Dorothea est affligée d'une expression de surprise déconstruite que je ne lui connais pas et ai encore moins vu. Pas une seule fois. Pas même lorsque je lui avais expliqué qu'elle devrait porter la veste typique des employés Fnac : « cette affreuse chose d'apparence très douteuse ? » avait-elle dit. J'avais rigolé une minute, elle s'était jointe à moi. Je lui avais alors précisé que c'était du sérieux : elle s'était arrêtée de rire. Pour une femme qui avait travaillé dans le prêt-à-porter, cette veste représentait une catastrophe sociale et le badge épinglé la cerise en décomposition sur le gâteau. « Comment entretenir le mystère, avec ça ? » m'avait davantage affirmé qu'interrogé la brune. Ce à quoi j'avais simplement répondu : on ne l'entretient pas. Et on ne flirt pas avec les clients, avais-je ajouté avec implacabilité.

—Dorothea ?

Mon regard se fige – il n'a seulement pas encore décidé où – sous la LED qui clignote. Le missile de surprise et de stupéfaction me percute en pleine tronche et libère l'avalanche de questions qui se forment et se déforment aussitôt.

—Tu travailles ici ?

C'est ce que la veste logotée Fnac en grosses lettres jaunes indique en effet. De quoi répondre à l'inconnue du métro. Le badge de Dorothea qui indique son prénom ne semble guère utile par contre. Ma tronche quand-à-elle indique qu'un incident vient d'avoir lieu : une collision entre neurones. Beaucoup d'indications en peu de temps.

—Ca fait quelques mois !

J'attends qu'une explication tombe de nulle part comme lorsqu'il se met à pleuvoir alors que le soleil brillait quelques minutes avant seulement. La seule chose qui brille c'est le plafonnier au dessus de ma tête. Un lapin bosse à la Fnac et prit afin que Dieu envoie le feu – non, une réponse – du ciel. Mon père me donnait énormément de conseils quand j'étais jeune et j'en applique encore certains aujourd'hui : « c'est le silence qui pose les bonnes questions ». Mais ses conseils ne sont pas toujours fiables. Le silence apporte plutôt les réponses gênantes. Je peux demander si ces deux là se connaissent, mais la réponse est évidente. Est-elle gênante aussi ?

—Attend… réalise soudain la brune frappée d'un éclair d'illumination miraculeux.

Désastreux fonctionnerait davantage.

—C'est elle, la fille bizarre du métro ?!

Un malaise embarrassant s'empare de moi tandis que Dorothea, sans aucun filtre, expose et dévoile la facette la plus charmante du prisme de ma personnalité devant cette fille que je ne connais même pas. Une vague d'émotions peu agréables refoule d'un passé davantage lointain parce que j'ai tout fait pour oublier que par les années qui le sépare d'aujourd'hui. Je repense à ces filles sur-maquillées, de vraies connasses, néanmoins à la tête d'une bande d'ados décérébrés qui avaient pour passion de m'emmerder entre les cours mais pas seulement. Parce que j'étais différente. Je suis différente. Une part de moi demeure fragile et à envie de se planquer sous son bureau. Je repense aussi à la tronche boursouflée de Samantha Boule de Gras après l'insulte de trop, c'était satisfaisant, puis aux trois jours d'exclusion, ça l'était un peu moins. Mon père m'avait félicité.

—Bizarre ? relève sans surprise l'inconnue.

Bien-sûr, c'est maintenant que Dorothea décide de m'écouter et cesse de la nommer la belle inconnue du métro. Je ne sais plus ou me mettre.

—Mystérieuse aurait été plus flatteur, ajoute-t-elle.

La seconde chose à laquelle je pense immédiatement (la première est de finir ma journée rapidement et de rentrer chez moi pour oublier tout ça) est que ma vente tombe à l'eau. Mais j'écarquille les yeux ensuite quand « Edie » puisque c'est ainsi que l'a appelé Dorothea, précise ses pensées :

—Mais j'imagine qu'il est déjà flatteur que l'on parle de moi. Cela étant, tout dépend de ce qui a été dit et du tableau dépeint.

Pourquoi c'est moi qu'elle regarde ? Je suis incapable d'ouvrir la bouche et de former quelque chose d'un minimum cohérent. Sans risquer l'annihilation du peu de dignité qu'il me reste du moins. Un lapin bosse à la Fnac, puis il traverse la zone 51. Je n'ai pas trente-six-milles façon de me sortir de ce terrain miné.

—Est-ce que… Vous vous connaissez, toutes les deux ?

