Pendant un instant, les yeux noisette d'Ophélie le fixèrent avec une peur viscérale. Il en eut le souffle coupé. Cette vision fit ressurgir les souvenirs d'une période où il lui avait donné toutes les raisons de le craindre. L'instant d'après pourtant, elle le reconnut, et il s'émerveilla de voir ses lunettes passer du bleu au rose en empruntant une multitude de nuances, exprimant tour à tour la surprise, l'incrédulité, l'euphorie. Ophélie s'efforça de se relever, mais deux enjambées suffirent à Thorn pour franchir la distance qui les séparait, tomber à genoux et la prendre dans ses bras.

Alors qu'il parcourait ces 247 centimètres, il aperçut Sir Thomas prendre la tangente en plongeant dans les bois. Cela n'avait aucune espèce d'importance dans l'immédiat. Une seconde et demie plus tard, il serrait Ophélie tout contre lui et plus rien d'autre ne comptait.

Thorn enfouit son visage dans la masse de ses cheveux bouclés, s'étourdissant de leur odeur et de leur contact sur sa peau. Il réalisa soudain à quel point il avait eu peur de ne plus jamais la revoir. Reprenant peu à peu ses esprits, il s'écarta légèrement de sa femme pour saisir son visage dans ses mains et l'observer attentivement. La peau de ses pommettes avait souffert du soleil, elle avait les lèvres gercées par la déshydratation et elle avait l'air épuisé, mais le sourire qu'elle lui renvoya valait tous les avis médicaux. Thorn déglutit, tâchant de retrouver l'usage de la parole.

- Je ne suis pas certain que je m'habituerai un jour à cette formidable prédisposition aux catastrophes.

- C'est toi qui t'es fait tirer dessus je te rappelle ! Je croyais … Je craignais …

La voix d'Ophélie mourut dans sa gorge, et Thorn prit conscience qu'elle avait eu peur pour lui aussi.

- Je suis désolé, jamais je n'aurais imaginé jusqu'où il était prêt à aller, mais je n'aurais pas dû te laisser affronter Thomas seule …

Pour toute réponse, Ophélie se redressa et l'embrassa. Il sentit ses mains gantées remonter le long de sa nuque et s'égarer dans ses cheveux. Thorn décida d'ignorer la douleur lancinante de son épaule et souleva sa femme de terre, la tenant aussi proche de lui que possible. Il aurait pu totalement oublier sa blessure et sa mission si un rugissement n'avait pas résonné dans le lointain. L'équipage de l'Odysseus l'avait prévenu : des bêtes immenses régnaient sur cette île. Rien qui ne sorte du quotidien dans les forêts du Pôle, mais il fallait se montrer vigilant. Il sentit Ophélie tressaillir entre ses bras.

- Nous devrions rentrer au village, suggéra-t-elle alors qu'il la laissait délicatement redescendre sur ses pieds en veillant à ce qu'elle ne tombe pas à nouveau.

Thorn choisit précautionneusement ses mots avant de répondre.

- Ce n'est peut-être pas la meilleure solution. Penses-tu pouvoir continuer jusqu'à la mine ?

- Oui … Mais pourquoi ? Nous devrions raccompagner Blasius jusqu'au Prométhée au plus vite, il ne va pas très bien, il a besoin de soins.

- Je sais, je l'ai vu. Wolf est avec lui en ce moment.

- Très bien !

- Pas très bien, non. Son état s'est brutalement dégradé ce matin. Et il y a au moins six heures de canot pour rejoindre le Prométhée, il ne tiendra pas le coup.

Thorn sentait son estomac se serrer au fur et à mesure qu'il égrenait les mauvaises nouvelles et que le visage d'Ophélie se décomposait sous l'effet de l'angoisse. Il savait à quel point ses amis étaient importants à ses yeux. Et elle en avait déjà perdu beaucoup trop. Il posa les mains sur les épaules de sa femme, se voulant rassurant :

- Miss June m'a expliqué ton plan. Très bonne idée. Très mauvais choix de partenaire.

