Ce samedi là, je suis du matin. Je n'ai pas besoin de prendre autant d'avance qu'en semaine si tant est que j'ai besoin d'en prendre. Je vis près de l'arrêt Villiers, un embranchement entre la ligne deux et la trois. De cette dernière, j'ai un itinéraire direct vers Saint Lazare, et le Passage du Havre, là où se trouve la Fnac. J'arrive au taff en quinze minutes maximum : sept de marche, et autant dans le métro en prenant en compte les trois sacro-saintes minutes d'intervalles régulières. Quand il pleut, j'arrive un peu plus rapidement car je marche d'un pas pressé. Tout le monde coure à Paris. J'ai été ravie d'avoir été acceptée pour ce poste d'employée polyvalente si près de chez moi. Je ne suis pas obligée de me lever près de deux heures en avance, et je rentre tôt chez moi-même quand je finis tard. Tôt, par rapport aux Franciliens qui font souvent plus d'une heure aller et plus d'une heure (quand ce n'est pas le double à cause d'un colis suspect) retour. Moi, je peux rentrer en bus, ou même à pieds. Généralement je prends le métro car j'attends moins longtemps, mais rarement le bus car je déteste ça encore plus. Les gens y sont encore plus mal élevés et nombreux. Je suis tout de même partie à la même heure que d'habitude. Par habitude.
Je m'allume une cigarette, un clou de cercueil comme dit mon père (il fume aussi, ce n'est pas le meilleur exemple). La Fnac ouvre à dix heures pour la clientèle, neuf heures pour les employés. J'ai quinze minutes d'avance. Je regarde l'heure indiquée à mon téléphone : plutôt vingt. Mes coudes reposent sur la barrière qui entoure l'extérieur de la bouche de métro, ma clope entre mes lèvres, mes yeux sur le poteau affublé d'un gros « M » signalisant l'entrée des souterrains. Il est encore allumé à cette heure-ci même si le soleil est levé. La cabane à presse sur la petite place est déjà ouverte et l'homme que j'ai l'habitude de croiser sans jamais y adresser la parole rempile correctement ses magazines et ses journaux. Arrive-t-il à faire son beurre tous les jours ? Sans doute pas, mais les vieux ont leurs habitudes, et il y a aussi les touristes. La capitale ressemble à ces villes où rien ne change jamais.
—Madame Byleth ! j'entends avant de me retourner et regarder dans le trou creusé dans le trottoir car la voix vient d'en bas et y résonne.
—Ha, Le Nouveau, salut. T'es en avance.
Ashe le Nouveau grimpe les marches avec motivation mais essoufflement aussi (il ne ressemble pas à un sportif). Il arrive en haut les joues ponctuées de tâches de rousseurs rosées par l'effort mais sa coupe de cheveux n'a pas bougé. Je suis certaine qu'il a accéléré le pas après m'avoir aperçue.
—Vous ne devriez pas fumer, madame Byleth. C'est vraiment mauvais pour la santé vous savez !
Il essaie de se montrer vindicatif avec la cigarette mais avec ses yeux amande qui pétillent d'excitation (à l'idée de quoi, de travailler ?) il ressemble moins à un professionnel de la santé qu'à un chaton à peine sevré si tant est qu'il le soit. Un lapin et un chaton bossent à la Fnac. Le garçon arrive à mon niveau. Il me dépasse d'une demi-tête.
—Tu devais arrêter de m'appeler madame, et de me vouvoyer.
Car ça me donne l'âge que devrait avoir ma mère aujourd'hui, ma grand-mère si j'exagère, et parce qu'on est collègue de surcroit. Mais je continue bien de l'appeler Le Nouveau, alors j'ignore si j'ai le droit d'exiger quelque chose même si je me charge de sa formation (avec d'autres collègues).
—Madame Dorothea est déjà arrivée ?
—Non, mais le chef est déjà là si tu n'as pas envie d'attendre.
Concernant ma collègue et amie, c'est néanmoins assez drôle de l'entendre employer le mot « madame » alors je ne le reprends pas. Je le laisse me sourire et s'empresser d'aller enfiler sa veste : il parait si joyeux dedans. Ca ne fait qu'une dizaine de jour qu'il est là, je me demande s'il sera toujours aussi heureux dans quelques mois. Et puis, je sors mon téléphone pour taper un message rapide.
Madame Dorothea, t'es bientôt là ?
Une note de rire s'échappe de ma bouche. Je prends une nouvelle taff et laisse la fumée de ma cigarette s'extirper avec la lenteur-même qui caractérise la capitale endormie si tôt le samedi matin. Pas autant que le dimanche.
—Madame Dorothea est à l'heure, figure toi !
J'effectue le même mouvement que quelques minutes auparavant sans risquer un tour de reins et me voute par-dessus la barrière avec un sourire mutin. Je fais fi de l'odeur de pollution atroce qui s'en dégage en permanence et de la vague de chaleur par la même occasion qui contraste avec les températures de février. J'entends encore l'intervention du nouveau dans ma tête. Madame Arnault conviendrait mieux, mais j'aurais l'impression de travailler avec une centenaire.
—Tu lui as dit d'arrêter de m'appeler comme ça, j'espère !
Elle a la référence, et je déforme à peine la vérité :
—Evidemment !
—Disons que je te crois. Tu es très matinale ce matin !
—Pas plus que d'habitude. J'habite à côté au cas où tu l'aurais oublié.
—Moi aussi, je te rappelle !
—Mais moi, je ne passe pas une heure à me préparer dans la salle de bain.
—Tu devrais, tu sais que les cheveux s'entretiennent ? Regarde mes belles boucles !
Ses belles boucles qu'elle ramène devant son visage encadrent un regard malachite malicieux et empli de joie de vivre. Loin de mes mèches bleuet rebelles qui peinent à rester en place sur mon crâne. Cela serait plus simple si je ne les ébouriffais pas en permanence. Un contretemps ? Une main dans les cheveux. Un problème ? Une main dans les cheveux. Un désagrément ? Une main dans les cheveux. De l'agacement ? Et je ne ressemble plus à rien. Sauf au travail, car au travail, j'essaye de faire un peu plus attention. L'image.
—Je n'en vois pas l'utilité.
—Et si tu recroises ta belle inconnue du métro ? Avec quoi tu vas la séduire ? Avec ta nonchalance naturelle peut-être ? Ou bien ton phrasé direct et brutal ?
Car j'ai raconté à Dorothea pour le métro. Et je lui ai raconté pour le magasin la veille. Cinq minutes au téléphone qui s'étaient changées en une heure au moins parce que Dorothea est bavarde.
—Je n'ai jamais précisé qu'elle était belle, je rétorque sur l'adjectif choisi par ma collègue plus que sur ceux utilisés pour me décrire car tout est vrai.
—Je suis certaine que c'est le cas, ou tu n'aurais même pas pris la peine de m'en parler ! Si tant est qu'elle existe, ta mystérieuse inconnue du métro !
—Bien sûr qu'elle existe ! Et je ne compte séduire personne.
—Tu crois que ça fonctionne comment ? Qu'avec ton look très avenant ce sont elles qui vont venir vers toi ?
—Je préfèrerais que personne n'aille vers personne, Dorothea.
Un lapin célibataire bosse à la Fnac.
—Tu sais ce qu'il y aura d'indiqué sur ta tombe, dans plusieurs décennies ? Ci-git Byleth : imperméable à l'amour.
J'ignore si j'ai envie de me faire enterrer : les places coûtent cher et sont rares.
