Chapitre 95: Assaillis

Sous le contrôle de Merlin, Morgane déploya son pouvoir pour faire tomber les pierres qui les entouraient, ouvrant petit à petit l'accès vers l'extérieur. Lorsqu'elle eut terminé, l'espace creusé dans les gravats laissait la place de s'y glisser deux par deux. Arthur étant blessé à la jambe et le sorcier ayant épuisé son énergie au combat, les deux hommes s'appuyèrent l'un sur l'autre pour avancer, laissant à la jeune femme la tâche de transporter le corps endormi de Mordred. Si l'idée lui venait de le réveiller, cela nécessiterait l'usage de la magie et Merlin s'en rendrait compte.

D'abord tenté de la laisser se débrouiller seule, ce dernier se retourna tout de même quelques instants pour s'assurer qu'elle s'en sortirait, l'autorisant à utiliser un ou deux sorts pour y parvenir. Elle plaça donc le druide sur son dos, usant de magie pour le rendre plus léger et le déplacer sans trop de peine.

Une fois l'ouverture franchie, Merlin prit quelques secondes pour observer la descente qui les attendait. Ils étaient perchés au sommet d'une montagne de gravats particulièrement raide, et ils devraient faire attention à chacun de leurs pas pour éviter un éboulement qui les précipiterait vers leur destination plus vite que prévu. De plus, une fois à mi-parcours, ils auraient atteint la partie basse de la muraille, qui était encore en bon état et donc parfaitement verticale. Ainsi, ils devraient attendre que les chevaliers à terre finissent de déplacer et empiler les pierres depuis le sol afin de former pour eux un escalier praticable. Une autre solution serait de faire apparaître une corde et de descendre en rappel mais rien ne permettrait de l'attacher. Au vu de leur état actuel, aucun d'entre eux ne pourrait la tenir pour les autres.

Quand Morgane l'eut rejoint, Mordred sur son dos, elle avisa à son tour le chemin qui les attendait:

-Je n'ai pas le pouvoir de nous faire léviter jusqu'au sol, dit-elle, même l'un après l'autre. Mais je pourrai certainement user de magie ponctuellement pour déplacer certains débris ou tester la solidité des pierres sous nos pieds.

-Très bien, dit Merlin, dans ce cas nous te suivons.

Elle planta son regard dans le sien:

-Ne vous mettez pas juste derrière moi. Si l'un de vous tombe, il m'entraînera dans sa chute avant que je puisse réagir. Si vous laissez un peu de distance, j'aurai le temps de lancer un sort pour le rattraper.

Prononcer ce dernier mot la mettait visiblement mal à l'aise, et Merlin espéra qu'elle n'aurait pas cette même hésitation si l'un d'eux venait à dégringoler la pente vers une mort certaine. Jusqu'où s'étendait sa résolution de laisser Camelot en paix, à supposer qu'elle soit sincère? Incluait-elle d'aider Arthur à garder le pouvoir, et donc de devenir son allié? Les protègerait-elledu danger? Se battrait-elle contre les sorciers à leurs portes? Ne pouvant plus compter sur la magie d'Emrys, ils devraient miser sur celle de la jeune femme, même si la perspective ne les réjouissait pas.

Pris de faiblesse, le sorcier dut s'asseoir à nouveau quelques instants, peinant à garder les yeux ouverts et se demandant comment il allait s'y prendre pour descendre dans cet état. Il s'appuierai bien plus sur Arthur que l'inverse, c'était une certitude! Son vertige s'apaisant légèrement, il décida de ne pas se perdre en réflexions et de se lancer. Sa concentration serait mieux employée pour résister à la fatigue et avancer que pour tergiverser.

