C'est essoufflé que Thomas s'arrêta. Derek, parfaitement en forme, lui pointa d'un geste bref de la main la bâtisse devant laquelle il l'avait fait s'arrêter. Thomas leva les yeux et se retrouva perplexe face à la vision… De cet étrange bâtiment. A vue de nez, il s'agissait d'une grande maison, peut-être d'un manoir. Sa particularité ? Elle était au pluriel. En plus de paraître abandonnée depuis des lustres, elle était… Particulièrement noircie et effondrée par endroits. Thomas pensa automatiquement qu'il s'agissait là des conséquences d'un important incendie – et il avait raison. Mais il ne se posa qu'une seule question : qu'est-ce qu'une maison foutait dans la forêt ? Encore, un chalet, il aurait compris… Une habitation ? Il ne trouvait pas cela très pratique, d'autant plus que le chemin pour y arriver n'était pas si aisé que cela. Peut-être qu'il était autrefois entretenu. Or, depuis, la nature avait bel et bien repris ses droits, écrasant partiellement l'empreinte de la vie humaine dans ce coin-là. Certaines plantes grimpaient sur les murs de la bâtisse qui étaient encore debout.
- J'ai longtemps hésité à savoir quoi faire de ce manoir. Est-ce qu'il vaut mieux le raser, ou bien le rénover ? Dans les deux cas, il me faudrait faire appel à une entreprise et je ne suis pas sûr d'avoir envie que des inconnus foulent ce sol.
Thomas se garda bien de relever le fait que dans un sens, il en était un aussi.
- Tu venais souvent ici, avant ?
Le jeune homme partait du principe que si Derek connaissait bien l'endroit, ce manoir devait être… Quelque chose comme un terrain de jeu, ou bien une résidence secondaire. Son loft était déjà bien grand et en quelque sorte luxueux : le fait que lui – ou sa famille – ait possédé une autre bâtisse ne paraissait pas si extravagant que cela.
- J'y habitais.
Va pour la résidence secondaire, pensa directement Thomas.
- C'était la maison familiale. On y est resté jusqu'à…
Derek ne termina sa phrase qu'avec un geste vague de la main, sans prononcer un mot de plus. Peut-être pas qu'il n'en avait pas en stock ou que… Parler de cet évènement était un peu dur pour lui. En tout cas, Thomas ne le lui demanderait pas. Il connaissait les limites entre ce dont il pouvait s'enquérir… Et le reste.
- Je n'y suis pas souvent revenu alors qu'elle reste importante pour moi, même brûlée, soupira Derek.
Et son attachement envers la bâtisse, Thomas le sentait fort bien. Cependant, il ne put s'empêcher de trouver étrange l'emplacement d'un tel manoir. C'était si reculé dans la forêt, si difficilement atteignable… Peut-être l'était-ce moins quelques années plus tôt, mais depuis, la nature avait bel et bien repris ses droits.
Et étonnamment, Thomas trouvait que toutes ces réflexions-là… Collaient étrangement bien à Derek et au petit bout de son histoire qu'il lui confiait.
- C'était comment, de vivre ici ? Demanda Thomas, en faisant un pas en avant.
De loin, le manoir était fort imposant et le jeune homme n'osait pas s'en approcher de trop. Si l'endroit avait brûlé, il était clair que l'intérieur de l'endroit devait être… Dangereux. Thomas devinait les murs instables, les imaginait tomber à la moindre vibration de trop. La structure générale tenait encore… Pour combien de temps seulement ?
- Je pense ne pas exagérer si je te dis qu'il s'agissait des meilleures années de ma vie.
Thomas hocha la tête d'un air pensif. Bizarrement, il l'imaginait bien, oui et se demandait quelles années il pouvait considérer comme heureuses, de son côté…
- Avec mes sœurs, on passait notre temps à courir. Des jouets, on en avait très peu : pour nous, la forêt était le meilleur terrain de jeu que l'on puisse avoir.
