- Je suis désolé, Derek… Je vrille, fit Stiles en esquissant un sourire sans joie.
Il rencontra un regard contrarié, pas vraiment d'accord avec ses mots. Derek choisit cependant de ne pas lui répondre tant il jugeait sa propre mine – renfrognée – parlante. Il n'était pas en colère contre son humain et comprenait d'où lui venait ce jugement sévère. Sauf que Stiles se trompait, il ne vrillait pas : il avait juste… Un peu de mal avancer avec ses souvenirs, ses blessures jamais traitées. Et ce repos, que Derek lui souhaitait depuis un moment, les révélait sans détour. Enfin, il se concentra sur ce lit complètement défait, sur ces draps qu'il remettait en place, en jetant très régulièrement un coup d'œil à l'humain, qu'il avait fait s'assoir sur le fauteuil à côté de la fenêtre. Même pour une activité aussi triviale que refaire le lit, il avait besoin de le savoir à ses côtés. Une part de lui, qui le savait rapide et rusé lorsqu'il avait une idée, était paranoïaque et l'imaginait trouver mille et un moyens de faire quelque chose dans son dos. Si Stiles s'était déjà shooté avec ses médicaments au manoir, il n'était pas dit qu'il ne recommence pas.
Et dans une certaine mesure, Derek avait raison.
- Je pense que, enfin je dis ça comme ça, mais… Je pourrais prendre un peu plus d'Adderall, non ? Je veux dire… Juste assez pour…
- Non, le coupa l'ancien alpha.
Pas besoin qu'il laisse Stiles finir – il voyait très bien là où celui-ci voulait en venir. Et son idée, qu'il avait déjà exécutée une fois récemment, n'avait rien de bon.
- Avant de juger, laisse-moi t'expliquer, tenta l'hyperactif. C'est pas forcément une mauvaise chose, c'est juste que…
- Je ne te laisserai pas te droguer, Stiles, rétorqua fermement le loup-garou.
Vivement qu'il ait fini de remettre ce lit en place, qu'ils s'y allongent à nouveau et qu'il l'assomme à coups de câlins jusqu'à ce qu'il oublie cette idée stupide.
- C'est pas de la drogue, c'est juste mon traitement, sembla s'étonner l'humain.
- Dans la mesure où tu en prends une plus grande dose que d'ordinaire pour te rendre stone ou simplement limiter ton ancrage dans la réalité, je considère que c'en est.
Puis Derek n'aimait pas toutes ces bêtises chimiques. S'il était bien évidemment conscient qu'une médication pouvait avoir du bon voire être indispensable pour aider à soulager un être humain de certains troubles ou pathologies, il était partisan d'une autre forme de guérison. Pour lui, rien ne valait la nature, sa tranquillité et un entourage solide. Bien sûr, Stiles avait besoin de son Adderall et ça, il était certain qu'il ne chercherait pas à l'en priver puisqu'il l'aidait à maîtriser son hyperactivité et, par extension, à mieux vivre avec : mais ces cachets ne devaient pas devenir un prétexte pour mettre ses souvenirs de côté. Ce n'était là rien de moins qu'un moyen de repousser les crises à plus tard au lieu d'en traiter les racines.
D'autant plus qu'outre les thérapies dont il avait besoin, Derek était certain que Stiles pouvait réussir à aller mieux, à se relever malgré toutes ces épreuves qui le clouaient actuellement au sol. Dire que les choses auraient pu être différentes si son idiot de père n'avait pas choisi de fermer les yeux face à l'horreur, d'ignorer la détresse de son fils pour croire un ami en pleine possession de ses moyens… Enfin, Derek se força à taire la haine qu'il continuait de ressentir à son égard. Il ne servait à rien de vivre dans le passé et de passer son temps à imaginer des scénarii qui n'avaient plus aucune chance d'exister. La vie était là, dans le présent et le futur. Ce qui avait eu lieu ou avait été fait ne pouvait être changé.
- Je… Ne serais pas allé si loin, s'éleva fébrilement la voix de Stiles.
- Tu l'as déjà fait.
Il ne s'agissait pas là d'un reproche, mais d'un constat pur et simple que Derek n'avait pu s'empêcher de faire. Honnête, crut-il entendre Stiles penser.
- Ce serait juste pour être de meilleure compagnie et… Ne pas interrompre toutes tes nuits. Enfin, je sais que ce n'est pas vraiment toutes les nuits mais ça arrive souvent, de plus en plus régulièrement j'ai l'impression, et… Enfin c'est pas vivable. Je veux dire… Je peux le tanker dans la mesure où ça ne me tue pas, mais toi ? T'as pas signé pour ça, Derek. T'as pas à subir ça, tu le sais quand même ? Être ensemble… C'est censé être quelque chose de beau, de bien pour les deux parties… Non, je vois ta tête, tais-toi. Objectivement, honnêtement, qu'est-ce que ça t'apporte à part des nuits morcelées et un temps monstrueux à me calmer ? Je vois tes cernes, Derek, je vois tes yeux, cette inquiétude qui les habite constamment. Tu crois que c'est bien, ça ?
Stiles avait miraculeusement retrouvé toute son énergie, laquelle était accrue par la panique naissante que Derek sentait rapidement croître dans son odeur. Néanmoins, il ne stoppa pas sa tâche et le laissa continuer son monologue. Qu'il s'exprime, qu'il continue ! Il en avait besoin. Alors même s'il débitait un nombre incroyable de conneries à la seconde, le loup-garou avait décidé de le laisser faire pour cette fois.
