La première chose que se dit Stiles lorsqu'il reprit connaissance fut que son corps lui paraissait bien lourd. Il ne tenta pas d'en bouger le moindre membre, choisit de rester parfaitement immobile. Et pourtant, son ressenti restait le même. Il lui semblait que son corps avait pris un nombre incalculable de kilos sans qu'il soit au courant de leur origine. Jugeant la chose on ne peut plus invraisemblable, Stiles imagina quelque chose d'un peu plus réaliste : on le bloquait, on l'écrasait pour, justement, l'empêcher d'esquisser le moindre mouvement. Il fronça légèrement les sourcils sans s'en rendre compte, les yeux toujours fermés. Sa deuxième hypothèse ne pouvait pas être bonne non plus, pour la simple et bonne raison qu'il se sentirait écrasé. Si on exerçait une quelconque pression physique sur lui… Il serait capable de l'identifier aisément. Il ne douterait pas. Alors… Qu'est-ce que c'était ? Pourquoi son corps lui donnait-il l'impression de peser une tonne ?
Si Stiles n'était pas sous morphine, sans doute aurait-il compris que son corps n'était pas lourd sans raison et que cette sensation absente portait un nom spécifique.
La douleur.
L'humain aurait conscience de son existence, il aurait tout de suite compris. Compris que quelque chose n'allait pas, qu'on le préservait pour une bonne raison.
Que son corps était complètement mâché.
Son esprit ? Vide de tout, excepté de ses questionnements de plus en plus nombreux. Ils ne lui venaient pas tous en même temps, attendaient chacun leur tour, en file indienne. Stiles n'était pas assez en forme pour que son cerveau fonctionne comme il le faisait d'ordinaire. Seul le temps le sortirait de ce brouillard des plus opaques… Et un léger travail sur lui-même, sur sa mémoire qui lui semblait faite de gruyère bon marché.
Mais comme Stiles n'était pas du genre extrêmement patient, le voilà qui essayait déjà de chercher une raison à cette espèce de black out étrange. Déjà, il était clair qu'il ne se réveillait pas suite à une nuit lambda – jamais il n'avait ressenti une telle absence de son corps, de ses méninges un peu aussi. Maintenant qu'il était d'accord avec lui-même sur le fait qu'il s'était véritablement passé quelque chose et qu'il n'avait pas fait que poser la tête sur son oreiller, Stiles tenta de s'imaginer ce qui aurait pu le conduire à un tel réveil, une situation suffisamment inédite pour être relevée. D'ailleurs, il n'avait pas l'impression de se trouver dans un endroit qu'il connaissait. Le matelas sur lequel il reposait était un peu trop relevé pour être le sien, ou celui qu'il utilisait chez son père. Un peu plus mou, aussi. Puis, son nez se réveilla et Stiles commença à être dérangé par une odeur qu'il reconnaissait de loin et n'aimait pas du tout.
Cette fragrance, il était incapable de la nommer et pourtant, il savait qu'elle était liée à de très mauvais souvenirs, le genre à pouvoir le dégoûter si facilement d'un endroit qu'il se savait capable de tout faire pour éviter d'y aller, quitte à parfois jouer avec le danger – et sa santé. Mais cet emplacement, ce type de bâtiment… Il n'arrivait pas à le nommer, comme si la dénomination précise lui échappait – ou qu'il ne voulait pas y songer. Stiles vivait souvent dans le déni, ou avec. C'était un vieux compagnon de route qui lui permettait parfois d'outrepasser certains obstacles en les ignorant sciemment. Cette fois-ci, il s'agissait exactement de ce qui le bloquait. Car si l'hyperactif acceptait l'évidence, peut-être que celle-ci lui débloquerait instantanément certains souvenirs, ce qui lui permettrait de comprendre la situation dans sa quasi-entièreté et ce, presque sans effort.
Quelques zones d'ombres demeureraient, mais Stiles les oublierait jusqu'à ce que l'ombre en elle-même refasse surface.
Le problème, c'est qu'il flotta dans cet océan de brouillard sans savoir jusqu'où celui-ci devait le mener. Il recouvrit peu à peu ses forces et remarqua que l'odeur qu'il avait perçue gagnait en importance. Elle lui rappelait vraiment quelque chose.
