverture jusqu'à son menton.

Newt avait froid et Stiles pensa automatiquement à quelque chose et… Sentit son cœur rater un battement. Il était définitivement en train de devenir dingue.

- Disons simplement que ça n'a rien de motivant, consentit-il à répondre.

Persuadé qu'il aurait le dernier mot, Stiles ne se douta pas du jeu dans lequel Newt allait l'embarquer.

- Des choses absolument pas motivantes, j'en ai tout un tas à te partager, fit le blondinet d'une voix complètement éraillée, un léger sourire amusé collé aux lèvres.

Car si Stiles était quelqu'un de têtu, il s'avérait que de ce côté-là, Newt n'avait rien à lui envier.

- On va mourir, Stiles. On va… Peut-être mourir de froid, de faim, ou alors dévorés par ces monstres. Peut-être même qu'on n'en aura pas le temps, que c'est la folie qui nous emportera parce que ce monde n'a rien d'autre que la désolation à nous offrir... Alors en termes de motivation, je crois qu'on ne sera jamais bons.

Sa main trop pâle se saisit de celle de l'hyperactif, qui se sentit tout de suite défaillir. Le pire, c'est qu'il avait conscience de ce que son aîné était en train de faire, de la façon dont il le persuadait lentement mais efficacement de s'ouvrir à lui.

Paradoxalement, il en avait envie.

La main de Newt serra la sienne et Stiles entrelaça leurs doigts dans un soupir qui trahissait d'ores et déjà son abandon. Peut-être qu'en fait, il n'avait tout simplement pas la force de continuer son petit manège.

- Il nous reste ça, souffla Newt, tout sourire à l'état de souvenir. Ça et nos petits secrets. On n'a rien à perdre à tout se dire en attendant que le ciel s'effondre sur nous, tu ne crois pas ?