A partir de là, une lutte minutieuse s'engagea pour progresser petit à petit en gardant l'équilibre parmi les décombres. Morgane ne faisait jamais plus de quatre ou cinq pas prudents avant de glisser, de se rattraper à la hâte et de marquer une pause pour transformer le sol sous leurs pieds. Tantôt elle écartait des pierres, tantôt elle les empilait, toujours dans le but de forger un chemin pouvant être emprunté sans danger. Merlin faisait de son mieux pour marcher dans ses pas, devant lui-même faire une pause à chaque fois qu'il se sentait au bord de l'évanouissement. A plusieurs reprises, il vit Arthur grimacer après s'être un peu trop appuyé sur sa jambe blessée, mais ce dernier ne se plaignit pas une seule fois. Son attention se focalisait sur le sorcier, dont il soutenait une bonne partie du poids sans faiblir. Ils continuèrent ainsi durant d'interminables minutes, leurs pieds s'enfonçant entre les pierres après l'inévitable torsion de leurs chevilles, et leurs avant-bras s'égratignant à chaque chute tandis qu'ils faisaient leur possible pour se rattraper sans se briser d'os. Pour ne pas sombrer dans l'inconscience, Merlin puisait son énergie dans les paroles d'encouragement de son ami, ainsi que le souvenir des évènements positifs qui venaient de se dérouler. Notamment l'annonce du roi: tout ce que le sorcier rêvait d'entendre depuis sa naissance! De plus, Mordred lui-même était vaincu, même si une bonne partie de son armée demeurait, et Morgane avait changé de camp. Ce point-là ne parvenait pas à le réjouir autant qu'il l'aurait souhaité, car il n'était pas certain de pouvoir accorder sa confiance à la jeune femme, et ce malgré ce qu'elle leur avait permis d'accomplir aujourd'hui. A peine quelques heures plus tôt, elle s'entêtait encore, souhaitant rejoindre Mordred et poussant Merlin à abandonner définitivement l'espoir de la ramener un jour à la raison. Puis, sans prévenir, elle changeait d'avis! Qu'était-il censé en penser? En renonçant, l'avait-il poussée à prendre ses responsabilités? Pouvait-il se permettre d'y croire?

Il trébucha, rattrapé de justesse par Arthur tandis que Morgane se retournait vivement. Il leur confirma que tout allait bien, espérant silencieusement qu'ils arriveraient à destination très bientôt.

Pour ne rien arranger, à mesure qu'ils progressaient, des détonations se firent entendre et le sol se mit à trembler à chaque attaque des sorciers de Mordred contre les murailles. Encore protégées par le sort de Merlin, ces dernières tenaient bon mais on ignorait pour combien de temps. Le sorcier ne s'était jamais senti si impuissant qu'à cet instant: sans sa magie, il ne pouvait rien faire pour sauver les siens. Il s'efforça d'ignorer les cris de soldats qui s'activaient sur les remparts et tiraient des flèches sur l'ennemi, contribuant au brouhaha et à l'atmosphère de destruction. Le fait que l'armée de sorciers puisse être atteinte par ces projectiles constituait malgré tout une bonne nouvelle puisqu'il confirmait que la transparence ne pouvait pas être maintenue sur des hommes mobiles. Elle ne fonctionnait que sur des personnes acceptant de faire du sur place et de passer dans un espace hors de ce monde.

Pendant ce temps, les chevaliers au pied de la muraille s'affairaient pour former une structure solide à l'aide des pierres tombées au sol, dans le but de se hisser vers eux et de les aider à descendre sur la partie basse de la muraille. Leur travail de déblayage ayant déjà été entamé depuis un certain temps, ils accomplirent cette tâche en quelques minutes. Plusieurs d'entre eux purent ainsi les rejoindre à mi-chemin, prenant Mordred en charge sur les ordres d'Arthur, qui leur indiqua une chambre du château dans laquelle l'installer. Il ajouta qu'il faudrait le maintenir sous surveillance constante, et Merlin leur assura que le jeune druide ne se réveillerait pas tant que lui-même serait encore vivant. Au regard que ces hommes lui adressèrent, avisant sa pâleur et ses jambes flageolantes, on pouvait imaginer que cela ne les rassurait en rien, toutefois, ils ne firent pas de commentaire, se contentant d'emporter le druide.

Savoir leur ennemi inconscient rassurait légèrement Merlin. Des années plus tôt, le Grand Dragon avait prophétisé que Mordred tuerait un jour Arthur, et les évènements du jour auraient très bien pu y mener. Comme Aithusa avait récemment sauvé Morgane de la mort, altérant l'avenir sans qu'on puisse déterminer de quelle façon, il n'était plus certain que cela se produise, néanmoins ces mots résonnaient encore dans son esprit. Durant toute la durée des combats, l'angoisse l'avait étreint, une angoisse sourde mais bel et bien présente, et il était plusieurs fois passé à deux doigts de perdre la bataille, ce qui aurait signifié la fin pour son ami. Désormais, Arthur était sauf, en tout cas autant qu'on pouvait l'être au cœur d'une bataille.