Il fallut à Stiles un temps monstrueux pour ouvrir les yeux et réaliser que ce qu'il sentait puis voyait avait un sens. Il en eut besoin de moins pour se poser tout un tas de questions, se demander ce qu'il faisait là. Sur ses bras, il voyait des bleus et à son poignet gauche était branché un cathéter relié à une perfusion. Il porta instinctivement son autre main à son visage et remarqua, les sourcils froncés, que sa peau était atrocement sensible – sa pommette droite lui fit un mal de chien lorsqu'il la toucha. Qu'est-ce que… Les souvenirs commencèrent à affluer, doucement. Trop lentement pour qu'il se sente submergé, trop vite pour qu'il puisse les ignorer. Il ne les récupéra toutefois pas tous et eut bien du mal à se figurer que tout ça, c'était réel. Pourquoi ? Parce que cela signifierait que s'il était dans cet état-là, celui de son père… Pouvait s'avérer fort incertain. C'est d'ailleurs bien à lui qu'il pensa dès lors qu'il eût recouvré la quasi intégralité de sa conscience. Oui, il songea à ce visage qu'il revoyait tuméfié par endroits, à ces yeux clos par la violence. Et Stiles se demanda avec angoisse où il était. Pourquoi ne les avait-on pas mis dans la même chambre ? L'hyperactif songea à appuyer sur le bouton rouge de la petite télécommande à sa disposition pour appeler un infirmier et lui demander des informations à ce sujet – sans avoir le courage de mener son geste à son terme. Il n'en avait pas conscience, mais la peur le commandait, si bien qu'il ne réussit à rien faire, si ce n'est penser, penser et encore penser. Ressasser le peu d'images qui lui revenaient en essayant d'y trouver une issue qui puisse avoir du sens.
Et surtout, tout imaginer, sauf une fin possible. Une fin qu'il savait ne pas pouvoir accepter et qui, en même temps, pourrait expliquer le fait qu'on l'ait mis dans une chambre seule.
Cette idée le rendit si mal qu'il hyperventila et ressentit soudainement le besoin de prendre l'air. Accepter l'existence de cette pensée était une erreur, la plus grosse qu'il aurait pu faire et en même temps… Qu'y pouvait-il ? Il n'avait jamais vraiment commandé sa tête, autant dire que ce n'était pas ce jour qu'il allait y arriver. Ses pensées lui échappaient. Elles naissaient et mouraient dans le chaos le plus total.
Mais celle-ci prit une ampleur dangereuse.
D'un mouvement étrangement vif, Stiles bougea. Repoussa les draps. Se redressa – trop vite. Et déjà, son corps lui rappela qu'il était humain, blessé de surcroît. Mais la douleur ne l'arrêta pas, la faiblesse non plus. Sa vision se flouta légèrement – il n'en eut cure. Il lui fallait sortir de cette chambre, voire de l'hôpital s'il y arrivait, pour aller dehors. Stiles ne demandait pas grand-chose, si ce n'est un peu d'air pour respirer et, par extension, se calmer… Car la manière dont il hyperventilait n'annonçait rien de bon.
Stiles réussit par miracle à se mettre sur ses jambes et, sentant son bras retenu, tira dessus. La perfusion ne résista pas, le cathéter sortit de sa peau et le libéra de son lien. Quelques minuscules petites gouttes de sang perlèrent sur sa peau beaucoup trop pâle par rapport à d'ordinaire. Le cœur battant à tout rompre, l'hyperactif voulut se précipiter vers la porte. Dans sa tête, il arrivait à l'atteindre sans encombre… Mais la réalité le rattrapa si vite qu'il ne la vit pas venir.
Ses jambes, beaucoup trop faibles pour supporter son poids actuellement, cédèrent très vite sous celui-ci. Le reste du corps suivit et Stiles eut vaguement l'impression de devenir une poupée de chiffon, de l'incarner. La douleur on ne peut plus brutale de la chute lui coupa le souffle. D'un coup, il cessa de respirer, laissa la douleur véritable s'emparer de chacun de ses membres.
Et la porte de la chambre s'ouvrit dans un claquement si brusque que le bruit le fit momentanément devenir sourd.
