Stiles n'aimait pas la position dans laquelle il se trouvait, face à un Newt qui luttait contre son épuisement constant. Un Newt qu'il respectait sincèrement et pour lequel il avait peur, il avait mal… Et dont les mots étaient diablement efficaces. Parce qu'ils trouvaient un écho en lui, ne faisaient rien de plus que mettre en valeur une vérité indéniable.
- La folie nous aura avant tout le reste, soupira Stiles. Elle m'a déjà eu.
- Et pourtant, tu es toujours là, releva le blond avec un léger sourire. Si c'est ça, ta folie, je veux bien en être.
Sans doute voulait-il accompagner sa remarque d'un rire, mais force était de constater qu'il n'y arrivait pas… Sans doute parce que son amusement apparent ne montait pas jusqu'à ses yeux. A sa manière, il essayait de relativiser leur situation, de la dédramatiser suffisamment pour le mettre à l'aise, lui… Qui n'avait jamais connu une vie aussi misérable que semblait l'avoir été celle de Newt.
Alors d'une certaine manière, Stiles admirait Newt… Qu'il trouvait bien plus fort que lui, et à qui il ne se sentait plus de refuser quoi que ce soit. Alors même si la vérité faisait mal, il la lui devait, dusse-t-elle raviver en lui des souvenirs… Qu'il faisait sans doute tout pour oublier. Mais à ce stade-là, qu'était capable de supporter Newt ? Stiles partait dans l'idée d'offrir une fin de vie aussi agréable que possible à celui qui l'avait sauvé. Or, ses aveux n'auraient certainement pas l'effet escompté.
Mais Newt avait raison : ils n'avaient plus que ça… Et cette putain de vérité, il la lui devait vraiment.
- Ma folie, c'est d'halluciner, articula Stiles en baissant les yeux. Voir des gens qui ne sont pas là, Newt. Je t'assure que tu n'as pas envie d'en être.
Le châtain clôtura sa dernière affirmation par un rire triste, désabusé. Le genre de rire qui avait tout, sauf trait à l'humour.
Mais Newt eut pourtant un léger sourire… Qui n'avait rien d'amusé. Dans ses prunelles, une envie hurlante.
- Au point où j'en suis, je peux me contenter de n'importe quelle folie, finit-il par lâcher, en forçant sur sa voix pour qu'elle ne tremble pas trop. C'est toujours mieux que le rien que j'expérimente tous les jours.
Stiles releva un regard désormais compréhensif dans sa direction. De l'extérieur, les paroles de Newt pourraient paraître insensées… Mais sensées, elles l'étaient.
- J'attends la mort… Sans rien faire. Elle ne va pas tarder à m'accueillir et je le sais, j'y suis préparé, continua le blond alors que son regard se laissait aller à l'absence. Simplement, je ne suis pas contre un peu… D'animation.
Il était vrai qu'il passait ses journées à dormir et à attendre de se rendormir depuis que Stiles était arrivé… Avant, il s'en allait dehors explorer, chercher sa nourriture avec la boule de n'avoir jamais la certitude que la moindre de ses sorties lui rapporterait quelque chose. Sans doute était-il déjà rentré bredouille, angoissé de ne pas savoir si la journée du lendemain serait plus clémente… D'autant plus qu'il était blessé depuis un moment, sauf qu'à l'intérieur, ça empirait. C'était récent, mais rapide. Stiles avait connu un Newt fatigué, mais plus ou moins valide. A peine quelques jours s'étaient écoulés et… Il n'était plus capable de grand-chose. Son teint déjà anormalement pâle était lentement en train de perdre le peu de vitalité qu'il lui restait. Sa respiration était un peu plus hachée aussi, plus irrégulière et il s'agissait d'une chose à laquelle Stiles faisait particulièrement attention depuis qu'il dormait avec lui. Il essayait d'ailleurs de penser au fait qu'il ne devait jamais faire plus que somnoler, et encore. La peur de s'endormir et de se réveiller contre un cadavre le chevillait au corps – et pas seulement parce qu'il était terrifié par la mort elle-même. Stiles… Ne savait pas comment il réagirait lorsque Newt pousserait son dernier souffle, mais il était néanmoins certain d'une chose : si ça arrivait lorsqu'il dormait, il peinerait véritablement à se le pardonner. Car même si subsistait en lui le besoin d'être un peu égoïste et de repousser ce moment au plus tard possible, il désirait que Newt… Ait une fin de vie décente. Qu'il sache qu'il était entouré – même si ce n'était que par lui. Qu'il parte avec un dernier bon souvenir.
