La gare Saint Lazare est un véritable carrefour avec ses grandes lignes et TER, ses deux transiliens (les lignes L et J) et ses quatre lignes de métro. Cinq si on compte la correspondance pour la neuf par la station Saint Augustin accessible en trois minutes à pieds. Ca n'en fait pas le plus gros carrefour de Paris, le record est détenu par Chatelet, mais un gros quand même. D'ici, on peut facilement accéder rapidement à n'importe quel endroit ou presque de la capitale. Avec la quatorze, par exemple, ça va vraiment très vite. La plus pratique de Paris à mes yeux car elle traverse la ville littéralement et rallie nombre de gares.

Maintenant que Dorothea n'est plus là, je me sens plus tendue, plus nerveuse. Nous avons souhaité une bonne soirée à ma collègue à l'entrée des quais de la douze, avant de prendre la direction de la trois. Ca sent la pisse humaine encore chaude – un clodo s'est soulagé au bout du quai, l'urine forme une petite flaque qui se répand. Le panneau d'affichage indique quatre minutes. Plus long que la moyenne. L'ambiance est différente de celle qu'il y avait au Starbucks, et la discussion beaucoup plus difficile. Certainement parce que jusque-là, Dorothea et Edelgard se chargeaient de la faire, et je ne faisais qu'intervenir ci-et-là, répondre à des questions, mais en poser ? plus rarement. Pas parce que je ne suis pas curieuse, je ne l'ai juste pas fait. Pour demander quoi ? « Qui es-tu ? » Banal. Idiot aussi. Pourtant cette question est imprimée dans ma tête. Et demeure imprimée lorsque le métro arrive à toute vitesse et soulève nos cheveux dans son sillon. Les portes s'ouvrent et il dégueule son contenu sur les quais que l'on laisse sortir avant de remplir son ventre à nouveau. Il y a de la place, mais toutes celles assises sont occupées : même les strapontins. Nous resterons debout. J'évite juste de me tenir à la barre de métro aussi dégueulasse que des toilettes publiques si ce n'est plus encore.

—Tu aurais pu prendre la ligne douze pour rejoindre directement la une, je fais remarquer à ma camarade, anciennement nommée l'inconnue du métro.

J'ai appris à garder l'équilibre au fil des voyages en métropolitain, mais le premier virage est serré. C'est comme tenir sur un skateboard. En plus facile, car je n'ai jamais réussi à rester debout sur une planche à roulettes.

—J'aurais pu. Mais c'est exactement le même nombre de station pour se rendre à Etoile.

—Mais une correspondance de plus.

—Est-ce si pénible de me tenir compagnie ?

Pénible ? Embarrassant, plutôt. Car je n'ai vraiment rien à lui dire.

—C'est juste qu'en général, les gens sont pressés de rentrer chez eux.

—J'aime bien marcher.

—Dans les tunnels de métro ?

Avec la puanteur, et les sans abris qui réclament sans cesse de l'argent ? « Une petite pièce, madame ? ». Je réponds généralement que je n'ai pas de monnaie, si tant est que je réponde. Une fois j'ai même eu droit à un « Connasse ! » venu tout droit non pas du cœur mais de la bouche d'égout empestant l'alcool d'un de ces pauvres types. Moi, je n'aime pas m'attarder ici.

—Ca me permettra d'éliminer ce donut, m'explique Edelgard qui esquisse un sourire.

Encore ce sourire de façade, je pense sans vraiment y prêter attention.

—Les deux donuts, tu veux dire.

Car elle en avait reprit un deuxième. Elle doit beaucoup marcher pour éliminer tout ça, ou bien elle possède un métabolisme ultra rapide comme le prétend Dorothea qui le jalouse non secrètement. Une note de rire s'échappe de la bouche da ma camarade même si j'ai du mal à l'entendre avec le raffut causé par la vitesse et les bruits mécaniques de l'engin qui file jusqu'à la prochaine station. Jusqu'à celle d'après. Puis jusqu'à Villiers rapidement.

