Ca fait une heure que je répète mes activités routinières et l'enseigne ne désemplie pas, bien au contraire. Certaines personnes sont pressées d'être en week-end mais d'autres souhaitent l'occuper avec une bonne lecture, ou un jeu-vidéo. D'autres cherchent un cadeau à offrir, ou souhaitent seulement dépenser une somme d'argent conséquente pour se récompenser d'une dure et longue semaine et d'un travail bien accompli. Je n'ai pas à me plaindre, je ne me charge pas d'encaisser les clients qui s'entassent. J'ai les yeux rivés sur les récents arrivages, afin de m'assurer que les prix constatés en rayon sont les mêmes que notre site internet. Pour les livres se sont toujours les mêmes, mais pour les jeux vidéos la différence donne parfois envie de déserter le magasin ou de se crever un œil.

—Excusez-moi, mademoiselle.

Assise sur le tabouret derrière mon comptoir miniature, je lève la tête, davantage pour l'apparence et l'image soignée de la marque que pour la motivation qui me caractérise après avoir tourné dans mes rayons pendant des heures.

—Je peux vous…

Je marque une pause et m'attarde sur l'esquisse d'un sourire avant de détailler une seconde un regard qui m'est étrangement familier. Plus familier qu'étrange. Des yeux de couleur parme, on n'en voit pas tous les jours. Mon esprit tourbillonne d'incrédulité. Les mots se perdent dans ma gorge.

—… renseigner ?

—En effet. Je recherche un livre mais je ne parviens pas à le trouver dans vos rayons.

Je suis cette fois davantage surprise par la demande de la jeune femme que par le fait qu'un livre ne soit pas disponible dans notre si grande enseigne. C'est la fille du métro. Elle se tient devant moi, agissant comme si notre rencontre n'avait jamais eu lieu.

—Je… Je vais regarder dans la base de données.

Je n'ai pas mon assurance habituelle, chose qui ne lui échappe pas puisque ses lèvres s'étirent. A une époque, j'aurais pu me cacher immédiatement sous mon bureau mais celui-ci est trop petit. Va-te-faire foutre, Samantha Boule de Gras. Je me recentre sur le présent, je ne suis plus une adolescente persécutée par les poufiasses sur-maquillées du lycée, mais l'impression que rien n'a changé demeure parfois. Je chasse l'idée et la colère qui me pique : ça ne fait pas partie de l'éventail de compétences exigées par mon poste.

La fille énigmatique me dévisage tandis que je me questionne entre deux souvenirs qui s'estompent. Je suis certaine de ne pas m'être endormie pendant le trajet, la veille. Aussi certaine que je ne possède aucun quelconque talent pour l'art de la divination, ou bien des rêves prémonitoires. Si tant est que je me sois endormie. Si tant est que ce soit elle. Mes yeux scrutent l'écran de mon téléphone pro sur la page d'accueil de notre site internet mais retournent rapidement se poser sur elle pour l'observer quelques secondes supplémentaires. C'est elle, il n'y a aucun doute possible malgré la lumière du jour qui décline derrière les fenêtres en verre. Les plafonniers à LED fonctionnent (mais certaines ampoules clignotent de temps en temps et attendent d'être changées).

—Vous… Vous ne vous souvenez vraiment pas ? je tente alors aussi perplexe qu'en quittant la ligne une après l'avoir saluée dans le métro.

—Je vous demande pardon ?

Je n'ai peut-être pas assez dormi la nuit dernière, et peut-être que je la confonds avec une autre finalement. Après tout, tout le monde possède un sosie – voire plusieurs – quelque part. En croiser un si vite, par-contre, défi les statistiques. Un sur un trillion.

—Non, rien. Pourrais-je avoir le nom du livre que vous cherchez ?

Mes doigts sont déjà prêts à pianoter sur l'écran de mon accessoire de travail. J'ai hâte que la journée se termine, j'ai besoin de pioncer.

—Vieillir n'est pas un crime.

—Quoi ? je lâche, incrédule.

—Le nom du livre.

Je me demande si finalement, je ne me suis pas endormie dans la salle de repos au pouf très confortable, et si je ne suis pas en train de faire un rêve alambiqué comme certains cerveaux en ont le secret bien gardé. Les douleurs qui se diffusent dans mes pompes à force d'avoir fait les cents pas par-ci par-là m'indiquent néanmoins le contraire.

—C'est curieux de te voir travailler au rayon librairie alors que tu lis tes livres sur une liseuse. Cela n'irait-il pas à contre-sens de la vente des formats papier ?

Je tombe de trois étages. Non, d'une bonne dizaine. Splatch, un trottoir sale. Mon expression faciale se trouve quelque part entre l'accident et la réanimation mais ma voix fait tracé plat.

