10 ans :

L'heure du déjeuner sonna et tous les élèves se précipitèrent hors de la classe sans attendre l'autorisation de leur professeure. Emma fut la dernière à quitter la pièce, dans le calme et sans bousculer qui que ce soit. Elle souhaita un bon repas à Mademoiselle Blanchard avant de disparaitre à son tour, elle descendit les escaliers tranquillement pour aller s'asseoir, seule, à une table – un peu à l'écart – à l'avant de l'école.

« Bonjour Emma ! » S'exclama soudainement Ava.

« Bon appétit ! » Ajouta Nicholas qui lui courait après.

« Bon appétit à vous aussi. » Répondit-elle en souriait doucement.

Les suivant du regard, elle les vit grimper dans la voiture de leur père. Michael la salua d'un rapide signe de la main avant de redémarrer – sans doute allaient-il déjeuner tous ensemble au Granny's.

La fillette était contente pour eux, plus le temps passait et plus ils semblaient bien s'entendre tous les trois. Leur relation n'avait pourtant pas débuté sur le bon pied, le mécanicien ne savant pas comment s'y prendre et les enfants étant habitué à toujours s'en sortir seuls… Ils avaient eu du mal à trouver un équilibre mais aujourd'hui, chacun avait trouvé sa place dans cette famille.

La petite blonde assistait à leur évolution de loin. Il fallait avouer que depuis quelques temps, l'amitié qu'elle pensait avoir tissé avec les jumeaux s'était en quelque sorte détériorée, pour ne pas dire qu'elle s'était complètement volatilisée. Du jour au lendemain, sans crier gare, Ava et Nicholas s'étaient mis à la traiter différemment.

Ils ne déjeunaient plus en sa compagnie. Ils ne passaient plus la récréation à jouer avec elle. Ils ne venaient plus au manoir pour faire leurs devoirs. Ils ne prenaient plus le goûter au Granny's tous les trois. Ava ne lui sautait plus dans les bras à la moindre occasion et pire, Nicholas avait même tendance à la fuir.

Ce changement radical l'avait beaucoup blessé, les jumeaux s'étaient certes faits de nouveaux amis mais ce n'était – à ses yeux – pas une raison pour la laisser de côté de cette manière. Elle avait tenté de recoller les morceaux, elle s'était demandé si elle avait fait quelque chose de mal, quelque chose qui avait pu les blesser mais plus elle cherchait et moins elle comprenait. C'était comme si ces derniers mois n'avaient jamais existé dans la mémoire de ses amis qui, à l'heure actuelle, la traitait cordialement – tout simplement.

Elle avait aussi remarqué les mêmes modifications dans le comportement de leur père. Elle qui avait l'habitude de jouer au baseball avec Michael, au moins un mercredi par mois, s'était retrouvée à être la seule présente à l'heure du rendez-vous. Elle avait bien essayé de lui en parler mais à chaque fois qu'elle avait évoqué le sujet, l'homme avait agi comme si de rien était, comme s'il ne comprenait pas ce qu'elle lui racontait, comme s'il ne se souvenait pas des heures qu'ils avaient passés à se lancer la balle dans le parc.

La fillette avait très mal vécu la situation, elle avait l'impression d'être abandonnée. Elle avait enfin réussi à se faire des amis, elle avait enfin trouvé quelqu'un avec qui faire des soirées pyjamas, des sorties à vélo durant l'été, des après-midi film et chocolat-chaud durant l'hiver. Pour la première fois de sa vie, elle avait fêté son anniversaire sans que sa mère ne soit la seule invitée et elle avait énormément aimé ça. Elle avait adoré ce sentiment d'être aimé et apprécié à sa juste valeur au lieu d'être crainte à cause du métier de sa mère.

Regina, dans tout ça, avait bien essayé de la réconforter. Elle lui avait expliqué qu'elle était finalement bien mieux seule que mal accompagnée, elle avait fait en sorte de se libérer un maximum de temps libre pour ne pas la laisser seule et elle avait même essayé d'égayer ses journées avec des activités en tout genre. Elle avait tenté de se mettre au baseball mais il fallait avouer que ses mains parfaitement manucurées n'étaient pas faites pour lancer de balle.

Elle s'était alors tournée vers des pratiques un peu moins sportives : elles étaient allées à la plage où elles s'étaient amusées à faire des châteaux de sable, elles avaient parcouru la forêt de long en large et avaient même organisé une soirée camping pour le plus grand damne de la brune qui avait été pourchassée par les moustiques toute la nuit.

L'ainée Mills avait revu son planning de la semaine pour consacrer du temps à ce qui comptait vraiment : sa fille.