Thomas tourna la tête en direction de son hôte et lui trouva l'air… Un peu plus détendu que d'ordinaire – moins fermé, en tout cas. Les souvenirs qu'il évoquait ne semblaient toutefois pas lui rappeler que du positif puisqu'un voile léger assombrissait légèrement son regard vert d'eau. Thomas ne sut déterminer si ce qu'il voyait était de la tristesse ou… Une forme de regret. Une chose était cependant certaine : Derek aimait sincèrement cet endroit et ne semblait prêt à effacer sa mémoire pour rien au monde. De son côté, Thomas n'était pas certain de désirer garder la sienne. Il y songeait parce que… C'était déjà arrivé, pour lui. Il avait vécu deux fois. Il avait eu deux vies… Et il continuait la seconde tout en se souvenant de la première. C'était difficile. Particulier, aussi. Encore aujourd'hui, il peinait à savoir ce qu'il préfèrerait. Valait-il mieux continuer d'exister en gardant ses fardeaux avec lui, ou bien au contraire, tout oublier pour l'éternité ? Que valait la vie si elle n'était pas vécue pleinement ?
Enfin, Thomas s'efforça à revenir à la réalité, à se concentrer sur les confessions étonnantes de Derek. Etonnantes parce qu'il ne l'imaginait pas lui raconter sa vie, du moins pas aussi tôt. Néanmoins, il ne l'imaginait pas lui parler de son passé, de son enfance sans raison. A force, il commençait à connaître Derek : celui-ci agissait toujours de façon consciente et ne laissait rien au hasard. Thomas était d'ailleurs prêt à parier que les gens qu'il avait vus à l'hôpital et au loft n'avaient pas eu droit à ce genre de confessions de sa part aussi tôt. Ils avaient sans doute dû ramer pour les avoir – et il n'était pas difficile de comprendre pourquoi. Derek était… Taciturne, secret. En général, il parlait peu de lui et ce comportement se reflétait sur son visage, régulièrement fermé. Un peu comme Thomas, au final. Ce qui les aidait à s'ouvrir tous les deux, c'était la situation, mais le fait qu'ils aient l'intelligence de ne pas s'entêter à garder le silence malgré le fait que ce soit leur nature aidait grandement.
Alors Thomas continua de l'écouter relater ses aventures d'enfance comme si Derek et lui étaient de vieux amis qui ne s'étaient pas vu depuis belle lurette. Il apprit ainsi des choses affreuses qu'il ne souhaiterait à personne, pas même à son pire ennemi. Perdre sa famille dans un incendie causé par son ex petite-amie, laquelle, en plus d'être plus âgée, avait abusé de sa confiance dans bien des domaines. Derek eut beau ne lui en dresser qu'un vague portrait, Thomas comprit le genre de personnes que cette Kate semblait être. Mentalement, il lui adressa des termes durs, la jugea avec toute la sévérité qu'elle méritait. Ainsi lorsqu'il apprit qu'elle était très probablement morte à l'heure actuelle, Thomas se sentit un peu mieux. Néanmoins, il faillit ignorer un détail qui avait son importance et qui pouvait être résumé en une question, un mot.
Pourquoi ?
Pourquoi la famille de Derek avait-elle été victime de telles manigances ? Pourquoi avait-elle eu à subir cette tragédie ? Pourquoi Derek s'était-il retrouvé simple spectateur de la destruction de sa vie ? Il lui restait son oncle et l'une de ses sœurs, mais… Du reste, il ne lui restait plus personne d'autre. Ce manoir, encore partiellement debout, faisait office de tombe. La tombe de la famille Hale.
A cette idée, Thomas frissonna.
- On était différents, continua Derek, comme s'il l'avait entendu penser quelques instants plus tôt. L'être humain déteste la différence. Il en a peur.
Il fit un pas en avant, se rapprochant toujours un peu plus du manoir déchu. Posa sa main sur le bois noirci.
- Et tout ce dont l'humain a peur, il le combat jusqu'à l'anéantir.