- Je ne l'ai pas choisi, crois-moi.

Thorn s'était tendu à la seule évocation du Lord de LUX. L'idée que sa femme ait eu à subir la compagnie de celui qui avait failli les faire tuer était intolérable. Il se força tout de même à revenir au problème le plus urgent.

- En tout cas, si nous voulons porter secours à Blasius avant qu'il ne soit trop tard, nous devons explorer la mine et trouver du matériel médical. Ou un miroir qui nous permette d'en ramener. De l'alcool et des antibiotiques, au minimum.

- Bien sûr. C'est d'accord. Mettons-nous en route dans ce cas.

Ophélie ramassa son paquetage, prête à entamer l'ascension. Thorn la retint par la main quelques secondes, prenant le temps de contempler son expression décidée, contrastant avec sa tenue de fortune, enfilée quelque 84 heures plus tôt. Elle portait toujours sa chemise de nuit à fines bretelles par-dessus son pantalon et ses bottes d'avant-coureur. Elle n'avait même pas l'air de savoir à quel point elle était belle.

- Tu m'as manqué, se contenta-t-il de dire.

- Tu m'as manqué aussi. Un peu plus que cela même, ajouta-t-elle avec un sourire espiègle.

Les semaines, les mois, les années n'y changeaient rien, Thorn avait encore parfois du mal à croire à sa chance quand il s'agissait des sentiments que lui portait Ophélie. À court de mots, il choisit de changer de sujet.

- Je ne t'ai pas encore dit que j'avais animé le Prométhée.

- Quoi ? Il va me falloir plus de détails !

- C'est une longue histoire…

- C'est une longue marche …


Au détour de la sente escarpée, ils débouchèrent sur un immense cratère d'extraction, 152 mètres de profondeur et 389 mètres de diamètre d'après ses premières estimations. Au zénith, le soleil les inondait d'une lumière crue, mais la roche sombre semblait absorber tous les rayons et les transformer en une masse noire et brûlante. De la pyrocellite. Lorsqu'il était intendant, Thorn avait visité à quatorze reprises les trois mines de pyrocellite situées au nord du Pôle. C'était de loin la région la moins hospitalière de l'arche - ce qui n'était pas peu dire. Les hommes qui y travaillaient jour et nuit étaient durs et brutaux, mais ceux qui géraient cette industrie étaient plus brutaux encore.

D'un revers de manche, Thorn essuya la sueur qui ruisselait de son front avec une certaine nostalgie pour le climat des mines du Pôle. Face à eux, de l'autre côté de la carrière, l'usine de raffinage qui dominait le paysage n'était accessible que par un funiculaire figé depuis des siècles. Depuis la partie la plus profonde du cratère, il franchissait la paroi torturée pour acheminer ses wagonnets jusqu'à la crête, évoquant un long insecte juché sur ses pylônes comme sur de hautes pattes métalliques.

Thorn se tourna vers Ophélie. Elle ne se plaignait pas - elle ne le faisait jamais - mais il pouvait deviner au rythme de sa respiration qu'elle avait marché bien trop vite et bien trop longtemps.

- Faisons une pause.

- Je ne préfère pas, affirma-t-elle en se redressant autant que sa petite taille le lui permettait.

Sachant qu'il ne la ferait pas changer d'avis, Thorn hocha simplement la tête avant de poursuivre :

- Nous n'avons pas d'autre choix que de traverser la carrière. Fais bien attention à l'endroit où tu poses tes pieds.

- Je ne vois pas du tout pourquoi tu me dis ça, répondit Ophélie en levant les yeux au ciel, l'air faussement agacée.