Au bip et à l'ouverture des portes, nous sommes les premières à sortir et précédons quelques types et autres personnages qui s'empressent de rejoindre les escaliers menant à la sortie la plus proche. Ou bien à celle désirée qui leur évitera un passage piéton où attendre que le feu passe au vert prend trois plombes. Les quais de la ligne deux que doit emprunter Edelgard ne sont pas loin des escaliers que j'emprunte pour sortir, alors je l'accompagne jusque-là. Ce n'est pas comme si j'étais à quelques minutes près. Et Villiers n'est pas une immense station. Sous l'indication du panneau indiquant le terminus (Porte Dauphine) le compteur affiche trois minutes. Trois longues minutes.

—Merci, pour l'invitation, tout à l'heure.

—Il n'y a vraiment pas de quoi. Ca m'a fait plaisir de faire ta connaissance. En dehors du rayon librairie, précise-t-elle.

Je sais très bien que sa proposition n'était qu'un simple excès de politesse. Parce que je me trouvais là, à un moment précis. Au bon endroit au bon moment, pourrait-on penser. Sans quoi, jamais les choses ne se seraient passées ainsi. Dorothea et elles m'ont paru proches. Elles l'ont été. Mais pourquoi étaient-elles à se point surprises en se voyant alors ? Les amies se perdent de vue, parfois. Elles avaient l'air gênées. Je me fais peut-être tout un cinéma. Les questions ne cessent de tourbillonner dans ma tête, mais le métro approche. Edelgard monte dans la rame quand les portes s'ouvrent, et se retourne avant qu'elles ne se referment pour me sourire. Elle ne me sourit pas vraiment puisqu'elle semble sourire en permanence. Esquisser un sourire. Puis le bip retentit.

—Bonne soirée, Byleth.

—Bonne soirée, Edelgard.

Les portes se referment et emportent mon reflet ainsi que son visage dans le dédale de tunnels.

Je verrouille la porte de mon appartement lorsque j'arrive chez moi après une petite dizaine de minutes. On est jamais trop prudent même lorsqu'il y a un système de code au rez-de-chaussée. J'imagine parfois un type bourré rentrer dans l'immeuble et se tromper d'étage. Ca m'est déjà arrivé une fois. Je m'étais arrêtée au troisième à la place du quatrième. Heureusement la porte était fermée et il n'y avait personne.

Je laisse le trousseau pendre à la serrure, ça me permet d'éviter de le perdre et de passer des heures à le chercher dans les méandres des quelques affaires que je possède. Je vis dans un studio, alors ce n'est pas très grand. Vingt-mètre carrés. C'est quand même plus grand que pas mal de studios. Mais plus c'est petit, plus on a tendance à entasser des trucs. Dorothea me dit parfois que je devrais faire du tri, mais je lui réponds toujours que je tiens à mes affaires. En vrai, il a des choses dont j'ai surement oublié l'existence quelque part au fond d'un tiroir ou d'un placard.

Je jette le reste de mes affaires – mon sac à dos et mon blouson que je pendrai plus tard – sur mon canapé (il me sert de lit une fois déplié, c'est un deux places) et file dans ma cuisine. C'est une petite kitchenette de deux mètres sur deux, comme aiment le dire les agents immobilier avec un sourire qui sert généralement à donner l'impression que c'est spacieux. « Les plaques de cuissons ont été changées l'année dernière ! » m'avait expliqué celui qui m'avait loué l'appart. Je regrette de ne pas avoir pris quelque chose au Monoprix de l'angle sur la route, j'ai la flemme de me faire à dîner. Le magasin est divisé en deux bâtiments, le premier pour l'alimentaire, le second – que je traverse puisque découpe une rue – pour le reste. Je craquerais bien plus souvent sur les plats tout préparés ou autre cochonneries salées s'il s'agissait de l'inverse.