Malheureusement, venir à bout de Mordred ne permettait pas de revenir sur ce qu'il avait fait à Hunith, et l'on ignorait à l'heure actuelle si elle pourrait être sauvée. On entrait là dans le domaine des pensées terrifiantes auxquelles Merlin ne devait surtout pas se laisser aller, sous peine de se voir complètement paralysé. Il enterra donc sa peur, tout comme la colère qui montait en lui à chaque fois qu'il se remémorait ce qu'avait subi sa mère. Le druide étant à présent à leur merci, il valait mieux ne pas se laisser aller à cette rancœur dont le résultat ne serait pas beau à voir. Quand on s'en prenait aux proches de Merlin, la foudre pouvait partir très vite.

Sur ordre du roi, deux chevaliers se placèrent de part et d'autre d'Emrys pour le porter jusqu'en bas. Deux autres firent de même avec Arthur, et tous gardèrent leurs distances avec Morgane.

Une fois au sol, ils proposèrent au souverain de l'emmener auprès de Gaïus pour être soigné mais celui-ci refusa, demandant simplement qu'on lui apporte de quoi se faire un bandage propre.

-Apportez aussi de l'eau et du pain pour Emrys, ajouta-t-il en élevant la voix alors que le chevalier s'éloignait.

Puis, il demanda aux hommes qui l'aidaient à marcher de se diriger vers la tour la plus proche, invitant les deux sorciers à le suivre d'un grand geste.

-Nous devons remonter par ces escaliers et rejoindre la section intacte des remparts. Léon et les autres souverains y sont réunis pour avoir une vue d'ensemble et superviser notre défense.

Toujours en grande partie soutenu, Merlin commença à le suivre avant de remarquer que Morgane s'était figée sur place. Ils se tourna vers elle, forçant les chevaliers qui le tenaient à s'immobiliser.

-Tu ne comptes pas venir ?

-Qu'attendez-vous de moi? Que je vous aide à tuer des sorciers? Des gens qui se battent pour leurs proches, perdus à cause d'Uther?

Il la regarda longuement avant de lui répondre:

-Si tu ne nous aides pas à défendre Camelot, nous avons de plus grandes chances de tomber entre leurs mains. Arthur sera tué. Tu as déjà pris ta revanche en mettant à mort ton père: vas-tu aussi laisser mourir ton frère, qui a pourtant subi comme toi les conséquences de son éducation? Quant à moi, je serai au mieux emprisonné et dans le pire des cas exécuté.., mais je suppose que cela ne te fait ni chaud ni froid. Mordred deviendra roi et instaurera ses règles. Imposera-t-il la magie à tous? Brûlera-t-il ceux qui refuseront de l'utiliser? Lancera-t-il une nouvelle Purge? Même s'il ne va pas aussi loin, a-t-il vraiment à cœur les intérêts du peuple dans son entièreté ou se préoccupe-t-il uniquement des sorciers? Et qu'arrivera-t-il aux chevaliers? A tous ceux qui ont soutenu Arthur? Avons-nous besoin d'un nouveau souverain motivé par un désir de vengeance ou d'un homme ayant prouvé qu'il recherchait la paix? Prêt à racheter ses propres erreurs et celles de son père dans la foulée? Prêt à laisser au peuple le choix de le destituer? Après tout ce qu'il s'est passé aujourd'hui, ne penses-tu pas qu'Arthur est le plus digne et le mieux placé pour diriger ce royaume?

Elle grimaça à ces mots, fermant les yeux, nul doute en proie à des pensées contradictoires.

-Je vous suis, dit-elle finalement.

Il cligna des yeux et elle le dévisagea avec intensité, comme si elle devinait ses doutes. Bien qu'il n'eût pas tenté de s'en cacher, savoir qu'elle lisait ainsi en lui le mit mal à l'aise. Elle s'approcha alors doucement et posa une main sur son avant-bras pour recréer le lien magique. Les émotions de la jeune femme le submergèrent.

