La voiture roulait à une allure presque raisonnable lorsque l'on savait quelle vitesse elle pouvait atteindre… Et que son conducteur aurait pu chercher à frôler s'il s'était trouvé seul à l'intérieur. Mais la sécurité de son passager lui importait plus que tout – peut-être même plus que sa propre vie – alors… Il se montrait un peu plus prudent que d'ordinaire, juste pour lui. Puis il savait que Stiles n'était pas un grand fan de vitesse, surtout pas en ce moment. Il avait besoin de calme, de stabilité, de lenteur – quel que soit le sujet. Alors Derek faisait un effort, même si l'envie d'appuyer d'un coup sur l'accélérateur le rongeait.

Ils avaient discuté, beaucoup discuté. Péniblement, car il était désormais difficile pour Stiles de tenir une longue conversation sans divaguer ou laisser aller à ces larmes qu'il se refusait à verser : il avait cet avis que pleurer, il l'avait déjà bien assez fait. Pourtant, Derek l'y encourageait, de sorte à ce qu'il s'exprime à sa guise et sans se retenir – mais Stiles ne le voulait pas. Il lui avait dit essayer de changer, de remonter la pente à sa manière en attendant d'avoir l'occasion et la possibilité de suivre une véritable thérapie, il avait besoin… Que les premiers changements viennent de lui.

Et cesser de penser à ce qu'il avait fait, aussi.

L'Adderall était très vite venu sur la table… S'était imposé en premier dans l'ordre des différents sujets qu'ils devaient aborder. Stiles n'était pas fier de lui, mais il ne lui avait rien caché des réflexions qui l'avaient mené à prendre une dose un peu trop importante pour lui. Pourquoi mentir, de toute manière ? Pourquoi cacher quoi que ce soit à Derek alors qu'il n'en avait pas l'énergie ? Stiles avait plus ou moins passé le stade de la honte, mais il savait surtout… Que son compagnon ne le rejetterait pas, quoi qu'il ait pu faire sous le coup d'une pulsion aussi forte qu'éphémère. La certitude, née de ce lien qu'il ne comprenait pas vraiment mais qui continuait malgré tout d'agir sur lui, le protégeait d'une quantité de questions inimaginable. Une quantité telle qu'il aurait peut-être pu finir par en arriver à d'autres extrémités, plus radicales qu'un petit surdosage d'Adderall. A vrai dire, il avait déjà fait pire et n'avait pas l'intention de recommencer. En lui, la balance ne savait comment s'équilibrer et chaque jour était une bataille contre le précédent pour tenter de trouver un juste milieu. Comment penser ? Comment agir ? Stiles essayait de se dépatouiller de tout cela au mieux… Et le lien l'y aidait autant que faire se peut, avec la force qu'il avait à sa disposition. Il était complet et parfaitement formé, quoi que l'on puisse imaginer : le problème, c'était son développement et la compréhension qu'en avait le couple. Au moins, la façon dont l'union l'influençait limitait les dégâts… C'était tout ce qu'il pouvait souhaiter à l'heure actuelle.

- Tu trembles.

Stiles tourna légèrement la tête vers Derek, après un moment à regarder sans les voir tous ces arbres qui défilaient au fur et à mesure que la voiture avalait les mètres, puis les kilomètres. Déjà deux bonnes heures qu'ils étaient partis, une valise dans le coffre, laissant derrière eux quelques affaires sans importance au manoir. Disons qu'ils n'avaient pas pris beaucoup plus que l'essentiel – Derek s'était occupé de tout en laissant à Stiles le soin de valider ou non chacun de ses choix dans les affaires qu'ils amenaient avec eux.

- J'ai froid, lâcha finalement l'hyperactif d'une voix un peu faible, mais déjà un peu plus assurée qu'elle ne l'était ces derniers jours.