Pour ce faire, elle faisait en sorte de rentrer à la maison au plus tard une heure après Emma et elle profitait de son mercredi après-midi pour faire une balade à vélo lorsque le temps le permettait. Elle travaillait le samedi durant la matinée mais, une fois l'heure du déjeuner passée, elle s'adonnait plutôt aux jeux de société pour lesquels sa fille avait un talent fou – elle qui avait gouverné un royaume durant des années, elle qui régnait actuellement sur une ville, elle n'aurait jamais cru perdre aussi facilement au Monopoly.

Le dimanche était devenu la journée qu'elle préférait dans la semaine. Elles s'occupaient du jardin dans lequel elles avaient décidé de faire pousser des fleurs mais aussi de créer un petit coin potager, elles grignotaient des sucreries devant des films, elles diversifiées leur lecture et agrandissaient donc leur bibliothèque, elles écoutaient beaucoup de musique aussi. Elles passaient un bon moment mère-fille à prendre soin l'une de l'autre même si Emma prenait un malin plaisir à lui tartiner son masque sur le visage comme s'il s'agissait de peinture.

Pour lui permettre de tisser des liens avec les enfants de son âge, autre que Nicholas et Ava, Regina avait même organisé une immense chasse au trésor autour de la ville. Elle avait pris du temps pour mettre en place ce jeu de piste, elle s'était démenée pour convaincre certains habitants de participer notamment l'antiquaire qui s'était – comme à son habitude – montré tout sauf motivé par son initiative. Elle avait mis au point des épreuves sportives mais aussi des énigmes en tout genre et des charades pour plaire à tous. Elle était vraiment fière de son travail et sa fille était folle de joie à l'idée d'y participer mais ce fut un échec puisqu'aucun enfant ne voulut se mettre dans son équipe ce qui lui coupa l'herbe sous le pied.

Malgré tous les stratagèmes qu'elle avait mis en place pour faire sourire la petite blonde, rien n'avait réussi à apaiser sa peine. Elle était obligée de l'entendre pleurer chaque soir, depuis sa chambre, sans ne rien pouvoir faire pour l'aider à aller mieux ce qui brisait son cœur de mère.

Regina le cachait plutôt bien mais elle culpabilisait énormément de cette situation. La mémoire de tous les habitants de StoryBrooke s'effaçait continuellement à cause de la malédiction mais elle n'avait pas imaginé une seule seconde que sa fille disparaitrait du cœur de ses amis. Comment aurait-elle pu y penser puisqu'initialement, Emma n'était même pas prévue dans le chemin qu'elle s'était tracée pour atteindre sa fin heureuse. Quoi qu'il en soit, sa fille souffrait de nouveau à cause de la solitude qui pesait sur ses frêles épaules et elle ne pouvait rien faire pour changer cela.

Observant le véhicule disparaitre de son champs de vision, l'enfant soupira. Tous les autres élèves s'étaient réunis à la cantine pour déjeuner mais, une fois de plus, elle mangerait dans son coin. Elle préférait de loin être seule que de se sentir de trop et puis, de cette manière, elle allait pouvoir avancer dans sa lecture sans être dérangée par les discussions incessantes de ses camarades de classe qui ne savaient définitivement pas profiter du silence.

Tranquillement, la fillette sortit alors son livre ainsi que sa luch-box de son sac. Après avoir bu plusieurs gorgées d'eau, elle se mit à picorer le repas préparé par la mairesse tout en se plongeant dans le troisième tome de la saga Harry Potter.

Elle avait accroché à l'univers magique dès les premières lignes. Elle avait appris à connaitre le garçon à la cicatrice lorsqu'elle avait découvert le premier livre de la sage tout au fond de la bibliothèque de son école. Le livre était en mauvais état mais ça ne l'avait en aucun cas empêché de dévorer le récit durant plusieurs jours. Elle avait bien essayé de trouver la suite avec l'aide de la bibliothécaire mais en vain et, puisque la bibliothèque de la ville était interdite d'accès, elle n'avait eu d'autres choix de se tourner vers sa mère qui avait trouvé une solution miracle pour lui acheter la sage au complet.

Sans attendre, elle avait enchainé avec le deuxième et cette semaine, elle se plongeait dans le troisième tomes. Les yeux pétillants, elle découvrit alors comment le sorcier en herbe s'était vengé de la sœur de son oncle lorsque celle-ci avait eu l'audace d'insulter ses parents. Si Emma vivait dans un monde où Poudlard existait, si elle avait reçu sa lettre d'admission par hibou, elle aurait peut-être pris un malin plaisir à faire gonfler tel des ballons tous les habitants qui avaient l'audace d'insulter la mairesse. Elle l'aurait fait, sans aucun doute.

« Tu manges encore toute seule ? Tu es certaine qu'il n'y a pas de problème avec les autres élèves ? » S'exclama soudainement Mary-Margaret qui, face à l'absence de réponse, continua en venant s'installer à ses côtés : « Tout va s'arranger, tu verras. Il suffit d'y croire très fort, la vie est imprévisible tu sais. »

« Vous trouvez vraiment que votre vie est imprévisible ? J'ai franchement l'impression qu'il n'y a rien qui change à StoryBrooke, sauf moi. J'ai l'impression d'être la seule à ne pas entrer dans le moule, je n'ai pas ma place ici. » Marmonna-t-elle en croquant dans un morceau de carotte.

