Je ne fais généralement rien d'exceptionnel, le dimanche. Parce que je suis claquée de ma semaine (je n'ai pas un week-end de deux jours), parce que je n'ai que peu d'amis avec qui je peux sortir si tant est que j'ai envie de sortir, et davantage parce que j'aime simplement chiller – une expression inventée par les jeunes – sur ma console de jeux, devant une série, ou bien sur mon ordinateur. Je chill rarement des heures sur mes bouquins, je préfère les savourer chapitre après chapitre. Deux par soir, pas plus. « Quand un plat à le gout du reviens-y, autant en garder une part pour demain ! » m'avait appris mon père. C'est la même chose pour toutes les bonnes histoires.
J'ai donc passé mon dimanche bien tranquille chez moi, à glander. A trainer en pyjama toute la Sainte matinée et toute l'après-midi aussi. J'ai savouré chaque bouchée copieuse d'un Burger King que je me suis faite livrer, avec un King Fusion à peine fondu à l'arrivée, recouvert d'une quantité indécente de Nutella, pour une fois qu'ils ne font pas les choses à moitié, devant la saison une d'Arcane que je regardais au moins pour la troisième fois en attendant la seconde. J'ai bien avancée dans mon livre, je me suis autorisée trois chapitres car je n'avais pas eu le temps de lire autant que je le voulais les jours précédents, puis j'ai passé le temps à surfer sur internet sans but précis. Je me suis couchée très tard, emportée par l'envie soudaine de me mettre en replay tous les « Cauchemars en cuisine » disponibles sur ma plateforme de streaming. Cela m'a coupé l'envie de manger au resto pour des jours, voire des mois. Des années. En plus ça coute trop cher. Une belle économie, mais pas plus belle que si j'arrêtais de fumer. Le prix des clopes ne cesse d'augmenter. Un lapin bosse à la Fnac, puis s'arrête d'y bosser car il souffre d'un cancer. J'ai essayé une fois, j'ai tenu quelques mois, puis j'ai replongé.
J'ai aussi échangé quelques messages avec Mercie77.
Je ne suis pas du matin, ce lundi, mais je me suis quand même levée assez tôt afin de pouvoir faire un tour à Chatelet avant de prendre mon poste. J'avais quelques emplettes à faire.
Dorothea, qui est du matin, elle, conseille un client qui n'a définitivement pas une tête à lire, lorsque je sors de la salle de pause réservées aux employés. C'est un jeune homme d'à peu près son âge, à vu d'œil. Il possède une chevelure rousse et vive comme les flammes de l'âtre d'une cheminée. Quelque chose me dit que ça fait plusieurs minutes qu'il est là et il semble plus s'intéresser à ma collègue qu'aux titres qu'elle pourrait éventuellement lui proposer si elle ne jouait pas son jeu. Elle finira par lui dire non. Elle finit toujours par dire non. Je suppose qu'elle occupe son temps en attendant, puisque les clients sont peu nombreux en semaine ainsi qu'en ce début d'après-midi. Elle s'en plaindra ensuite.
Je décide de ne pas m'en mêler et d'observer de loin, je n'ai pas la rudesse de les interrompre et de rappeler à Dorothea de ne pas flirter avec les clients. Pas devant lesdits clients du moins. « Ne lave pas ton linge sale en public » m'avait appris mon père, un homme censé et réfléchi. Plus que moi. « Sauf si le linge est à brûler ». Mon père est l'incarnation de la sagesse à mes yeux, mais aussi la source de toutes les mésaventures d'ordre social auxquelles j'ai été confrontée. Je préfère en rire car c'est uniquement parce que j'ai hérité de son caractère d'homme bourru. « Tu as été élevé par un animal ou bien ? » m'avait fait remarquer Dorothea un soir où je m'étais engloutie trois pizza et un litre de bière avec peu d'élégance. J'avais seulement souri. A peu de choses près, avais-je toutefois pensé. J'avais encore souri. Je m'étais faite ghostée le jour-même, à ma décharge.
—Madame Byleth ! Madame Byleth !
Ashe le Nouveau, encore tout neuf dans le monde de la Fnac comme le serait un meuble Ikea encore en kit dans son carton, déboule vers moi précipitamment. Une expression d'urgence que je peine à comprendre déforme les traits de son visage naïf. Une pile de bouquin qu'il bouscule de maladresse s'effondre au sol et il opère un demi-tour immédiatement afin de ramasser, tout en me jetant des œillades alarmistes. « On ne courre pas dans les couloirs de l'école, les enfants ! » dirait ma maitresse de petite section. Je ne peux m'empêcher de ressentir un brin de perplexité en me dirigeant vers lui afin de lui filer un coup de main, tout en me demandant quelle situation peut bien nécessiter une réaction si vive et paniquée de sa part. Après tout, c'est à peine s'il a fait ses premiers pas depuis deux semaines ici. Mais je sais que pour lui, le moindre DVD mal positionné sur une étagère si tant est qu'il puisse l'atteindre (certaines sont particulièrement hautes) peut sembler une montagne à gravir. L'apprentissage est parfois très abrupt, même pour des situations qui semblent anodines pour les plus aguerris. Il manque seulement d'un peu de confiance en lui car il est efficace. Efficace et compétent.
Il balbutie aussi des choses incompréhensibles dans son empressement. Je tente de déchiffrer la nature du problème qui l'a poussé à se ruer dans les allées de la Fnac pour venir à ma rencontre dans une telle précipitation, lui qui fait si attention d'habitude. Je lui demande de retrouver son calme, de ralentir, et puis de m'expliquer.
—Madame Byleth ! C'est une catastrophe !
Je demande la nature de la catastrophe, et il répond :
—Le modèle dernière génération, réceptionné ce matin, il ne veut plus s'allumer !
—Tu l'as branché sur secteur ?
J'ai compris qu'il parle de ce nouveau PC (le modèle d'exposition qui se vendra avec un rabais de trente pourcents dans quelques mois), un HP Dragonfly G4. Trente-deux giga de ram. Un terra octets en SSD. Le genre de bête de compétition. Claude s'est targué des jours durant d'avoir pu négocier du stock sur ce modèle à plus de deux-mille-cinq-cent euros. « Le Saint Graal du PC portable de pro » ajoute-t-il chaque fois qu'il le mentionne.
—Je crois que c'est à cause du coca cola.
—Le coca cola ? je répète dubitative.
J'imagine HP au Mcdo, se commandant un menu maxi best of. Il n'y a pourtant pas de quoi rire.
—Un client a renversé son gobelet. L'écran est devenu tout bleu ! Et puis tout noir !
Si la catastrophe est bien celle à laquelle je pense – et ça l'est – Claude ne va vraiment pas être content. On a reçu seulement quatre exemplaire en comptant celui exposé fièrement en tête de présentoir parmi d'autres qui font pâle figure à côté combien même tous coûtent plus d'un salaire de vendeur. Le genre d'appareil que je ne veux pas m'offrir, je suis fidèle à ma bonne vieille (de deux ans) machine, davantage parce que je ne peux pas me l'offrir.
Je me relève et balourde le dernier bouquin qui traînait sur la table sans prendre le temps de l'aligner correctement ou de le placer sur la bonne pile. Il manque presque de chuter à l'autre bout.
Ce serait un mauvais gag.