Il vit avant tout qu'elle était sous le choc, vraisemblablement suite au serment de son frère, qui allait contre tout ce qu'elle avait cru de lui. Elle se remettait brutalement en question, encore confuse mais consciente d'avoir fait une erreur. Lorsqu'elle regardait Arthur, il émanait de sa personne un mélange d'admiration, de honte, de regret, de nostalgie et de confiance prudente. Quand son œil croisait celui de Merlin, elle ressentait un respect réticent, la sensation persistante d'avoir été trahie, une affection indéniable ainsi que de l'inquiétude et de l'incertitude. Il perçut aussi une forme de pardon et d'apaisement au fond de son cœur, dirigée vers Arthur ou vers lui-même, il n'aurait su le dire. Une chose était sûre: le revirement de la jeune femme était sincère, elle n'avait pas menti.

En retour, il partageait ses propres émotions. Sa surprise de la voir ainsi changée, son soulagement, sa peur, son affection et une multitude d'états opposés qui s'entrechoquaient. La méfiance n'en faisait plus partie. A mesure qu'ils prenaient connaissance de leurs ressentis mutuels, un léger réconfort émergea des deux côtés, suivi d'une ferme résolution. Ils étaient prêts à œuvrer ensemble.

Rejoignant le roi, ils montèrent ainsi jusqu'au sommet de la muraille où ils furent accueillis par le Seigneur Léon. Derrière lui, les dirigeants des différents royaumes ralliés par Arthur observaient Merlin, qui sous cette apparence avait toujours l'identité d'Emrys. Certains semblaient admiratifs, d'autres effrayés, et d'autre encore méfiants. Ce n'était pas seulement parce qu'ils connaissaient sa réputation. Comme tous ceux qui se trouvaient au château ou dans ses environs, il avaient dû ressentir les secousses du tremblement de terre, la baisse temporaire de température et les autres effets incontrôlés de son combat contre Mordred. Mais leur attitude face à lui n'était rien en comparaison du traitement réservé à Morgane, au mieux évitée, au pire foudroyée du regard, et générant chez la majorité d'entre eux des mouvements de recul. Seule Annis lui sourit franchement:

-Je suis ravie de vous voir à nos côtés, Dame Morgane. Lors de notre dernière rencontre, vous étiez la digne héritière d'Uther, consumée par la haine et prête à tout pour faire plier vos prétendus ennemis. Arthur n'est pas le seul à s'être défait de l'influence paternelle aujourd'hui.

Les yeux brillants, Morgane lui fit un signe de tête, incitant Merlin à se demander à quand remontait cette dernière rencontre et ce qu'il avait bien pu s'y passer.

Léon, quant à lui, ne perdit pas de temps. Il exprima sa joie de les voir tous les trois, avant de se lancer dans son rapport:

-Nous avons appliqué votre stratégie, Sire, commença-t-il.

Arthur hocha la tête, le laissant développer.

Dès que l'armée de Mordred avait mis fin à sa transparence, recouvrant ainsi la possibilité de passer à l'attaque mais exposée en retour à celles de l'adversaire, une partie des druides en avait profité pour unir ses forces et briser tous les colliers, bracelets et bagues des sorciers, diminuant ou supprimant complètement leurs capacités magiques. Consciente que les combats rapprochés seraient particulièrement difficiles, l'armée commune d'Arthur avait déployé tous les moyens possibles pour atteindre l'ennemi à distance: certains ne pourraient s'appliquer que si celui-ci franchissait les murailles mais d'autres avaient pour but de l'atteindre depuis le haut des remparts. Ainsi, une pluie de flèches s'abattait actuellement sur lui, plus drue que tout ce que Merlin avait eu l'occasion de voir lors des précédentes batailles. Des hommes venus de chaque royaume s'étaient postés jusque dans les moindres recoins et se relayaient pour arroser les sorciers sans discontinuer. Enfin, on versait et projetait une immonde mixture du haut des remparts, directement vers les zones où l'on soupçonnait la présence de combattants invisibles, et Merlin se rendit compte qu'il s'agissait de celle que Gauvain avait concoctée quelques temps plus tôt pour punir Arthur. Fabriquée cette fois-ci en grande quantité. Pour avoir lui-même tenté de nettoyer les vêtements du roi après la farce du chevalier, Merlin savait que ces hommes ne pourraient jamais se débarrasserde la matière gluante entre deux assauts : leur position serait donc signalée aux combattants de Camelot par des amas marrons et une odeur reconnaissable entre mille.