L'institutrice resta sans voix quelques instants. Il est vrai que la fillette était particulièrement mise à l'écart par ses camarades à cause de son lien de parenté avec la mairesse. La situation était compliquée, elle s'en doutait évidemment mais elle n'aurait pas imaginé que l'élève en soit arrivé au stade de remettre sa vie en question à ce point.

« Tu as ta place parmi nous Emma et tu es aimée. Tes camarades de classe ont du mal à te le montrer mais tout le monde t'apprécie. » Insista-t-elle.

« Si vous le dites. »

« J'ai quelque chose à te montrer ! Ce matin, j'ai nettoyé le placard de ma chambre comme je le fais chaque semaine depuis bien trop longtemps pour m'en souvenir. Tu ne devineras jamais ce qui s'est passé. J'y ai trouvé quelque chose, quelque chose que je n'avais encore jamais vu. » Annonça la brune en sortant un gros livre de son sac pour le poser sur la table.

La blonde soupira et glissa son marque page dans son propre livre pour ne pas perdre son point d'arrêt dans sa lecture. Elle se redressa légèrement et observa l'ouvrage qui se trouvait à présent juste sous ses yeux.

« Il était une fois… » Lut-elle en fronçant des sourcils.

La couverture semblait être en cuir et, malgré la poussière qui la salissait, l'enfant pouvait distinctement apercevoir qu'un travail minutieux avait été fait sur la première de couverture afin de mettre le titre en valeur grâce à un encadrement à base de fil doré.

« Il est apparu ce matin, comme… par magie ? » Dit-elle en la coupant dans sa contemplation.

« C'est totalement impossible. » Rappela la fillette qui ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel – mauvaise habitude qu'elle tenait de sa mère.

« Et pourtant, c'est le cas, c'est arrivé ! Ce livre a, d'une manière ou d'une autre, atterri chez moi. Est-ce qu'on me l'a donné et j'ai oublié que je l'avais après l'avoir rangé ? Peut-être mais il était bien là et tu sais ce que j'ai trouvé quand je l'ai ouvert ? De l'espoir. »

« Moi, je n'y vois que des contes de fées. » Affirma Emma qui s'était permise de le feuilleter rapidement.

« Et selon toi, à quoi servent réellement les contes de fées ? »

« A endormir les enfants le soir ? »

« Ils sont là pour nous rappeler que les choses finiront par s'arranger si, quoi qu'il arrive, on garde toujours espoir. Ta fin heureuse ne sera peut-être pas celle que tu imagines mais c'est justement ce qui la rend si précieuse. Ce n'est pas parce que tu as du mal à te faire des amis maintenant que ce sera le cas en grandissant, il faut garder espoir. »

La blonde la fixa d'un air dubitative. Elle n'était pas certaine que l'histoire du Pinocchio – qu'elle avait juste sous les yeux – allaient grandement lui venir en aide bien que l'illustration du conte fût magnifique. A s'y méprendre, elle aurait presque pu croire qu'il s'agissait de Marco.

« Dites, est-ce que je peux vous l'emprunter ? » Souffla-t-elle, de plus en plus intriguée par cette ressemblance douteuse.

« Je te le donne. »

« Pour de vrai ? » Fit l'enfant, étonnée.

« Croire en ne serait-ce que la possibilité d'une fin heureuse est d'un grand réconfort et je crois que tu en as besoin en ce moment. Il est à toi, prends en soin. » Annonça l'institutrice, heureuse d'avoir pu l'aider.

Emma reporta son attention sur le livre et tourna la page pour tomber sur l'histoire de Blanche-Neige. Ce serait l'occasion pour elle de relire ce conte de fée qui lui avait valu une punition durant son enfance.

« Mademoiselle Blanchard ! »

« Oui ? »

Au moment où elle releva la tête en direction de l'adulte, l'enfant n'en crut pas ses yeux.

La chevelure de la brune avait incroyablement poussée et se trouvait être coiffée en un élégant chignon. Elle avait troqué son manteau droit pour une somptueuse robe de princesse et chaque diamant qui peuplait son collier faisait se refléter la lumière du soleil ce qui l'éblouie. Elle ressemblait, traits pour traits, à la jeune femme qui illustrait ce récit.

Croyant rêver, elle se frotta les yeux et, lorsqu'elle les ouvrit de nouveau, la tenue que portait Mary-Margaret était redevenue normale.

Adieu la robe bouffante, bonjour le manteau à gros boutons.

« Je… Je vous remercie… » Souffla-t-elle, incertaine de ce qui venait de se passer.

« Mais de rien ! » Fit l'institutrice qui s'en alla, le sourire aux lèvres.