Ce n'était pas entièrement vrai, pas entièrement faux non plus. Une brise glacée courait sur sa peau… Elle venait de l'intérieur. Derek le regarda un bref instant avant de raccrocher son regard sur la route et d'appuyer sur un bouton spécifique sur le tableau de bord. Trois tapotements plus tard, l'air commençait déjà à se réchauffer. Pas beaucoup, mais suffisamment pour changer les choses. Enfin, il présenta à Stiles, sans plus détacher ses yeux de la route, sa main, paume vers le haut. La main pâle qui glissa ses doigts entre les siennes l'apaisa légèrement. Et ses tremblements, il les sentit devenir de plus en plus légers, perdre en intensité, jusqu'à être réduits à l'état de souvenirs. La présence de Derek rassurait Stiles, en particulier lorsqu'elle était physique et ça… C'était une chose dont le loup-garou se rendait peu à peu compte. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, Stiles n'avait pas une aversion pour tout contact physique en lui-même, du moins… Lorsqu'il s'agissait de Derek. Il avait appris à ne pas le craindre… Et à se dire qu'il pouvait accepter qu'on le touche, tant que l'on respectait ses limites. De Lydia, il ne tolérait que quelques rares câlins et encore, il ne fallait pas que cela devienne systématique. Une main sur l'épaule, dans le dos de la part des membres de la meute… Parfois, ça allait et d'autres fois, ça le tendait.

Mais le contact de Derek, lui, n'avait pas de prix. Il était l'exception à la fois douce et radicale, celle qui lui montrait chaque jour que la confiance qu'il lui accordait était on ne peut plus justifiée. Ainsi, ces doigts entrelacés avec les siens lui rappelaient sa présence, son amour, sa force silencieuse. Stiles savait Derek capable de tout, et pas seulement parce que la situation les avait conduits à se rapprocher, à se mettre ensemble : avant de le connaître en tant que compagnon, il l'avait connu en tant que Hale. Loup-garou solitaire, renfrogné, taciturne mais décidé, doté d'une puissance qu'il contrôlait parfaitement… Qu'il retenait jusqu'à ce que doive venir pour lui le moment de lâcher la bride et de laisser éclater ce courroux qui l'animait.

Et penser au fait qu'il se servait de cette même force pour le protéger, lui, avec douceur… Ne pouvait que qu'ajouter de la grandeur à cette estime qu'il lui portait. Stiles savait parfaitement que, s'il en était capable et si la situation l'exigeait, il ferait de même le concernant : l'amour, ça allait dans les deux sens. Sa démonstration, également.

- C'est mieux ? S'enquit Derek, sans rompre l'étreinte entre leurs mains, en lui jetant un coup d'œil des plus brefs.

- Oui, souffla Stiles.

S'il n'esquissa pas l'ombre d'un sourire, il réussit à se détendre suffisamment pour laisser l'arrière de son crâne reposer sur l'appui-tête. Pour être tout à fait honnête, il n'appréciait pas vraiment l'idée d'être en voiture… De se trouver à l'extérieur du manoir tout court, un endroit qu'il savait surveillé par la meute. Il était contre l'idée qu'on sacrifie trop de son temps pour lui, mais il devait bien reconnaître… Qu'il était soulagé à l'idée de savoir qu'on ferait tout pour éviter qu'on le touche. Qu'Emile s'approche de lui. Apparemment, on ne l'avait pas vu s'approcher du manoir une seule fois, ce qui signifiait qu'il ne savait peut-être pas que Stiles y avait provisoirement élu domicile… Et en même temps, cela ne voulait rien dire. Peut-être qu'Emile savait, mais qu'il n'agissait pas, pour la simple et bonne raison qu'il n'en avait pas encore eu l'occasion. Le réseau de rondes que formait la meute était discret et efficace, ne laisserait sans doute passer aucune anomalie.