Thorn ne put retenir un sourire. Il aurait pourtant préféré la savoir solidement harnachée avec un baudrier ou tout autre dispositif destiné à amortir les chutes, mais sa seule option était de lui faire confiance. À trois reprises, il se retourna en catastrophe – ce qui n'était manifestement pas très indiqué après une blessure par balle à l'épaule – alors qu'Ophélie manquait de tomber, dérapant sur le sol instable et provoquant des chutes de pierres en cascade. Sur les parois de la carrière tout autour d'eux, des traces d'éboulements inquiétantes confirmaient les craintes de Thorn : l'extraction du minerai à l'explosif était une méthode rapide et efficace, mais elle avait dangereusement fragilisé la structure rocheuse. Contre toute attente, ils finirent la descente sans incident majeur et parvinrent au funiculaire.

- Tu sais faire fonctionner cet engin ? s'enquit Ophélie nerveusement pendant que Thorn consultait le panneau de commandes.

- Je sais le faire fonctionner quand il est en état de marche. Et ce n'est pas le cas.

- Évidemment, souffla Ophélie d'un air las.

Thorn sentit un sourire naître sur ses lèvres.

- Est-ce que je t'ai déjà dit que j'avais animé le Prométhée ?

Ophélie le regarda, amusée.

- Ça me rappelle un vague souvenir, il se peut que tu l'aies mentionné oui … Tu sais ce qui te reste à faire, ô grand Animiste !

Elle l'observait d'un œil pétillant, mi-moqueur mi-admiratif, attendant de voir ce qu'il allait faire. Il y avait quelque chose de grisant à être l'objet de ce regard. Thorn plaça ses mains sur l'imposant carter protégeant le moteur, visualisant le volant d'inertie, le réducteur, la poulie, … Lorsque le câble se mit en mouvement dans un grincement retentissant, Ophélie lui sauta dans les bras avec un petit cri de victoire. Thorn la souleva sans effort et la déposa dans un wagonnet où il la rejoignit dans un même mouvement. Alors que le funiculaire prenait de la hauteur, une brise légère vint chasser la chaleur écrasante, laissant place au spectacle de la mine à ciel ouvert qui dévoilait sous leurs yeux toutes ses nuances de noir.

Le funiculaire débouchait sous un auvent qui jouxtait l'usine. Thorn aida Ophélie à descendre et contempla la façade de brique qui marquait l'entrée. L'édifice était juché sur une crête qui dominait toute l'île, culminant entre la mine à ciel ouvert et la vallée. En contrebas, 864 mètres à l'aplomb d'une falaise vertigineuse, le village qui avait recueilli les naufragés pointait ses toits de chaume vers le ciel brûlant.

Sans l'attendre, Ophélie avait poussé la lourde porte principale et avait été engloutie par l'ombre qui régnait dans le bâtiment. Thorn pressa le pas pour la rejoindre, mais il dut s'immobiliser sur le seuil pour permettre à ses yeux de s'accoutumer à l'obscurité. Malgré la faible lueur qui filtrait à travers les sheds poussiéreux, vingt-quatre mètres au-dessus de leurs têtes, l'intérieur de l'usine offrait un spectacle saisissant. Le bâtiment était plus modeste que ceux des mines du Pôle (moins de 146 000 mètres cubes d'après ce qu'il pouvait en juger), mais l'ampleur de l'espace était accentuée par l'écho de leurs pas sur les larges dalles de pierre recouvrant le sol inhabité.