Guère d'humeur à préparer quelque chose, ou juste à réfléchir à ce quelque chose si tant est que je possède de quoi faire quelque chose, je rejoins mes affaires bazardées sur mon canapé pour soupirer de soulagement. Quel bonheur de rentrer chez soi après une longue journée. Je tire ma table basse sur roulettes et ouvre le clapet de mon PC portable pour le sortir de veille. Après deux ans, il est toujours aussi rapide. Au prix qu'il m'a couté, c'est le minimum.

Je consulte d'abord ma boite mail, pour virer les quelques merdes qui ont fait vibrer mon téléphones dans la journée. Rien d'intéressant. J'attrape la télécommande de ma télévision (elle est posée sur un petit meuble pas très large contre le mur face au lit) et ouvre l'application myCanal que j'hésite parfois à résilier quand les fins de mois sont difficiles. Je ne le fais jamais finalement. J'y lance le replay d'un documentaire sélectionné aléatoirement dans la liste. Ils sont souvent intéressants et j'aime avoir un fond sonore. Celui-ci parle du taux de criminalité à Nice. Je fais un tour sur Amazon, mais décide ce soir de ne rien acheter d'inutile. C'est-à-dire de ne rien acheter tout court. Car les loyers à Paris sont élevés. Et car mon job ne me permet pas de faire de grosses folies. Je finis par faire un tour sur un site de rencontre (je possède aussi l'appli mobile), un petit rituel désormais. C'est Dorothea qui me l'a conseillé.

Je n'ai jamais été à l'aise avec les gens. Je ne suis pas plus à l'aise sur ce site, mais plus à l'aise quand même que dans les bars ou je me suis rendue une fois. « Plus jamais ! » m'étais-je promis après avoir passé une heure au bar à vider ma bourse sur des cocktails hors de prix au gout douteux, peu encline au mode de rencontre façon boucherie générale. Une entrecôte avec ceci ? Ma collègue m'avait donc encouragée – forcée serait plus juste – à m'inscrire afin de ne pas rester seule jusqu'à la fin de mes jours. Un lapin super célibataire bosse à la Fnac.

Tiens, j'ai un message.

Il est rédigé de manière soignée : c'est-à-dire sans une faute à chaque mot. Cela change des profils illettrés et tout aussi désespérés auxquels je suis habituée. La demoiselle parait posée. Là encore, très différente des énergumènes auxquels j'ai droit au moins deux fois par jour. Mon profil n'a pas de visibilité car je ne paye pas l'abonnement. Pourquoi faire ? Certains se croient assez malins pour se faire passer pour des femmes mais avec moi ça ne prend pas. Je me demande même si ça a déjà fonctionné. Qui est assez stupide pour tomber dans le panneau ? Je pense à un autre documentaire que j'ai mis en replay une fois, il parlait des arnaques à l'amour. Je n'ai rien à perdre à répondre à Mercie77.

Mon téléphone vibre sur la table basse. Deux fois. Ce sont des notifications Instagram. Je regarde la première : c'est une demande d'amie. Le pseudo ne me dit rien, pas plus que la photo de profil qui représente un aigle noir sur un fond rouge. J'ai aussi un message privé.

Nous n'avons pas pu commander ce livre.

Je fais le lien dans ma tête. Personne n'a commandé de livre aujourd'hui en dehors de… Je me demande si je dois répondre à ou non. Et également si je dois accepter sa demande.

Je retourne dans ma cuisine pour mettre une pizza surgelée dans le mini-four puis me réinstalle devant l'écran de mon PC. L'odeur ne tardera pas à toiser mes narines. Ensuite, j'irai seulement me pieuter après un bon film sur netflix. Ou un navet. Ils sont nombreux. Je décide de rouvrir Instagram.

Je l'aurai lundi.

Puis de répondre à Mercie77. Je n'ai rien à perdre après tout. Et un message n'engage à rien.

J'achète aussi une nouvelle coque de téléphone sur Amazon.