Alors oui, s'en aller, ne serait-ce que pour deux jours, représentait un risque, d'autant plus que ni Isaac, ni Jackson… Ni aucun loup-garou de la meute ne les accompagnait. En revanche, Derek leur avait donné l'ordre de surveiller les allées et venues du shérif et plus particulièrement de son meilleur ami, dont la photo avait été fournie par Jordan Parrish. Car s'il y avait bien une chose qui faisait peur à Derek, outre un retour de cette monstruosité humaine, c'était que le père de Stiles finisse par retourner sa veste et leur mettre des bâtons dans les roues… A tous les deux. Qu'il se venge de Derek pour l'avoir empêché de s'approcher de Stiles à l'hôpital… Qu'il fasse payer à Stiles le fruit de sa parole, qu'il libérait enfin – la fierté que ressentait son compagnon à ce sujet était indéniable. L'hyperactif n'était peut-être pas au meilleur de sa forme, mais il ne se laissait pas faire non plus. Chaque fois qu'il s'était retrouvé dans une situation critique, il s'était battu comme un diable pour échapper à ces griffes au venin invisible, celles-là même qui occasionnaient des blessures sans forme, aux conséquences pourtant désastreuses.

C'était notamment pour cette raison que Derek lui avait proposé de partir un peu, histoire… Qu'ils changent d'air, tous les deux. Celui du manoir commençait à devenir de plus en plus lourd et Stiles, pourtant dépourvu de sens olfactifs, le sentait également… Alors accepter la proposition de son compagnon n'avait pas été difficile pour lui. De toute façon, il se fiait au jugement de Derek quant à ce qu'il pensait bon pour eux deux. De son côté, il se savait quelque peu… A côté de la plaque. Pas vraiment objectif. Derek ne l'était pas non plus complètement, mais il gardait la tête aussi froide que possible. Il en avait la force.

Et Stiles ne le remercierait sans doute jamais assez pour tout ce qu'il faisait pour lui, cette façon qu'il avait de mettre de côté ses pulsions et instincts pour se concentrer sur lui. Il fallait l'avouer, Stiles avait au départ eu peur que leur relation l'oblige à avoir des rapports de façon régulière. Cette idée n'avait d'ailleurs pas totalement disparu, mais l'hyperactif se rendait compte chaque jour qui passait, que ce qu'il pensait vrai n'était qu'une croyance. Bien sûr, Stiles ne pouvait pas s'incruster dans la tête de son loup et pas non plus savoir si cette forme d'abstinence lui coûtait réellement ou non. Le peu de rapports qu'ils avaient réussi à avoir lui avait montré qu'il avait le choix, qu'il avait le droit de ne pas mettre ce côté de sa vie amoureuse au centre de ses préoccupations. De toute façon, il ne se sentait pas capable d'y penser de façon active tant il était concentré sur le fait de préserver ce qu'il lui restait de santé mentale. Il la sentait s'égrener comme le sable d'un petit sablier. Elle était en milliers de morceaux mais pour l'instant, il s'en sortait… Les choses ne faisaient rien de plus que de commencer à se gâter… Et Stiles se fit l'effet d'une bombe à retardement. Il avait tenu longtemps sans s'effondrer et le voilà qui, une fois soutenu et aimé, perdait pied. La vie avait son lot d'ironies – celle-ci en était une belle.

Mais Stiles en retenait le positif – autant qu'il le pouvait – et serra la main de Derek avec une fébrilité certaine. Il n'avait pas envie de lui faire mal, de la serrer trop fort, encore moins de la lui broyer. Il voulait juste lui montrer qu'il avait conscience de sa présence, de ses efforts, le remercier pour tout. Et essayer de lui rappeler que même s'il ne le disait pas souvent parce qu'il n'y pensait pas… Il lui vouait un amour sans faille. C'était juste dur pour lui, de… Le vivre pleinement, comme ce devrait être le cas.

- Tu as besoin de quelque chose ? Finit par lui demander le loup-garou, sans jamais chercher à récupérer sa main.