D'un autre côté, Stiles ne voulait pas qu'on le lui arrache, parce qu'il avait besoin de lui pour tenir. C'était Newt qui, jour après jour, le poussait à ne pas laisser l'extérieur le bouffer de l'intérieur. Si leur quotidien était morne, leurs interactions le sauvaient. Puis affronter cette « existence » aux côtés d'un ami, ça n'avait pas de prix. Qu'importe si leur rencontre restait extrêmement récente : l'un et l'autre savaient qu'il ne restait qu'eux. Ainsi, ils n'avaient pas les moyens de faire les difficiles, de chipoter sur ce qui définissait véritablement une amitié. N'était-ce pas là un concept que chacun arrangeait selon ce qu'il représentait pour lui ? Newt et Stiles vivaient ensemble. Ils dormaient, mangeaient, s'entraidaient… Chacun selon ses possibilités. Stiles s'occupait désormais de tout ce qui relevait de l'utilisation de son corps, que ce soit pour aller chercher des vivres en toute discrétion, de s'occuper de Newt, d'aider à manger, à se laver, de lui refaire ses pansements avec le matériel qu'il avait. Newt, de son côté, lui servait de support moral. Il lui parlait autant que faire se peut malgré son épuisement grandissant et le poussait à prendre soin de lui, à ne pas s'oublier… A lui faire garder un pied dans la réalité.
Et c'était encore plus vrai maintenant.
Alors oui, ils étaient amis – par la force des choses.
- Et puis voir des gens qui n'existent que dans ma tête… A mes yeux, ça remonterait le compteur du nombre de vivants, vu que je les penserais réels, ajouta Newt, un rictus aux lèvres.
Stiles esquissa un minuscule sourire amusé et ce, même s'il n'était pas sûr de ressentir cela. Il ne savait même pas comment il était censé réagir… Et pourtant, il comprenait la position de Newt, cette solitude et cette immobilité forcées qui le bouffaient. Il était vrai qu'il avait Stiles et reconnaissait les efforts de celui-ci pour
- J'ai vu Derek, finit par souffler Stiles. Derek et Thomas.
Toute trace de sourire disparut du visage émacié de Newt. La lumière en fut également chassée… Pour se retrouver dans ses yeux, où la vie était revenue – mais pas pour le meilleur. Car déjà, Stiles décelait les prémices de larmes qui ne tarderaient pas à couler. Mais connaissant le blondinet, celui-ci ferait tout pour les retenir. S'il avait craqué une fois dans ses bras et qu'il s'en était suivi un dérapage charnel, Newt avait tout de même encore en lui suffisamment de fierté pour ne pas se laisser aller chaque fois qu'il se sentait mal… Ce qui allait dans le sens contraire de ce qu'il disait souvent à Stiles, à savoir de lâcher prise et d'exprimer ce qu'il ressentait sans se soucier de son regard sur lui. Newt ne respectait qu'à moitié ses propres conseils.
Et alors que Stiles s'attendait à ce que son ami se braque et demande à ce qu'ils changent finalement de sujet, l'ami en question le surprit.
- Thomas… Parle-moi de lui. Raconte-moi comment il était.
La voix de Newt s'était soudainement faite rauque, quelque peu enrouée, retenant à grand peine l'émotion qui le prenait. Car s'il croyait Stiles dans le fait qu'il s'agissait d'une hallucination, de la démonstration d'une folie naissante, il avait quand même besoin… De ça. De parler de Thomas. De se l'imaginer dans le moment présent, de se remémorer ce qui faisait de lui ce qu'il était. De laisser son souvenir réchauffer encore un peu son cœur mourant.
Stiles avala péniblement sa salive.