Alors que le chevalier relatait tout ce qui a avait été mis en place, Merlin s'inquiéta une nouvelle fois de l'absence d'alliés cruciaux: Kilgarrah et les Cathas. Malgré sa timidité face à une telle assemblée, il partagea avec elle ce qui le préoccupait.

-Le Grand Dragon et les Cathas?! s'exclamèrent plusieurs des dirigeants, à la fois terrifiés et rassurés par la perspective d'une telle alliance.

Malheureusement, aucun d'eux n'avait la moindre idée de ce qui les retenait. On s'accordait simplement à dire que Mordred devait y être pour quelque chose. Certains émirent l'hypothèse qu'ils avaient pu trahir Emrys mais l'idée fut vite écartée lorsque ce dernier leur apprit que c'était impossible, du moins pour Kilgarrah qui était forcé d'obéir à son Seigneur des Dragons.

-Alors on l'a empêché de nous rejoindre, dit Alined. Et si les Cathas s'étaient retournés contre vous et s'en étaient pris au dragon?

Merlin échangea un regard avec Arthur. La trahison venait un peu trop facilement à l'esprit de cet homme, comme s'il s'agissait là de la réponse la plus simple à toutes les situations. Soucieux de ne pas créer de conflit, ils éludèrent toutefois l'idée sans l'exclure complètement, suggérant avec autant de délicatesse que possible qu'il fallait aussi envisager d'autres options.

Ce fut alors que Morgane, qui était restée en retrait jusque-là, poussa une exclamation.

-Pas les Cathas, s'écria-t-elle. Les wyvernes!

Tous se tournèrent vers elle, confus.

-Lorsque j'ai rejoint Mordred, dit-elle il m'a parlé de ses wyvernes. Il m'a expliqué qu'une fois de retour de leur «mission actuelle», elles pourraient elles aussi attaquer Camelot, à condition qu'Emrys ait été vaincu avant cela. Je ne sais pas de quelle mission il parlait mais je suis prête à parier que c'est lié à l'absence de Kilgarrah et des Cathas! Il savait que ces créatures ne pourraient rien faire là où Emrys se trouvait, alors il les a lancées sur ses alliés pour s'assurer que ceux-ci ne pourraient pas le rejoindre!

Merlin écarquilla les yeux.

-Depuis le début, je me demandais pourquoi Mordred s'était allié à ces créatures! Tant que j'ignorais ce qu'il faisait d'elles, rien ne l'empêchait d'agir, j'aurais dû y penser et les appeler auprès de moi il y a bien longtemps! Et Kilgarrah n'a pas pu me prévenir de ce qu'il se passait: il ne doit pas pouvoir communiquer d'aussi loin. Seul l'appel du Seigneur des Dragons peut traverser de telles distances.

-Peux-tu arrêter les wyvernes depuis ta position actuelle, pour qu'elles cessent leur attaque? demanda Arthur.

-Je… Je vais essayer, oui… J'espère qu'elles ne leur ont pas fait de mal.

-Quitte à cesser leur attaque, suggéra Rodor, est-ce qu'elles ne pourraient pas aussi appuyer la nôtre?

Merlin acquiesça et prit une longue inspiration avant de pencher la tête en arrière. Ignorant les regards surpris, y compris de la part des deux chevaliers qui le soutenaient, il lança un appel dans la langue gutturale de ses ancêtres. Il se perdit dans ce cri, par lequel il transmettait autant d'instructions que d'émotions et de sensations, communiquant avec tout son corps et tout son esprit. Lorsqu'enfin il revint à lui, on le regardait toujours. La bouche ouverte ou les mains crispées, les souverains restaient silencieux. Morgane avait légèrement penché la tête sur le côté, comme si elle l'étudiait, et Arthur l'observait sans réaction visible. Puis, il esquissa un sourire, fit un pas vers le sorcier et lui saisit l'épaule:

-Merci, Emrys.

