Passé dix-sept heures, circuler dans Paris est un véritable enfer. Peut-être parce que tout le monde profite de sa journée pour faire un brin de balade, un brin de shopping, un brin de quelque chose qui consiste à faire autre chose que de rester chez soi. La gare Saint Lazare est bondée, les escaliers mécaniques élèvent des dizaines et dizaines de personnes aux étages supérieurs, ou inférieurs. Des quais de la gare installée tout en haut à ceux du métro creusés tout en bas.

Depuis qu'ils ont installés leurs nombreux portillons (cent quarante pour être plus précise) afin d'accéder aux quais, c'est la cohue générale et ce en permanence. Les gens se regroupent maintenant dans le hall en attendant l'affichage de l'arrivée des trains sur les écrans. « Une gare ouverte, c'est de la fraude et c'est de l'incivilité, voire de la délinquance » avait prétexté Pécresse, la présidente d'Île-de-France Mobilité. Mais c'est seulement une contrainte supplémentaire et pas seulement pour les voyageurs car depuis, je ne peux plus accéder à la sortie située sur un des quais qui me permettait de débouler devant l'abribus qui trace direct jusqu'à chez moi. Une raison supplémentaire de prendre le métro, ou bien de faire un peu de marche à pieds quand j'en ai pas la flemme.

Par chance, nous avons quand même réussi à trouver des places assises au Starbucks. Je ne m'y arrête presque jamais, davantage pour leurs tarifs abusément élevés que parce que c'est toujours blindé de monde. Mais leurs cheese-cakes sont de vraies merveilles gustatives. Six euros cinquante-cinq la merveille (et cinq-cent-quarante-huit calories), quand même, plus cher que la boite de deux chez Picard (mais bien meilleurs). Dorothea a commandé un cappuccino glacé, je me demande comment il est possible d'avaler du café froid, je trouve cela infecte, et Edelgard fait dans le double hit avec un chocolat viennois signature accompagné d'un donut.

—Vous êtes certaines de ne rien vouloir d'autre ? nous demande-t-elle à table.

Le sentiment de gêne et de malaise de l'avoir vu sortir sa carte la première puis insister pour régler la note a encore du mal à descendre, même avec une première cuillère de la merveille à six euros cinquante-cinq. J'aurai du prendre quelque chose de moins cher. Si j'avais su. « Je vous ai proposé de prendre un café en ma compagnie, alors j'invite. J'y tiens » avait-t-elle prétexté. Trois fois. Dorothea n'a pas semblé dérangée outre-mesure, comme si elle avait déjà été confrontée à la situation. Aussi je me sens encore moins à ma place et me demande pourquoi j'ai accepté.

—Non merci, je réponds poliment.

—Il faut faire attention à sa ligne ! justifie ma collègue.

Je n'ai pour ma part jamais fait attention à quoique ce soit. Mais il le faudra bien passé trente ans. La seule ligne à laquelle je fais gaffe, c'est celle qui sépare le quai du métro.

—Enfin, c'est valable pour certaines personnes seulement, ajoute-t-elle une pointe de jalousie à peine dissimulée dans la voix en me dévisageant.

—Hé, j'y peux rien si j'ai un métabolisme rapide.

—Rapide ? Surhumain, tu veux dire ! Tu devrais la voir quand elle commande chez Mcdo, elle continue en s'adressant à Edelgard cette fois, en exposant mon charme sans aucun filtre. Elle prend toujours un maxi best of, un cheeseburger à côté, et un dessert en bonus ! Alors que moi, je dois me contenter d'une toute petite salade !

Ses mains décrivent de manière exagérée la taille de mon plateau aussi exagéré.

—C'est quoi, l'intérêt d'aller chez Mcdo si c'est pour commander une salade ? je demande presque moqueuse en avalant une troisième cuillère de gâteau.

A vu d'œil, je peux encore en détailler deux grosses, ou trois petites. Ca a le gout du trop peu.

—Je dois avouer être d'accord avec ton amie, Dorothea. D'autant plus que leurs salades n'ont pas la réputation d'être très diététiques. Autant se faire plaisir, tu ne crois pas ?

Edelgard est une fille très censée, même si elle n'a pas la tronche et encore moins le corps à se nourrir dans un fast food. Pas comme moi, qui me fait livrer dés que j'ai la flemme, ou guère d'idée pour le repas. Uber Eat a révolutionné la livraison à domicile, et contribue ainsi largement à l'augmentation du taux d'obésité chez les flemmards.

—Tu dis cela uniquement parce que ton métabolisme aussi est rapide !

—Je n'irais pas jusqu'à affirmer cela, et je suis en général rassasiée après un sandwich seulement.

Je tique sur l'emploie du mot « sandwich » que personne n'utilise. Ca fait surement plus sain dit comme ça. Dorothea tique sur autre chose, une marque se creuse à la commissure de ses lèvres et son visage prend une expression plus taquine. Quelque chose m'indique que ces deux là partagent une certaine complicité. Ont partagé, du moins.

