- Je l'ai revu… Souffla encore Thomas.
Il se prit la tête dans les mains, fit au mieux pour réguler sa respiration et calmer les battements erratiques de son cœur malmené par les évènements. En dehors de cela, il ne pouvait se plaindre de son existence. A vrai dire, il commençait enfin à accepter l'idée qu'il puisse au moins tenter de faire confiance à ces gens étranges. A Derek, en tout cas. Ils étaient faciles à cerner, les gens dans son genre tant leur franchise transpiraient par tous les pores de leur peau : et cet homme là ne mâchait jamais ses mots. D'ailleurs, il n'avait jamais hésité à remballer ce Scott qui essayait régulièrement de voir Thomas. Apparemment, il était dans ses habitudes de laisser la porte de son appartement ouverte pour que les membres de sa bande puissent y venir à leur guise. Désormais, il la fermait à clé.
Thomas releva la tête. Ses yeux croisèrent ceux de Derek, que l'ombre peuplait. S'il ne savait pas à quoi il pensait, il restait néanmoins certain d'une chose : il le croyait. Il était le seul à ne faire que ça depuis son arrivée ici. Le seul à ne remettre aucune de ses paroles en doute.
- Il était comment ? Finit par demander l'homme au regard vert d'eau.
L'avantage, c'est que cette confiance était partagée… Parce qu'ils avaient vécu une expérience commune. La première fois que Stiles avait fait son apparition dans un miroir, c'était face à eux deux. Thomas l'avait vu, Derek aussi. Ainsi, il n'était pas difficile pour eux de se comprendre avec peu de mots. Ils partaient d'ailleurs avec un avantage, à savoir la ressemblance entre leurs caractères respectifs. Sans être identiques, ils leur permettaient de s'entendre facilement… De se décoder assez facilement.
Et cette douleur qu'il décelait dans ses prunelles, Thomas la comprenait.
C'est exactement la raison pour laquelle il choisit d'être franc avec lui. De toute façon, il avait bien remarqué qu'avec lui, le mensonge ne servait à rien : pour une raison qu'il ignorait, Derek semblait lire en lui comme dans un livre ouvert avec une clarté véritablement stupéfiante.
- En colère, articula-t-il d'une voix tremblante.
C'était le genre de tremblements qui montraient une incapacité totale à comprendre la situation… Et à l'appréhender. Si la vie de Thomas avait de tous temps été jonchée d'épreuves toutes plus difficiles les unes que les autres, rien ne l'avait jamais préparé à vivre une chose pareille. Rencontrer son double au travers d'un miroir… Avait encore moins de sens que toute la manipulation dont il avait été victime dans le labyrinthe.
- Il m'a dit qu'il était en train de mourir, ajouta-t-il d'une voix blanche.
Parce que c'était effectivement le cas. Dans son souvenir des plus récents, Stiles avait le visage amaigri, la peau d'une pâleur maladive… Et le regard de quelqu'un qui était doucement en train de perdre les pédales. Thomas, au contraire, se remplumait petit à petit : Derek faisait attention à ce qu'il mange à sa faim et même à ce qu'il se serve un peu plus, lorsqu'il y arrivait. Et Thomas reconnaissait bien là l'injustice de la situation : il avait tout gagné, quand Stiles avait tout perdu. Qu'il le veuille ou non, factuellement… Il avait pris sa place.
- Et je lui ai dit qu'on allait trouver une solution, termina-t-il en se prenant la tête dans les mains.
Le pire, c'est qu'il y croyait. Sur le moment, en tout cas. Maintenant, il n'en était plus trop sûr… Parce qu'il n'avait aucune idée de la manière dont il avait fait irruption dans ce monde. Il avait volé la vie de Stiles, oui, mais comment ? Si le processus pouvait s'inverser, bien sûr qu'il ferait tout son possible pour que chacun retrouve sa place… Sa famille, c'était ses amis – ceux qui lui restaient. Depuis le temps, ils avaient dû remarquer son absence… Et s'imaginer qu'il s'était fait bouffer par un Fondu. Il imagina aisément la panique se répandre dans ce petit coin de l'île qu'ils avaient aménagé pour y couler des jours tranquilles et, à termes, rebâtir un semblant de civilisation. Leur petit groupe de survivant méritait la paix – Thomas aussi.