-En espérant que cela fonctionne, répondit Merlin, et qu'il ne soit pas trop tard.

Arthur parla quelques minutes avec Léon et les autres, leur expliquant ce qu'ils n'avaient pas pu entendre à travers leurs communications télépathiques publiques, et notamment l'état de faiblesse d'Emrys. Puis, il donna de brèves instructions avant de se retourner vers Merlin:

-Je dois te parler, dit-il. Seul à seul.

Le jeune sorcier se doutait de ce qu'il allait entendre, mais il se laissa entraîner à l'écart malgré tout. Les deux chevaliers qui l'avaient porté en continu l'aidèrent à s'asseoir sur un rebord de pierre avant de s'éloigner.

-Emrys, commença Arthur, je suis obligé de t'avouer quelque chose. J'espère que tu ne m'en voudras pas, même si je pense que ma décision s'imposait lorsque je l'ai prise..

-Vous m'avez menti, dit Merlin, c'est bien cela? Quand vous disiez connaître mon identité?

Arthur sursauta:

-Tu le savais?!

-Je l'ai compris assez vite. Vous disiez connaître mon nom sans jamais le prononcer. Noyer le poisson comme vous l'avez fait était une bonne idée mais je vous connais trop bien.

De plus, d'après le roi, Emrys se serait trahi lors de leurs échanges télépathiques en laissant échapper des pensées parasites, ce qui était improbable puisque Merlin avait justement pris garde d'éviter de telles erreurs. Il avait aussi déguisé sa voix et s'était efforcé de ne rien laisser transparaître dans l'essence de ses messages. Tout comme Morgane l'avait fait en s'adressant au peuple, il aurait pu laisser son être imbiber ses paroles et révéler sans doute possible son identité. Ayant fourni tant d'efforts, le jeune sorcier avait donc été surpris de la remarque de son ami, qui lui avait mis la puce à l'oreille.

-Si tu savais déjà, rougit Arthur, pourquoi tes pouvoirs ont-ils été amplifiés? Cette force n'était-elle pas censé venir d'un moment de libération? Le poids du secret enfin retiré de tes épaules? Le secret est toujours là!

-Le secret oui, mais son poids non. Vous avez sacrifié votre curiosité pour me donner une liberté essentielle: celle de me révéler au moment de mon choix. Je ne vous ai certes pas cru mais j'ai saisi votre intention, ainsi que la valeur que vous accordiez à notre relation. Vous comprenez ce que représente mon secret pour moi, et pourquoi j'ai menti. Cela me permet d'espérer, en y croyant sincèrement pour la première fois, que vous ne me rejetterez pas quand je vous dirai tout. Vous n'imaginez pas ce qu'un tel cadeau représente à mes yeux, Arthur, le fardeau que vous avez retiré de mes épaules. J'ai dû dissimuler cette part de moi-même si longtemps. Grâce à vous, je me suis senti compris, épaulé, et véritablement libre.

-Libre… Mais dans ce cas, que se passera-t-il lorsque tu t'ouvriras réellement?

-Rien de plus, en tout cas en terme de magie. Mais ce sera un moment important malgré tout. Je suis presque prêt, Arthur, laissez moi encore un peu de temps.

Le souverain hocha la tête en souriant:

-Je te dois au moins cela.

Le regard d'Arthur se porta sur Morgane, qui les observait:

-Elle sait, n'est-ce pas?

-Mordred le lui a dit. Au passage, il a aussi dû l'enjoindre à ne rien vous révéler: il savait que me libérer de ce secret me donnerait l'avantage de la puissance face à eux.

-Maintenant qu'elle nous a rejoints, elle aurait pu m'en parler. Elle semblait beaucoup t'en vouloir, et cela aurait été une bonne façon de prendre sa revanche.

-Elle me tend peut-être une branche d'olivier en gardant cela pour elle.

-Alors elle a plus changé que je ne l'imaginais.