Mon regard fixe la brune, davantage parce que j'ai du mal à regarder celle aux yeux parme que parce que ma question la concerne, puisqu'elle les concerne toutes les deux.

—Eh bien… On peut dire ça oui, me répond-t-elle alors.

—Dorothea et moi sommes amies, précise la blanche.

Puis elle se tourne vers moi plus franchement.

—Je crois devoir me présenter. Je m'appelle Edelgard.

Edie n'est qu'un surnom. Un surnom que son amie lui donne. Je me demande si le sentiment de malaise enveloppant l'atmosphère est uniquement dû à l'étrangeté de la situation. Et par étrange, j'entends « bizarre ». Elle semble attendre une réaction de ma part mais je suis incapable de trouver la réponse appropriée, paralysée par l'embarra encore présent.

—Enchantée, parviens-je à articuler d'une voix égarée. Byleth.

Mon nom sonne étrangement dans ma propre bouche, comme si c'était la première fois que je le prononçais. Je me sens comme une actrice maladroite sur une scène où je ne devrais pas me trouver devant un public critique. Je me maudis intérieurement pour ma réponse banale et clichée autant qu'elle est maladroite mais davantage idiote puisqu'elle le sait déjà. Que je m'appelle Byleth. Pas que je suis enchantée, ça c'est plus pour la forme.

Je jette un regard furtif à Dorothea pour chercher un peu d'aide ou une échappatoire, mais ma collègue semble d'un coup préoccupée par la couleur, la forme, ou l'existence-même de mon point de vente. Si ce n'est pas par toutes les tables, étagères, et chaque bouquin empilé. Si tant est qu'ils le soient toujours, je songe par habitude.

—J'étais venue chercher une idée de présent pour l'anniversaire de Dimitri, poursuit Edelgard qui possède la faculté de mener la conversation avec grâce. C'est chose faite. Je ne vais pas vous retenir plus longtemps

—Dimitri ?

Je me doutais bien que cette précision n'avait pas pour but de m'évoquer quelque chose, mais elle a au moins le don de ramener Dorothea parmi nous.

—Son anniversaire n'est pas seulement en décembre ?

Et celle-ci celui de former de nouveaux des questions.

—Je suis une femme prévenante, tu sais bien.

—Certaines choses ne changeront jamais, sourit la brune. Comment va-t-il ?

—Bien. Très bien. Il travaille beaucoup et n'a pas une seule minute à lui.

Mais peut-être aura-t-il plus de temps après décembre, ce Dimitri, sinon le cadeau qu'Edelgard est venue chercher prendra la poussière dans une bibliothèque, s'il ne termine pas en calle-porte. Je me demande une nouvelle fois si Dimitri est son copain. Il y a de grandes chances. Un copain de longue date si Dorothea le connait lui aussi.

—J'imagine donc qu'il a réussi le concours d'entrée à la Sorbonne.

—C'est exact. Après une longue année de classe préparatoire.

—Et j'imagine que c'est aussi ton cas !

Edelgard ne répond cette fois que par l'esquisse du sourire qui la caractérise du peu que j'ai vu d'elle. C'est bien la seule chose de familière dans cette conversation décousue dans laquelle je me sens de moins en moins à ma place. Je connais au moins son nom, désormais, et je sais qu'elle a tenté d'entrer à la Sorbonne. L'absence de réponse indique néanmoins deux choses : qu'elle s'est vautrée comme beaucoup de candidats, ou bien qu'elle est assez intelligente pour que sa réussite soit seulement une évidence. La seconde option me semble plus juste que la première. Davantage par le charisme qu'elle dégage tandis que je l'observe que par le défaut de contrariété sur son visage lorsque Dorothea a évoqué le sujet.

—Tu dois avoir tellement de choses à raconter, Edie.

—Je crains ne pas en avoir tant que ça.

—Je suis sûre du contraire !

—Eh bien… Nous pourrions en discuter, autour d'un café, par exemple. Es-tu libre après ton travail ?

J'ai ce réflexe de regarder l'heure sur l'écran de mon téléphone.

—Je termine dans une heure.

Une heure seulement, je n'ai pas vu le temps passer. Plus depuis qu'Edelgard est ici du moins.

—Et toi, Byleth ? demande-t-elle presque immédiatement.

Je reprends un peu de place sur la scène. Une place un peu timide. Mon prénom me percute presque.

—Moi ?

—Veux-tu te joindre à nous ?

Quelque chose me conseille de dire non et de refuser poliment l'invitation si tant est que j'en sois capable, si tant est que s'en soit vraiment une. Une petite voix dans ma tête. Il vaut mieux que je les laisse entre elles.

Une petite voix soufflée dans un gros mégaphone.