Adossés à une structure métallique, d'immenses silos s'alignaient derrière des monticules de pyrocellite plus ou moins concassée. La chaîne de réduction granulométrique serpentait au cœur de l'usine : concasseur à mâchoires, table à secousse, rampe de lavage, … Ces machines étaient les organes d'un immense appareil digestif, reliés par des tapis roulants et des tuyaux de cuivre, complexe métabolisme endormi depuis des siècles. Thorn avait toujours trouvé une certaine beauté à ce genre de processus industriel. Rationnel, efficace, sans fioritures. Il n'était toutefois pas certain qu'Ophélie y serait aussi sensible que lui. Il l'observa déambuler entre les immenses mécaniques. Elle paraissait encore plus minuscule que d'habitude et Thorn fut saisi par un besoin urgent de la mettre à l'abri du monde extérieur. Pourtant, une fois de plus, elle venait de lui démontrer qu'elle n'avait pas besoin de son aide. Elle serait parvenue au même point avec ou sans lui. Comme si elle avait senti le regard de Thorn sur sa nuque, elle se retourna :

- Cet endroit est immense, nous devrions nous séparer pour chercher une trousse à pharmacie ou un miroir, proposa-t-elle.

Thorn sentit tout son corps se révolter contre cette idée. Qu'il soit utile ou pas, il ne voulait plus la quitter des yeux. Pourtant, il s'entendit grogner:

- D'accord. Tu peux explorer les bureaux au rez-de-chaussée, je vais à l'étage.

À contrecœur, il s'arracha à la vision d'Ophélie en train d'ouvrir la porte d'un bureau de contremaître et se résigna à gravir les hauts escaliers métalliques. La rochelle de l'étage desservait une salle de réunion, un grand bureau – celui de la direction à en juger par le style pompeux – et le secrétariat attenant. Un appartement de fonction avait été aménagé tout au bout.

Au fur et à mesure qu'il explorait cette succession de pièces, Thorn était gagné par une sensation croissante de malaise. Ici et là, des chaises avaient été renversées et des piles de documents étaient répandues au sol, exhibant des tableaux comptables vierges, effacés par leur séjour dans l'envers. Dans le secrétariat, les tiroirs avaient été vidés de leur contenu. Il fronça les sourcils devant ce désordre qui, en prime, n'offrait rien d'exploitable. Il traversa l'appartement de fonction pour se rendre directement dans la salle de bain, espérant y trouver un miroir. Le mur au-dessus du lavabo était vide. Seul un rectangle clair témoignait qu'un miroir s'était trouvé là, protégeant la peinture murale du passage du temps. Thorn sentit un frisson lui remonter l'échine.

Dans la chambre attenante, des particules en suspension scintillaient dans les rayons de soleil avant de rejoindre l'épaisse couche de poussière couvrant le sol carrelé. Et dans cette poussière, des empreintes de pas avaient été tracées récemment. Thorn pivota pour rejoindre Ophélie immédiatement et se trouva face à une haute silhouette. Une silhouette morcelée. Son propre reflet dans un miroir brisé.

Il quitta l'appartement en trombe, traversa la rochelle et dévala les escaliers en tâchant de rester le plus discret possible. Celui qui avait fait ça - et il avait une idée assez précise de son identité - était peut-être toujours dans les parages, inutile d'attirer son attention. Au niveau inférieur, il explora bureaux, réserves, sanitaires et salle de pause sans y trouver trace d'Ophélie, mais en y croisant à trois reprises son reflet fractionné en une multitude d'éclats de miroir.

Alors qu'il émergeait à nouveau dans le hall de l'usine, estomac noué, il entendit la voix criarde de Sir Thomas résonner entre les cuves métalliques.

- Always one step behind! Toujours un coup de retard, mes chers Animistes !

- Laissez repartir ma femme Thomas, et je vous épargnerai.

Pour toute réponse, un rire dément retentit sans que Thorn puisse en localiser l'origine. À l'affût, il s'avança silencieusement de silo en silo, visualisant les recoins de l'usine où le Lord de LUX pourrait se terrer, évaluant différentes stratégies d'intervention. Il avait déjà botté le cul de Sir Thomas une fois, il le referait avec grand plaisir.

- Inutile de vous donner tout ce mal Thorn, je suis au niveau du quai de chargement, chantonna Thomas d'une voix faussement avenante. Votre charmante femme est avec moi, mais elle n'est pas en état de « repartir » pour l'instant !