Merlin demeura pensif. Elle amorçait la paix mais tout n'était pas pardonné, dans un sens comme dans l'autre. Lorsqu'il se remémorait les actes commis par la jeune femme, il ignorait ce qu'il pouvait imputer au bracelet et ce qui était de son propre fait. Il ne pourrait jamais savoir dans quelle mesure elle avait été influencée.

Ensemble, ils rejoignirent les autres, Merlin nécessitant à nouveau le soutien des deux chevaliers pour se déplacer sans défaillir, et Arthur prit la direction des opérations, rappelant ou indiquant à chacun ce qu'il devait prendre en charge pour poursuivre le combat dans les meilleures conditions. Le but actuel était de terrasser tous leurs ennemis avant même que ceux-ci franchissent la barrière de protection. Le chevalier parti chercher des bandages, de l'eau et du pain arriva à son tour et distribua ce qu'il avait apporté à ceux qui en avaient besoin, avant d'aider le souverain à s'occuper de sa jambe. Heureusement, la blessure n'était pas profonde. Tandis qu'on nettoyait la plaie, les druides les informèrent qu'ils avaient commencé à soigner une partie des blessés parmi les sorciers de Mordred, tout du moins ceux qui l'acceptaient ou qui étaient trop faibles pour s'y opposer.

-S'il vous plaît, implora Arthur, ne leur rendez pas toutes leurs forces, du moins tant que la bataille ne sera pas terminée. Il ne faut pas qu'il reviennent se battre ensuite. Mais sauvez ceux qui peuvent l'être: nous voulons nous en sortir en faisant le moins de victimes possible.

Plusieurs des souverains hochèrent la tête à ces mots, et le sorcier remarqua pour la première fois que la plupart d'entre eux ne regardait plus Arthur comme avant. Dans les yeux de Rodor, Bayard, Godwyn, Olaf et Annis en particulier, on lisait un respect nouveau, auquel Uther n'avait jamais eu droit. Après avoir entendu son discours et son serment au peuple, peut-être apercevaient-ils enfin en lui le roi de légende que Merlin avait toujours deviné.

Enfin hydraté, commençait à peine à se sentir mieux lorsque son champ de vision se réduisit soudain. Une douleur aigüe le frappa à la tête, et des images s'imposèrent à lui. Dans le même temps, il entendit Morgane pousser un cri, signe qu'elle était aussi touchée. Une vision les assaillait tous les deux, plus brutalement que tout ce qu'ils avaient pu voir jusque-là, plus réelle que ce qu'il se passait autour d'eux. Aithusa, sous sa forme de dragon, les muscles tendus à l'extrême, affaiblie et les yeux gonflés. Sur l'Ile des Bénis, face au voile déchiré. Retenant avec peine une nuée de Dorochas à deux doigts de déferler sur le monde à travers la fente, leurs cris stridents se mêlant dans une cacophonie douloureuse. Autour des créatures, une nuée grise tentait aussi de s'échapper, une fumée bien pire que les Dorochas elles-mêmes. Ce n'était pas l'avenir mais bien le présent.

La vision le libéra de son emprise et le sorcier reprit son souffle, croisant le regard de Morgane. Echevelée, celle-ci semblait horrifiée.

-C'est en train de se produire! Rien de ce que nous faisons ici n'aura plus d'importance si nous ne l'empêchons pas!

Selon ses dernières prémonitions, sa propre mort l'attendait sur l'Ile des Bénis: elle s'était vue en train de traverser le voile! Pourtant, elle se résolvait désormais à s'y rendre car, sans une intervention urgente, ce serait la fin pour tout le monde. Merlin lui-même ne pouvait qu'acquiescer, lui qui auparavant avait préféré envoyer un message à Aithusa plutôt que d'aller sur place, un choix qu'il avait fait par peur de précipiter lui-même les évènements comme à chaque fois qu'il avait perçu des bribes d'avenir. Poussé par cette même terreur de voir le futur et de le provoquer, il avait lâchement choisi d'éviter la bibliothèque de l'Archiviste à cause des cristaux qui s'y trouvaient, pourtant les livres auraient pu le renseigner. La décision d'un homme refusant de se confronter au destin. Alors que ces images avaient dû lui être envoyées pour une raison. Un voyage jusqu'à l'Ile n'aurait pas forcément empêché tout cela de se produire, mais le sorcier aurait peut-être pu agir afin de limiter les dégâts une fois ces visions réalisées. Après tout, rien n'était garanti quant à ce qui se déroulerait exactement.

