Le soir commençait à pointer le bout de son nez. Pour Stiles, la chose annonçait une bonne nouvelle et une autre, bien plus neutre. Pas mauvaise, parce qu'il en avait l'habitude. Juste neutre. Mais au lieu d'y penser, il regardait Jackson écrire, concentré sur sa feuille. Assis à côté de lui, il se montrait fort studieux, au contraire de Stiles qui, pour cette fois-ci, laissait son esprit vagabonder ici et là. D'ordinaire, il suivait bien et faisait l'effort de noter tout ce que disaient les différents professeurs qu'il devait se coltiner dans la journée. Il avait à cœur de tenir tous ses cours à jour mais parfois, il avait du mal. Dans un sens, il fatiguait et parfois, il avait besoin de faire une pause. De juste rester là, à ne penser à rien, laisser sa vigilance habituelle sur le bas-côté pour un temps ridiculement petit si l'on y réfléchissait bien, mais nécessaire.
Ses yeux noisette se fixèrent un moment sur les mains de Jackson. Juste en les observant, il sut qu'il venait d'une bonne famille, le genre à n'avoir jamais été dans le besoin. Sa peau lui paraissait parfaite, sans l'ombre d'une cicatrice pour venir en gâcher le teint uniforme, un beige doux, presque blanc. Jackson avait le teint clair sans être trop pâle mais son épiderme prenait parfois, lorsqu'il était seul, une nuance si pâle qu'il était aisé de deviner son inconfort. Inconfort qui avait disparu sitôt qu'ils s'étaient parlé. Et très honnêtement, Stiles se sentait touché de ce fait. Détendre quelqu'un par sa simple présence, il devait avouer que cela ne lui arrivait pas souvent… D'une part parce qu'il ne parlait à personne en dehors de Jackson, d'autre part parce qu'il n'en avait que rarement eu l'occasion. Et bizarrement, il appréciait l'idée d'avoir en quelque sorte… Une influence positive sur lui. Pourquoi? Parce que pour une raison obscure, il l'aimait bien. Ses fragilités, il les ressentait aisément – en partageait certaines en secret.
Alors oui, peut-être que la venue du soir annonçait à son rythme la fin des cours, le début d'une nouvelle nuit, mais soit. Il y avait plus important aux yeux de Stiles et ce moment de flottement dans lequel il ne réfléchissait que vaguement l'aidait à se détendre car à défaut de parler, il s'accommodait. Penser à des choses qui lui plaisaient faisait passer plus aisément les moments qu'il aimait le moins vivre. Quoiqu'il avait trouvé sa technique – et elle était bien rôdée. Le seul point positif à l'habitude, c'était le fait de savoir quoi faire, et dans quel ordre. Stiles ne paniquait plus, ne se rongeait plus non plus les sangs.
Ce qui ne l'empêchait pas de ressentir une certaine appréhension lorsqu'après avoir ramené Jackson, il se retrouvait seul dans sa voiture. Quoique cet évènement, qui était doucement en train de se transformer en un rituel, l'aidait à rendre la chose agréable, un peu plus supportable. Car Stiles ne disait rien, il serrait les dents en souriant. Mais oui, c'était peut-être un peu plus facile depuis qu'il cheminait matin et soir à côté d'un compagnon de fortune… Dont il devait s'occuper de la voiture. Malheureusement, il n'avait pas encore pu s'y coller car tous ses soirs n'étaient pas libres et lorsqu'ils l'étaient, Stiles se retrouvait souvent fort occupé. Cela ne faisait que quelques jours qu'il lui avait juré de voir ce qui n'allait pas dans le capot de sa titine… Mais il savait qu'il devrait prendre sur lui et ne pas faire trop traîner la chose. Il le ferait.
