La journée d'aujourd'hui est semblable à celle de la veille. Beaucoup de clients, encore, on fait notre meilleur chiffre le samedi. Dès l'ouverture, les visages se succèdent, les uns aux autres, et puis s'effacent, les uns après les autres. J'étais en caisse ce matin, alors je suis contente de retrouver l'espace librairie après la pause déjeuner. Des bouquins traînent encore. C'était déjà le cas une heure après l'ouverture. Ils ne peuvent vraiment pas s'en empêcher ! A croire que certaines personnes aiment le désordre. Mais ce n'est pas mon cas. Certaines couvertures sont déjà cornées. Claude n'aime pas ça.

—Aucune nouvelle de ta belle inconnue ?

Je me retourne. Dorothea contourne la table que je range afin que chaque livre soit aligné avec soin sur sa pile et à sa place désignée(le désordre n'attire par la clientèle), pour me rejoindre. Son sourire amusé prédit le ton de la conversation. Moi, je prédis qu'elle a du temps à perdre mais pas besoin d'être devin pour ça, puisqu'elle est ici. Ca nous arrive d'être payées à ne quasi rien faire.

—Elle est surtout bizarre.

Mais elle est belle aussi.

—Bizarre comment ? Bizarre lunaire ? Ou bizarre du genre à tremper ses frites dans son coca-cola ?

Berk.

—Mais qui fait ça ?

—Les filles bizarres !

Elle frappe de son poing droit (son index est dressé) dans sa main gauche. Eurêka ! Comme si c'est une évidence. Moi, je n'ai jamais vu personne faire ça. C'est une légende urbaine.

—Alors ?

—J'en sais rien, elle avait pas de sac Mcdo avec elle !

Elle ne mange certainement pas ces cochonneries, vu sa taille de guêpe. Du genre à finir sur les hanches, et puis à y rester. Le gras s'installe par habitude, et les kilos aussi. Et pour les perdre, autant s'inscrire à la salle de sport. Et s'y rendre, de surcroit. La plupart des gens souscrivent un abonnement, y vont une fois sous l'excitation de la découverte, une seconde pour avoir l'impression que ca va durer, et une troisième, six mois plus tard, pour se dire que ça ne sert pas à rien. Mais la plupart du temps : ça ne sert à rien. A part creuser un trou dans votre compte en banque.

—Elle était juste bizarre, Dorothea.

—Tu es certaine qu'il s'agissait bien d'elle ? Car la seule chose de bizarre, c'est la probabilité de l'avoir recroisée.

—Certaine.

La brune attrape son menton entre son pouce et son index. Elle fait semblant de réfléchir. Ou bien elle réfléchit vraiment. Mais même lorsqu'elle le fait, si tant est qu'elle en soit capable avec ces sujets-là, elle me sort toujours des âneries.

—A moins qu'elle ne soit tombée sous ton charme ? Peut-être qu'elle voulait simplement te revoir !

—Aucune chance.

—Tu as raison, qui voudrait revoir à nouveau pareil animal ?!

—C'est très vexant, Dorothea !

—Je te charrie, voyons !

Je sais qu'elle se moque gentiment de moi. J'ai l'habitude. Un lapin vexé bosse à la Fnac… Non, ça ne va pas. Moi-même, j'ignore si j'aurais envie de me recroiser quelque part. Comme la brune aime parfois me rappeler : je ne suis pas très avenante. Qui s'en soucie ? Les clients. Et Claude. Claude s'en soucie. Ca fait fuir les clients. Au moins les livres s'en moquent. Je suis avenante avec les livres. C'est bien de se rassurer un peu parfois.

