CHAPITRE 5 - EN ROUTE POUR MONTEREY
Hacienda des De la Vega
- Oui, Bernardo, il le faut. Zorro doit se rendre à Monterey même s'il ignore précisément pourquoi. J'ai comme un sombre pressentiment.
Bernardo fit signe qu'il était d'accord.
- Cela sent le traquenard à plein nez, reprit don Diego. Mais je dois me rendre à Monterey pour en savoir plus et je ne veux pas que des innocents aient à souffrir à cause de moi. Mon père n'est pas encore rentré ?
Bernardo secoua la tête.
- Bien, reprit don Diego, je l'informerai au dîner que je dois me rendre demain matin pour affaire urgente à San Francisco. Il me déplaît de lui mentir ainsi mais il m'empêcherait à coup sûr de me rendre à Monterey. Toi, pendant ce temps-là, prépare nos bagages : quelques provisions, mon costume de Zorro et le tien, on ne sait jamais. Je ne prendrai pas Tornado. Je retrouverai Phantom là-bas. Je l'ai confié à un vieil Indien pendant mon absence.
Le jeune homme allait sortir de la pièce quand il fut retenu par Bernardo qui affichait un sourire malicieux. Il forma avec ses mains un cœur. Le jeune homme ne put s'empêcher de rire.
- Oui, Bernardo, notre ami Zorro aura peut-être l'occasion de rencontrer Ana-Maria. Qui sait ?
Puis il tapota familièrement sur l'épaule de son valet et quitta la chambre.
Comme il l'avait prévu, don Diego annonça à son père les motifs présumés de son voyage. Bien que surpris, don Alejandro n'en laissa rien paraître et s'abstint de tout commentaire. Il savait que son fils n'avait pas totalement digéré le fait qu'il ait été empêché de se démasquer, même si cela avait été justifié.
- Fort bien, mon fils. Quand donc seras-tu de retour ?
- Je compte partir demain matin et pense revenir dans une semaine et demie, le temps de faire l'aller-retour jusqu'à San Francisco.
- D'accord. Eh bien, bonne nuit, mon fils.
- Bonne nuit, père.
Puis il tourna les talons et se dirigea vers la porte.
- Ah, j'allais oublier, père, ajouta-t-il la main sur la poignée de la porte, j'emmène Bernardo avec moi.
Et il ferma la porte.
Une fois dans sa chambre, il retrouva Bernardo qui avait déjà tout préparé en son absence et qui l'invita à le suivre dans le passage secret. Sur la petite table qui se trouvait juste derrière, étaient disposées les deux tenues de Zorro.
- Très bien, Bernardo, le félicita don Diego. Tu es un serviteur fidèle. Ton aide me sera précieuse là-bas, ajouta-t-il d'un air préoccupé.
Son valet lui demanda ce qui le tracassait.
- J'ai peur d'aller à Monterey, Bernardo.
Le sourd-muet afficha un air interrogatif ; Zorro avoir peur, allons donc !
- Je ne crains pas le danger, reprit le jeune homme. Mais j'ai peur parce que là-bas, il y a Ana-Maria et que si Zorro apparaît, elle ne manquera pas de chercher à le voir à nouveau. J'ai peur de mes propres sentiments. Zorro est le défenseur du peuple californien mais il y a aussi la promesse que je lui ai faite. Comment Zorro pourrait-il y manquer ?
Bernardo ne savait pas sur quel pied danser. C'était bien la première fois qu'il voyait son maître hésiter et douter mais qu'importe ! Il l'aiderait de son mieux et ils feraient front comme tant d'autres fois. Ensemble. Don Diego lut tout ceci dans son regard. Il lui posa familièrement la main sur l'épaule.
- Ah, Bernardo, je me demande ce que je ferai sans toi. Sans toi, pas de Zorro.
Le sourd-muet hocha vigoureusement la tête en bombant le torse dans l'espoir de dérider son jeune maître. Ce qui ne manqua pas. Il reçut pour toute réponse un grand éclat de rire et une tape dans le dos qui le fit trébucher.
Le lendemain matin, le soleil était déjà haut dans le ciel quand don Diego et son serviteur partirent pour San Francisco. Les domestiques de l'hacienda s'affairaient déjà, les vaqueros avaient conduit les troupeaux dans la prairie et don Alejandro effectuait la tournée de son domaine comme tous les matins. Une fois que la demeure paternelle eût disparu après un tournant de la route, les deux voyageurs s'éloignèrent au galop vers Monterey. Pendant que les chevaux avançaient au gré de leurs sabots, don Diego laissait son esprit s'évader par la pensée. Il se préoccupait surtout de l'accueil qu'il recevrait de la part du gouverneur dont l'invitation était pour le moins incongrue. Il croyait que le gouverneur avait décidé que Zorro resterait à jamais un hors-la-loi après que son offre d'amnistie fut refusée. A vrai dire, don Diego redoutait surtout le traquenard mais il avait confiance dans le vieil homme qui, s'il était insupportable avec ses collaborateurs, restait néanmoins honnête et loyal.
Diego et Bernardo s'arrêtèrent en cours de route pour déjeuner puis ils repartirent à une allure plus raisonnable, cette fois. A la question muette de Bernardo qui se préoccupait de leur logement pour ces quelques jours, don Diego répondit :
- J'ai pensé à cette ancienne taverne sur le Camino Real. Tu sais ? celle où le sergent Garcia et le caporal Reyes se sont fait arrêtés par les bandits. Heureusement que Zorro passait par là, n'est-ce pas ?
Bernardo fit signe que oui, ce qui fit rire le jeune homme. Il reprit ensuite.
- Je pense qu'elle nous conviendra parfaitement : déserte, reculée, discrète dans le paysage et proche de Monterey. Nous y resterons pour le reste de notre séjour.
Bernardo approuva de la tête ; il semblait enchanté de l'idée.
- Allez, en route, paresseux, plaisanta le jeune homme. Si nous voulons arriver avant la nuit, il faudra se dépêcher, puis j'irai faire une reconnaissance nocturne.
Son compagnon afficha une mine vexée qu'il garda pendant quelque temps pour dérider don Diego. Bernardo savait en effet que son maître serait plus efficace s'il était détendu. Il pressentait, lui aussi, que les prochains événements seraient cruciaux et il ne fallait surtout pas que Zorro ne commette d'erreur qui, à coup sûr, lui serait fatale.
Vers sept heures du soir, ils arrivèrent enfin devant une bâtisse en briques, à peine visible depuis la route à cause des arbres qui l'entouraient, descendirent de cheval et les firent rentrer dans la maison. Don Diego et Bernardo dînèrent rapidement avant de se préparer pour la nuit.
- Il vaut mieux que j'aille seul à Monterey mais je dois d'abord retrouver Phantom. Tu m'accompagneras, Bernardo.
Bernardo fit signe qu'il ne savait pas où se trouvait l'étalon et que par conséquent, il ne serait pas facile de le retrouver. Don Diego sourit, les mimiques de son valet étant toujours aussi drôles.
- Rassure-toi, Bernardo, Phantom est en sûreté, non loin d'ici. J'avais convenu avec ce vieil Indien de le laisser dans une sorte d'enclos naturel où il ne serait pas dérangé. Nous allons y aller tous les deux sitôt la nuit tombée puis tu rentreras avec mon cheval et le tien.
Bernardo hocha la tête et tous deux sellèrent leurs chevaux, le soleil achevant peu à peu d'illuminer la campagne californienne de ses dernières lueurs. Ils s'éloignèrent bientôt dans la pénombre grandissante au petit trot, le jeune homme guidant son compagnon.