Enfin, cela ne serait tout de même pas pour ce soir car si les cours se terminèrent bel et bien comme d'habitude, Stiles dut presser un peu Jackson de ranger ses affaires et de sortir de l'amphithéâtre sans lui mettre toutefois la pression. Disons que l'étudiant à la chevelure châtain en bataille était très doué pour agir tout en trompant la conscience des gens. Il ne s'agissait pas de mensonges à proprement parler: juste d'une façon d'arranger la situation à sa convenance. Dans un sens, l'on pouvait dire que Stiles manipulait très légèrement Jackson, mais sans aucune mauvaise intention ni arrière-pensée que celle qui le préoccupait actuellement, à savoir de partir le plus vite possible dans l'espoir de ne pas arriver en retard à son travail. Très honnêtement, le détour qu'il devait faire pour ramener Jackson ne l'arrangeait pas, mais il s'en accommodait malgré tout depuis quelques jours. Et hors de question pour lui de laisser paraître sa tension à ce sujet. Stiles n'était pas quelqu'un de très démonstratif, excepté lorsque quelque chose lui faisait plaisir ou avait la capacité de provoquer en lui un rire certain – et souvent communicatif. La négativité, il préférait la garder pour lui.
C'était d'autant plus vrai que ces petits moments passés avec Jackson, même s'ils revêtaient une apparence parfaitement banale, étaient pour lui l'équivalent de petits bols d'air frais. Stiles n'irait pas jusqu'à dire qu'il s'agissait de bouffées d'oxygène dans la mesure où sa situation était suffisamment stable pour qu'il y construise certains repères. Il ne la trouvait pas non plus particulièrement catastrophique, juste… Un peu dure. Ça allait, parce qu'il avait l'habitude.
- Et dire que tu vas rentrer seul chez toi, que tu vas te retrouver avec ta solitude comme seule compagnie… J'en viendrais presque à avoir pitié, le taquina-t-il.
Jackson leva instantanément les yeux au ciel. Venant de quelqu'un d'autre, sans doute aurait-il bien mal pris la chose, au point de sentir la colère le submerger, de laisser sa vieille douleur quant à ce fait le bouffer. Mais voilà, c'était Stiles, ce mec qu'il connaissait bien peu mais dont les mots, qu'importe leurs formes, revêtaient toujours une intention claire: l'entretien d'un jeu sans nom, au but trouble, mais que Jackson ne sentait pas particulièrement malveillant. Le cas échéant, il l'aurait arrêté de lui-même. Car s'il avait conscience de sa solitude longue durée, laquelle avait immanquablement commencé à le détruire, il n'était cependant pas dans la recherche désespérée d'une amitié, ou d'attention. Il appréciait ce que lui apportait Stiles sans se raccrocher vraiment à lui. Hors de question qu'il dépende de qui que ce soit dans la mesure où tout dans ce monde était éphémère, qu'il s'agisse des gens, des souvenirs, des émotions, de la joie et de la tristesse. Une espèce de cycle sans réelle forme ronde.
- Le silence de mon appartement me manque à un point inimaginable, railla-t-il faussement.
Jackson restait cependant très heureux de partager son cynisme avec quelqu'un qui semblait, concernant ce sujet, être de la même trempe que lui. Les échanges que cela donnait, bien que moqueurs, restaient marqués par une touche de sincérité qui lui allait parfaitement. Pourquoi? Parce que tous ces points mis bout à bout participaient à le mettre à l'aise. A l'aise avec quelqu'un, une chose qui ne lui était pas arrivé depuis bien longtemps.
Bien sûr, Jackson n'oubliait pas ce qu'il savait à son sujet, ce qu'il avait vu dans sa voiture, mais… S'il l'avait invité un soir chez lui, il n'avait pas encore réfléchi à la suite, à ce qu'il pourrait faire pour, peut-être, l'aider. Parce qu'il avait, l'air de rien, un cœur et… Que même s'ils ne se connaissaient que peu, il voulait vraiment faire quelque chose pour lui. De fait, son cerveau se mit à réfléchir, si bien qu'il ne remarqua pas la très légère tension visible de Stiles, ni les regards inquiets qu'il lançait à l'heure marquée sur son tableau de bord. A vrai dire, il ne pensait même pas à sa propre voiture, toujours immobilisée sur une place de parking à l'université.
Peu à peu, les idées se mirent à affluer. Cette situation, Jackson comptait bien la faire évoluer et ce, même s'il considérait parfois qu'elle n'avait aucun sens.