Je reprends mes gestes routiniers. Mes yeux s'attardent parfois sur quelques titres. Certains sont intéressants, mais je pense aussi aux autres et à toute la merde qu'on essaie de refourguer aux clients tous les jours à l'instar des supermarchés. Je pense notamment à un bouquin parut en 2019, Sérotonine, dans lequel les personnages féminins sont souvent réduits à leur apparence physique, dépeints comme des objets de désir plutôt que des individus à part entière. Il est pourtant récent, mais les misogynes sont nombreux, comme l'auteur. Un vrai connard, ce type. Penserais-je la même chose si j'étais un homme ? Oui. Je ne suis pas avenante mais on m'a inculquée le respect. Cette réalité me met de mauvaise humeur. Je pense à un film : 2012. Les personnages crament les bouquins d'une bibliothèque afin de se réchauffer. Je commencerais par Sérotonine pour ma part.

Je me faufile entre d'autres allées en m'assurant que tout soit bien rangé pour mériter ma paye qui tombera à la fin du mois. Je dis bonjour à des clients en quête de nouveauté, ignore les conversations à la con de certains autres qui possèdent le même QI qu'une huitre (une pas très fraiche), m'affaire à mes besognes. Si la semaine est longue, le samedi l'est encore plus. Mais au moins les heures filent.

Je fais un dernier tour de rayon puis m'en éloigne un peu. Je n'ai pas envie de me hisser sur la pointe des pieds pour vérifier qu'Ashe le Nouveau n'attire pas les ennuis. Ou les vieux trop bavards. Avec qui est-il cet-après midi ? Pas avec moi. Entre de bonnes mains : les meilleures puisqu'il est avec le chef.

Dans l'espace flambant neuf recouvert d'appareils dernier cris, j'aperçois Claude superviser Ashe le Nouveau (Ashe le Bleu parfois) pour renseigner le client. La cliente, en l'occurrence : une nénette d'une trentaine d'année perchée sur une paire de dix-centimètres. Les gestes timides de notre dernière recrue en date en direction des machines laissent supposer qu'elle n'a pas encore arrêté son choix. Trente ans… Une situation financière stable généralement… Je le vois pourtant lui présenter les appareils les plus bas-de-gamme. Du genre à ne pas avoir assez de ram pour faire tourner le dernier système d'exploitation. Toung. Windows refuse de fonctionner. Ce sont aussi les plus accessibles. Un sac Gucci pend à la jointure de son bras. Ca coûte au moins mille balle ce truc moche. Soit cette jeune femme gagne très bien sa vie, soit c'est un cadeau se son amant. Ca sent la grosse vente dans les deux cas. Claude prend la main. Plus en retrait jusqu'ici, ses gestes imposent soudain. Il sourit de plus belle et se déplace sous la lumière du plafonnier de manière à ce que les ampoules LED éclairent sa peau basanée et parfaite. Tricheur. J'observe son attitude avec beaucoup d'attention (avec un peu de jalousie en pensant à la grosse commission) : sa main glisse d'un gracieux mouvement vers nos machines les plus couteuses, des mots qui ne parviennent pas jusqu'ici sortent de sa bouche, je crois que la cliente rit. Une blague ? Quel fourbe ! Puis elle fait un simple hochement de tête. Le Bleu se gratte le crâne (j'en fais autant par mimétisme) mais remplit les informations d'un formulaire sur son téléphone.

Un énième sourire de Claude se charge de conclure la vente.

Personne n'a jamais interdit de se servir de ses atouts. Physiques ou intellectuels. Si tant est qu'on en possède. Les deux concernant Claude : il possède un sens aiguisé du commerce mais aussi une belle gueule (il faut voir sa coupe !). Parfois, quand on s'ennuie, on se défi de vendre non pas au plus grand nombre car davantage de personnes viennent acheter des bouquins qu'un ordinateur portable dernier cri, mais au total de fric encaissé. Un lapin bosse à la Fnac et il perd son pari. Je profite de l'incartade à mon rayon pour replacer correctement quelques téléphones saloppés d'empruntes sur leurs supports. Les gens n'ont pas appris à se laver les mains ?

—Après la liseuse, un nouveau téléphone ?

Je me vrille les cervicales cette fois.