- Je trouve que ce n'est pas juste. Je ne vais pas tenter de te convaincre de te mettre avec quelqu'un d'autre parce que non seulement tu me dirais de me taire mais en plus… Je suis pas con, on a un lien donc dans tous les cas, tu peux pas faire ça parce que sur le long terme, ça pourrait littéralement te tuer. Non, le seul truc que je peux te demander, c'est ça : me permettre de me rendre un peu plus vivable pour toi. Si tu ne fais pas ça pour toi, fais-le pour moi. Honnêtement, ça nous rendrait service à tous les deux. Toi parce que tu passerais de meilleures nuits et la journée, t'aurais moins à te soucier de moi et moi… Juste parce que je saurais que je te causerais moins de problèmes. Puis même moi je le ressens, je… J'ai du mal à gérer.
Léger soupir. Derek sonda son odeur : en plus cette panique qu'il s'efforçait d'essayer de contrôler, le désespoir creusait sa place. Stiles se sentait dépassé et n'avait aucune idée de la façon dont il pourrait… Arranger les choses par lui-même, au moins de façon temporaire. Aux yeux de Derek, rien n'était réellement possible, du moins… Pas tant qu'il continuerait de se torturer l'esprit à ce sujet.
Il était loin, le temps où Stiles arrivait à « oublier » ce passé qui était le sien, et vivait sans réellement s'en soucier. Tout ce qu'il faisait, à ce moment-là, c'était d'éviter les relations. Eviter de toucher ou d'être touché. C'était bien, parce qu'Emile officiait dans une autre ville, loin de Beacon Hills. Or, depuis qu'il était revenu, l'état de l'hyperactif ne cessait de se dégrader. Emile Chambrier hantait ses jours et ses nuits, son corps et son esprit, creusant dans son âme des trous béants aptes à laisser un vent de folie s'immiscer en lui – lequel s'était d'ores et déjà engouffré entre certains interstices.
- Je veux juste… Nous aider. Ce serait bénéfique pour toi et pour moi. On y gagnerait, Der. Ce serait juste le temps… Le temps que ça aille mieux et qu'on trouve un moyen d'arrêter ce type. Après, je n'en aurai plus besoin.
Derek devina qu'il avait terminé à la façon dont il avait prononcé ce dernier mot, lequel voulait dire beaucoup, pour lui : « besoin. »
Besoin.
- Tu n'as pas besoin de te droguer, insista le loup-garou.
Parce que c'était réellement ce que Stiles voulait avoir le droit de faire et si Derek en comprenait la raison, il ne validerait jamais la méthode. Ce n'était pas comme ça qu'il progresserait sur le chemin de la guérison, lequel, il le savait, était parsemé de sérieux obstacles, tous plus difficiles à franchir les uns que les autres.
Puis se laisser aller à une telle extrémité ne ferait rien de plus que le mener à une addiction qui, si elle n'était pas purement dirigée vers les médicaments, serait tout de même bien orientée pour oublier, sans arrêt. Son esprit réclamerait le néant même lorsqu'il n'en aurait pas besoin. A chaque obstacle, à chaque réminiscence, à chaque difficulté. L'évitement permanent, voilà ce à quoi l'idée de Stiles pourrait mener. Il avait déjà trompé la vigilance de Derek une fois à ce sujet : on ne l'y reprendrait pas.
Stiles soupira en hochant la tête, comme s'il avait à la fois compris ses mots et entendu ses pensées.
- Je ne sais juste plus quoi faire.
Un souffle faible, empreint d'un désespoir certain.
- J'ai l'impression que tout m'échappe.
Le regard rivé au sol, brillant d'une lueur déplaisante.
- Je ne contrôle plus grand-chose et j'ai l'impression que ça ne va pas en s'améliorant.
L'odeur toujours plus piquante irritait les narines de Derek, qui n'en fit toutefois pas la remarque.
- J'aimerais… Je sais pas, au moins être à la hauteur.
Derek stoppa brusquement son entreprise et tourna lentement la tête dans sa direction. Son cœur eut mal. Stiles ne pleurait pas, ne se laissait pas aller à exprimer ses émotions telles qu'il les ressentait : elles restaient enfermées dans son odeur, laquelle devenait lentement difficile à respirer. Et Derek se rendit compte que c'était ce que Stiles faisait la plupart du temps lorsqu'il n'était pas en crise.
Se contrôler. Garder le pire en lui et ne le laisser exploser que lorsqu'il n'arrivait plus à contenir cette cuve immatérielle. Derek faisait pourtant tout son possible pour le pousser à s'exprimer régulièrement, mais il fallait croire que ce n'était pas assez tant ses névroses le tuaient de l'intérieur – tant elles étaient anciennes.
Derek termina finalement de faire le lit comme si de rien n'était – ce fut rapide. Dès qu'il eut lâché la couette, il se redressa et se dirigea vers son compagnon humain, lequel s'entêtait à fixer le sol. C'était rassurant. Le sol ne le jugerait pas. Derek s'accroupit devant lui et prit ses mains entre les siennes, l'obligeant ainsi à les décrisper… Avant d'en caresser le dos, si doux. Un moment, en silence. Parfois, les mots n'étaient pas assez puissants, ne suffisaient pas.
Et Derek, sachant parfaitement qu'aucune de ses palabres n'aurait le moindre effet cette nuit, choisit de prendre délicatement Stiles dans ses bras, de l'étreindre avec cette douceur qu'il apprenait chaque jour à apprivoiser. Je t'aime. L'hyperactif se blottit contre lui, n'hésita pas à laisser ses bras entourer sa taille ferme tout en laissant son front reposer contre son épaule. Lui non plus ne dit rien. Il n'avait plus de mots, plus de pensée cohérente en stock, mis à part une seule.
Je n'ai plus la force de rien.