Stiles mit un peu de temps à comprendre que Derek lui parlait tant il s'était plongé profondément dans ses propres pensées. Puis il n'avait pas encore l'habitude de cette douceur si étrange, lorsqu'elle venait de Derek. Elle lui allait, bien sûr et Stiles savait qu'elle était une part inhérente de sa personnalité, mais… L'hyperactif ne connaissait intimement Derek que depuis quelques temps. Cela restait donc nouveau pour lui.

Il secoua alors doucement la tête après avoir toutefois pris le temps de réfléchir à sa question – qui n'avait rien de compliqué et ne comportait aucun piège. Tout allait bien, il n'avait besoin de rien : le contact de Derek lui suffisait amplement. Qu'était-il censé désirer d'autre ? Tout un tas de choses, mais rien qui ne soit véritablement réalisable à l'instant T. Il n'était même pas certain que certains de ces désirs-là aient la possibilité… De dépasser le stade de la pensée un jour.

- Ne te prends pas la tête, entendit-il. Ne réfléchis pas à outrance, Stiles.

L'hyperactif ferma les yeux. Était-il possible d'aimer à ce point la voix de quelqu'un ? Comment se faisait-il d'ailleurs qu'il la trouve toujours plus douce au fur et à mesure que les mots coulaient de sa bouche ? Derek n'avait pas besoin de se montrer si avenant, d'accentuer ce côté-là de lui. Stiles était peut-être affaibli, mais il n'était pas en sucre pour autant. Tu ne vas pas me briser, tu sais, aurait-il voulu lui dire pour le rassurer. Les mots restèrent cloisonnés au fond de sa gorge. Au même moment, Derek lui jeta un regard en biais, un brin étonné. Stiles n'y fit pas attention. Ne pas réfléchir à outrance… Ne pas réfléchir à outrance. Il n'y avait que dans ses bras qu'il arrivait à accomplir un tel prodige.

- On est encore loin ? Demanda-t-il plutôt.

Parce que l'air de rien, il voulait essayer de l'écouter, de penser moins. Peut-être qu'échanger un peu avec son compagnon l'y aiderait… D'autant plus qu'il lui parlait bien moins qu'avant. Il avait du mal avec les mots, maintenant, tant les maux de sa propre tête accaparait toute son attention.

- On en a encore pour deux heures, on s'arrêtera à la prochaine station-service pour faire une pause.

Cette fois-ci, sa voix était un peu moins douce, elle avait repris un peu de sa normalité… Et ce fait détendit instantanément Stiles, même s'il ne savait pas à quoi était dû ce changement. Il aimait que Derek puisse être lui-même sans se forcer, tout autant qu'il aimait… Qu'il agisse normalement avec lui, qu'il ne change pas son comportement plus que nécessaire de peur de l'effrayer. Stiles avait besoin de cette stabilité-là aussi.

- D'accord, fit-il simplement, satisfait de la réponse de son compagnon. J'espère qu'il fait beau, là où on va.

Stiles essayait de continuer sur sa lancée, histoire de faire de réels efforts… De ne pas se laisser démonter davantage par les récentes crises qui l'avaient pourtant mis à terre à plusieurs reprises. Une chose était certaine : si tout se finissait « bien », les soins qu'il aurait à suivre seraient conséquents. Coûteux, aussi. Pour cet aspect-là de son hypothétique guérison, Stiles se débrouillerait – il n'avait pas la moindre envie que Derek prenne ça en charge. Ce n'était pas à lui de le faire.

- Qu'importe le temps, on y sera bien.

Je te le promets, entendit Stiles entre ces mots. Là où ils allaient, c'était calme. Un endroit un peu à l'écart de toute population, sans être complètement isolé. Ils l'avaient choisi ensemble. Ils n'y resteraient pas longtemps, juste deux jours, mais c'était parfait pour eux, pour souffler un peu.

Et se retrouver, prendre le temps de s'aimer dans cette petite parenthèse qu'ils avaient besoin de s'accorder.