Rien…, à l'exception d'une chose, qui avait son importance. Quoi qu'il se produise exactement, il avait vu Morgane passer de l'autre côté du voile. Comment était-elle censée survivre à cela? La Cailleach avait prédit qu'il serait la perte de la jeune femme: franchirait-elle le voile à cause de lui? Ces mots ayant été prononcés avant la guérison miraculeuse de Morgane par Aithusa, qui avait ainsi modifié le destin, alors peut-être ne s'appliquaient-ils plus, en tout cas il l'espérait. En revanche, les rêves dans lesquels la jeune femme entrait dans le royaume des morts avaient eu lieu après et devraient forcément se réaliser. Que cela s'accomplisse par la main d'Emrys ou d'une autre façon, elle semblait bel et bien condamnée, à moins qu'Aithusa parvienne par miracle à changer une seconde fois l'avenir. Mais rien ne garantissait que les conséquences d'une telle action ne se révèleraient pas plus terribles encore.

Le cœur serré à cette perspective, mais conscient comme la jeune femme qu'il fallait agir, il se tourna vers Arthur:

-Sire, il se passe quelque chose sur l'Ile des Bénis, quelque chose d'épouvantable. Nous devons…

A nouveau, la vision prit le dessus, arrachant un cri aux deux sorciers. Aithusa, son épuisement, l'île, le voile, les Dorochas, la nuée.

Aithusa, son épuisement, l'île, le voile, les Dorochas, la nuée.

Encore, et encore, et encore, sans moyen d'y échapper.

Plusieurs minutes s'écoulèrent, l'assaut des visions ne lui laissant pas une seule seconde de répit. Il entendait Arthur s'inquiéter, les souverains s'interroger, il sentait qu'on le secouait, qu'on l'examinait, mais il n'avait aucun moyen de sortir de son propre esprit.

Puis, les scènes du moment présent laissèrent la place à des instants passés. Il voyait l'île quelques semaines auparavant. Il regarda Aithusa guérir Morgane dans la forêt, et le voile se déchirer sur l'île. La Cailleach aspirée par la fente, tuée. Le voile distordu et les Dorochas se précipitant vers une ouverture durement protégée par Aithusa. Il revit Mordred et Morgane face à Arthur et lui, suite à leur attaque contre le sommet de la muraille. Il se revit, en proie à la vision du sablier vide en même temps que Morgane alors que les quatre anciens amis s'observaient. Il vit le regard qu'il avait alors échangé avec la jeune femme, même si celle-ci ne les avait pas encore rejoints à ce moment-là. Puis, comme un coup de couteau au cerveau, la déchirure complète du voile, la nuée qui se joignaient aux Dorochas, et Aithusa sur le point de lâcher prise, de laisser ces horreurs se répandre dans le monde des vivants.

Il sentit la présence télépathiques des druides qui tentaient, certainement sur demande d'Arthur, d'établir un lien avec lui pour comprendre ce qu'il se passait. Mais ils étaient si loin qu'il les percevait à peine. Plus tard, il entendit la voix de Gaïus, puis celle de Chris. On avait fait monter les deux hommes jusqu'en haut de la tour malgré leur condition physique. Mais tout cela était si loin.

Aithusa, son épuisement, l'île, le voile, les Dorochas, la nuée.

Un rugissement retentit finalement, brisant l'emprise des visions, et il fut tout à coup libre, comme si rien de tout cela ne s'était jamais produit. Il échangea un nouveau regard avec Morgane, elle aussi libérée mais consciente du désastre. Une seule idée les habitait désormais, remplaçant tout intérêt pour la bataille en cours: ils devaient se rendre sur l'Ile des Bénis et se battre non pas pour Camelot mais pour tout le monde des vivants.

A l'origine du rugissement et poussant la masse des souverains à s'écarter à la hâte, Kilgarrah venait d'arriver et de se poser à leurs côtés.


Note: Merci à clems17, naomithib13 et Serpy-Slyth pour vos retours sur le chapitre précédent !