—Pardon, mais je n'ai pas pu m'en empêcher lorsque je t'ai aperçue concentrée sur ta tâche.

—Alors, c'était seulement une blague ?

—De mauvais gout, je te l'accorde, mais ta réaction en valait vraiment la peine.

Hahaha, j'entends en écho dans ma tête. Très drôle, oui. Enfin seulement pour elle bien sûr. Pour ma part je me sens comme le lapereau prématuré de la portée. Je pense au début d'une blague. Un lapin bosse à la Fnac. Elle n'a pas encore de chute. Puis il s'éclate sur un trottoir. Le lapin a chuté.

—Et ce livre, est-ce que vous… enfin, tu...

—Tu peux me tutoyer.

—Tu en as vraiment besoin ? Ou ça faisait partie du spectacle.

—Je n'en ai pas besoin. Je l'ai vu posé sur une table en venant jusqu'ici, j'ai trouvé cette référence assez cocasse.

—Cocasse, en effet.

Devant mon silence qui s'installe à nouveau, elle reprend parole. Elle n'est certainement pas ici par hasard et je refuse de croire qu'elle soit simplement venue me saluer ou me rendre quelque chose que j'aurais fait tomber dans les transports la veille. J'avais toutes mes affaires en arrivant chez moi, mon portable, mon portefeuille, ma liseuse. Et l''odeur infecte de pisse imprimée dans mes narines.

—Je recherche un livre qui s'intitule: La Politique Comparée, par Thoenig et Briquet.

Des auteurs inconnus à mes yeux. Loin des Stephen King ou Lovecraft que je bouquine lorsque le temps me le permet, entre autres romans divers rédigés par des auteurs peu connus que je ne trouve que dans des maisons d'édition spécifiques en ligne. Les frais de port sont trop chers. Je rentre tout de même les indications sur ma tablette qui m'indique le rayon – des informations masquées à la clientèle.

—Suis-moi.

Je prends la direction d'un des rayons où je me rends aussi rarement que les clients qui s'y perdent parfois. Un de ceux qui prennent le plus la poussière. Les étagères sont hautes et forment un véritable labyrinthe pour qui y met les pieds pour la toute première fois. Les livres sont pourtant nombreux, pas loin de ceux d'économie et de sciences humaines et sociales. Ils sont rangés par ordre alphabétique de nom d'auteur, et je trouve facilement celui recherché à la lettre T. Le plus étonnant c'est que la jeune fille regardait l'emplacement d'où je tire le livre avant même que je ne l'y tire. Elle a peut-être reconnue la tranche ?

—Voila, je fais en lui tendant le graal.

—Merci.

—Tu as besoin d'autre chose ?

Elle m'indique la négative de la tête.

—Les caisses sont de ce côté, j'ajoute d'un mouvement de la main.

Elle le sait sûrement déjà, mais ça fait partie de mon travail d'orienter les clients. Du choix du livre jusqu'au chemin de l'encaissement. Et puis je me retourne avant d'entendre :

—Non.

—Pardon ?

—La devise, sur ta veste.

Mon visage pivote en arrière pour tenter d'apercevoir mon dos, en vain. C'est seulement un réflexe. Un réflexe inutile. Un lapin bosse à la Fnac, puis se fait le coup du lapin. Stupide aussi. « Vous avez déjà eu un débat passionné avec un algorithme ? » demande la typologie logotée sur ma veste précédée de la mention : « Libérons la culture ». Les lapins savent-ils lire ? Cette publicité, si l'on peut qualifier cela de publicité, fait suite à une campagne de la Fnac : elle place l'humain devant la technologie, et à l'heure de la technologie, c'est important de le rappeler.

Je ne sais pas quoi répondre, cette fille me désarçonne, alors je reprends le chemin jusqu'à ma zone d'accueil. Le même chemin qu'elle emprunte puisqu'il faut repasser par là pour rejoindre les caisses. Devant mon comptoir, elle s'arrête à nouveau. Je m'attends à tout et à n'importe quoi autant qu'à rien. Peut-être qu'elle souhaite m'expliquer par le biais de quel hasard elle vient acheter son livre précisément dans l'enseigne dans laquelle je travaille, si tant est que ce soit un hasard. Ce n'est qu'après la fermeture que je comprendrai qu'à côté de mon nom, sur mon badge, se trouve aussi celui du magasin : « Fnac Saint Lazare ».

—Bien. Bonne soirée, Byleth.

Je lui réponds « de-même » et la regarde se diriger vers la zone de paiement congestionnée. Je m'attends presque à ce que ses longs cheveux blancs se soulèvent sur une dernière œillade. Il n'en est rien.

Je reprends seulement mon travail. Les clients se succèdent.