Et finalement, ce monde tranquille dans lequel il avait atterri le torturait plus qu'autre chose. Parce que vivre ici, c'était vivre coupable. Tu as volé une vie. Alors oui, il fallait absolument qu'il respecte la promesse qu'il avait faite à Stiles : trouver une solution pour leur permettre à tous les deux de retrouver leur place, leur monde… Leur existence.
- Si on comprend comment on a échangé nos mondes, on saura comment remettre les choses à leur place.
Et même si c'était une évidence, il tenait à le dire. Exprimer ce qu'il ressentait était une chose qu'il avait longtemps mise de côté sous prétexte qu'il avait mieux à faire. Autrefois, se pencher sur ses propres émotions avait pour lui autant de sens que de se mettre à faire du bruit devant un Fondu. Il voyait cela comme une perte de temps et préférait consacrer celui-ci à réfléchir pour sa survie et celle des autres membres de son groupe. En somme, agir. Pas se concentrer sur sa petite personne. Or, il avait commencé à comprendre, depuis quelques temps, que s'accorder le droit de ressentir n'était pas une mauvaise chose. Il s'était rendu compte de la stupidité de sa réflexion lorsqu'il s'était isolé dans un coin du campement, sur l'île, et qu'il s'était mis à pleurer comme un enfant l'aurait fait après avoir cassé un jouet. Sauf que le jouet, c'était lui. On l'avait emprisonné, manipulé… On s'était joué de lui pour lui faire accomplir des choses contraires à ses valeurs. Et cet enfer lui avait fait perdre nombre d'amis.
Peut-être aussi quelqu'un pour qu'il ressentait un attachement si fort… Qu'il y aurait toute sa vie dans son cœur un vide impossible à combler.
- Comment ça s'est passé pour toi ? Finit par demander Derek.
Il avait désormais le visage fermé, l'expression figée. Il faisait, en somme, tout ce qui était en son pouvoir pour mettre ses émotions au placard. Mais Thomas commençait à le connaître… D'autant plus qu'ils se ressemblaient. Alors oui, il avait mal, lui aussi.
Prononcer le nom de Stiles lui était d'ailleurs devenu trop difficile. Et même s'il avait besoin d'entendre Thomas lui dire que son double allait bien, il fallait avouer qu'il n'entretenait pas beaucoup d'espoirs quant à son retour potentiel. Derek n'avait jamais été du genre optimiste. Il ne baissait pas vraiment les bras, mais… Plus le temps passait, et plus il avait du mal à se dire que les choses avaient une chance de bien se terminer. Le simple fait que Stiles ait échangé – malgré lui – sa place avec un parfait inconnu qui lui ressemblait en tous points était impensable. Lui qui connaissait pourtant bien le monde surnaturel découvrait ainsi que… Eh bien, il n'existait pas qu'un monde. Car il croyait Thomas. La description de son univers à lui était bien trop différente de celui-ci pour que cela soit une coïncidence… D'autant plus que cette existence-là avait vraisemblablement marqué ses traits. Ils avaient la dureté particulière d'un vécu difficile, et son regard… Il était comme celui de Derek : sombre, quelle que soit l'heure.
Alors oui, le loup-garou quelque peu désarçonné par la situation peinait à l'appréhender correctement. Remuer ciel et terre pour cet hyperactif qui ne devrait pas lui manquer autant. Mais c'était un fait, et le nier serait franchement stupide. Derek avait l'habitude qu'il le dérange en permanence, qu'il fourre son nez partout, y compris et surtout dans ce qui ne le regardait pas… Et bordel, c'était une chose que Derek n'aurait jamais pensé dire ça un jour, mais ça lui manquait.
D'autant plus qu'un détail lui était revenu récemment. Un détail qui le titillait de temps à autres.
Et duquel il se décida finalement à parler à Thomas. Après tout, il avait accepté de lui parler de sa nouvelle entrevue avec Stiles… Alors il pouvait bien lâcher prise et lui faire part de cette étrangeté.