—Tu n'es pas très honnête, Edie ! elle fait en remuant son index de droite à gauche au dessus de son cappuccino glacé. Quid des quelques desserts que tu commandes à chaque fois ?

—Do- Dorothea !

Edelgard est une de ses filles qui possède le teint d'un cachet d'aspirine. Un teint presque nacré (et sans aucune imperfection). Aussi est-il facile de remarquer lorsque quelque chose l'embarrasse ou la met mal à l'aise. Ou même les deux. Avec Dorothea, c'est monnaie courante. Il faut être préparé à accueillir toute sorte de catastrophe.

—Quoi ? Oh, Byleth, si tu l'avais vue lorsqu'ils ont ouvert le Cake Factory à une rue seulement du lycée, Edie n'en pouvait plus ! Elle s'était même juré de gouter au moins une fois tous leurs gâteaux !

Si elle était encore au lycée, « Edie » se jurerait certainement d'étouffer Dorothea avec l'un de ces gâteaux, le visage de cette pauvre gamine (de dix-neuf ans quand même) tente de disparaitre derrière l'une de ses mains mais c'est trop tard. Je ne l'ai pas manquée piquer un fard.

—Alors, vous vous êtes connues au lycée ?

—Oui, il y a quatre ans. J'ai l'impression que ça remonte à la préhistoire.

A qui le dis-tu, je pense en me remémorant ma scolarité très pénible.

—Et alors, ces gâteaux ? je demande à l'attention d'Edelgard.

—Pardon ?

—Tu les as tous gouté ?

—Grand Dieu, bien-sûr que non, répond-t-elle en retrouvant son teint d'origine.

Il commence, en tout cas, à retrouver sa couleur d'origine. C'est amusant comme les rougeurs font encore plus ressortir ses yeux.

—C'est pas le temps qui manque pourtant, quand on est au lycée.

—Edie prenait finalement systématiquement la même chose.

—Dorothea… Il est peut-être inutile de l'ennuyer avec ce genre d'histoire…

—Ca ne m'ennuie pas, je fais laconiquement.

Mais davantage intéressée.

—Edie a un penchant pour les beignets sucrés, me chuchote la brune de manière peu discrète – car elle ne cherche pas à l'être – entre ses mains mimant un mégaphone. Je me demande laquelle de vous deux l'emporterait dans un concours, vous savez, le genre super populaire aux Etats-Unis.

—Ceux où il faut s'enfiler une quantité astronomique de bouffe dans un temps limité ? je devine.

J'ai déjà vu ce genre de truc à la télévision. Il parait même qu'un type a avalé soixante-quinze hot-dogs en moins de dix minutes le jour de la fête nationale. Rien que l'idée me donne envie de vomir, mais l'odeur imaginaire des hot-dogs et du pain chaud me donne soudainement faim. Ca sent plutôt le café, chez Starbucks. Pas la saucisse.

—Gâcher la nourriture, c'est pas vraiment mon truc.

Devenir obèse non plus. Un lapin obèse bosse à la fnac, mais il ne peut pas circuler entre les rayons. Mon métabolisme est rapide mais je n'ai pas envie de finir malade, avec du diabète, du cholestérol, ou le ventre tellement gras et gros qu'on pourrait y faire tenir une ou plusieurs cannettes de bières. Bonjour, c'est le livreur, votre commande est en bas.

—Assez parlé de moi, intervient l'ex inconnue du métro. Ca fait longtemps que tu vis ici, Byleth ? Tu n'as pas l'accent parisien.

J'ai toujours admiré toutes ces personnes capables de tant de politesse. Edelgard a celle de me faire remarquer que je ne possède pas l'accent de la capitale, plutôt que de me dire que j'ai seulement celui de la campagne. Ca fait un peu bouseux, dit comme ça. Là dessus, Dorothea n'avait pas pris de gants, elle. Mon accent est presque inexistant, je ne viens pas d'un trou paumé où on se demande généralement quel est le dialecte local. J'ai eu à faire à un client qui venait du nord, une fois. Je ne comprenais rien. C'était mon deuxième jour. Claude est venu à ma rescousse, et j'ai hésité à démissionner de honte juste après.

—Ca fait quatre ans, je crois. Le temps passe vite. Je suis venue pour les études, mais j'ai lâché après la première année, puis j'ai trouvé ce taff à la Fnac, et depuis…

—Elle s'y sent comme un lapin dans son terrier !

—Tu n'avais pas besoin de préciser ça, Dorothea.

—Bien sûr que si ! Edie et les gâteaux, toi et tes livres ! Ca équilibre les scores !

Pour équilibrer les scores, il faudrait que Dorothea sorte un dossier sur elle-même. Mais ce n'est pas mon genre de mettre les gens mal à l'aise. Volontairement mal à l'aise. Ni mon genre de me mêler de la vie des autres (pour les amis, c'est autre chose). Là encore, de manière volontaire. Du moins, rarement. Sauf lorsque quelque chose de précis m'intéresse. Ou bien, quelqu'un.

Mais cela n'arrive jamais.