J'ai la bouche sèche. Je ne parle jamais autant d'habitude. J'attrape la bouteille d'eau qui se trouve derrière mon comptoir et la termine par la même occasion avant de la jeter dans la corbeille à mes pieds. La semaine s'annonce vraiment très mal.

Ma journée ne fait que commencer et je suis déjà épuisée à cause d'un seul client (le second était en somme inexistant) qui a réussi l'exploit de me saper mon énergie avec son attitude de trou-du-cul ambulant. Chaque mot employé a usé ma résistance maintenant fragile. Ordonner mes pensées tout en gérant ma frustration de ne pas pouvoir frapper son visage avec le Dragonfly G4 représente l'apanage du métier de vendeur !

C'est alors que je médite aux milles-et-unes façons d'abimer ce visage que celui de l'inconnue du métro apparait. Edelgard, pardon, habitude. Elle approche de mon comptoir, notre lieu de rendez-vous habituel désormais.

—Tu as assisté à la scène, j'imagine.

Elle hausse les épaules, avec ce sempiternel sourire.

—J'arrive tout de suite avec ton livre, je dois aller voir mon responsable pour lui expliquer en détails ce qui vient d'arriver.

Et puis, j'ajoute :

—Je te raconte après !

Je laisse la fille du métro en compagnie de mon comptoir pour prendre la direction du rayon informatique. Puis je me traite d'idiote. Idiote est un euphémisme. Pourquoi lui ai-je dit que je lui raconterai ? Elle s'en fou. Pourquoi devrais-je lui raconter en plus ? Parce que j'en ai envie ? Non. Impensable.

Claude débranche le cordon d'alimentation de son Saint Graal. Trente deux giga de ram ! Et un terra octets de mémoire ! j'entends à nouveau comme je l'ai entendu tous les jours de la semaine passée. Il ne se rallumera plus. Je songe à allumer un cierge, mais je n'ai pas de cierge. Par contre j'allumerai bien une clope ! Mais c'est encore tôt pour la pause, je viens à peine de revêtir la veste noire et jaune logotée FNAC.

—Alors ?

—Il ne se rallumera pas.

—Ashe a parlé d'un écran bleu.

—La carte mère à du griller.

Je m'approche du jeune homme (plus jeune que moi) penché sur sa douce (la machine) et tapote son épaule en signe de compassion. Je compatis vraiment. Il me fait penser à moi lorsque le Bazard des Mauvais Rêves est tombé dans mon évier. Il était rempli d'eau. D'eau sale. De fait, il tombe en ruines (si on peut employer ce mot) et toutes les pages ont fusionné entre elles en plus de sentir les vieux raviolis. J'en ai racheté un le lendemain. Ce malencontreux incident m'a appris à ne plus mélanger lecture et tâches ménagères. Mais je bouquine parfois tout en passant l'aspi'.

Mon supérieur ferme avec regrets et une tristesse flagrante le clapet de la machine. L'écran embrasse le clavier tout collant et poisseux, l'ultime baiser, puis le garçon serre fort et littéralement l'ensemble contre sa poitrine et rend hommage :

—Ce fut très court, mais merveilleux, mon amie.

Yu gonplei ste odon, j'ajoute.

Il soupire. Il n'a pas pu profiter de sa machine performante comme il l'aurait voulu. Regarder les paramètres, la fluidité des menus. La beauté de l'écran, et sa vitesse incroyable ! Et puis il m'observe, dubitatif mais souriant malgré son deuil.

—T'as regardé la série combien de fois ?

—Une fois, mais avec sept saisons, ça rentre dans la tête.

Je ne lui dis pas néanmoins que je me suis repassée quelques scènes en boucles. Comme le premier baiser entre Clarke et Lexa. Ou la première fois entre Clarke et Lexa. Mais pas la mort de Lexa, une seule fois m'a suffit, juste après leur première fois, la dernière aussi, quel drame. J'ai pleuré quelques larmes comme une grosse mauviette dans mon pyjama rembourré. J'aimerais pouvoir dire que cette épreuve m'a rendue forte, mais ça m'a juste rendue triste. Tout ça pour quoi, pour jouer dans Fear the Walking Dead ? Elle meurt aussi. Quel gâchis.

Je raconte ensuite à Claude comment s'est arrivé. Pas la mort de Lexa, mais celle de sa machine. Je lui décris l'arrivée de Ashe dans la précipitation et les yeux larmoyants (je prends la liberté d'ajouter des détails), et ma rencontre avec S et XL, les deux énergumènes avec une noix en guise de cerveaux. Une noix et une cacahuète conviendrait mieux. Je lui dis aussi que j'ai géré de manière pacifique, Claude est surpris dans un premier temps face à autant de patience de ma part, me félicite, puis soupire à nouveau car il est temps de remettre la bête dans son carton pour l'envoyer passer un diagnostic. Si elle est réparable, elle reviendra pour jouer son rôle de modèle d'expo, et peut-être pourra-t-elle être vendue aussi (avec un gros rabais). Sinon, elle sera seulement remplacer par une autre. Ce n'est pas si grave.

Claude n'oubliera jamais son premier amour.

Je retourne à mon poste au rayon librairie, mais je fais un détour par la salle de pause pour prendre quelque chose dans mon casier. Ainsi qu'une barre de céréales que j'avale rapidement car la frustration à tendance à m'ouvrir l'appétit. Aux graines et au chocolat. Les graines, c'est sain. Le chocolat, c'est bon. Quand je n'ébouriffe pas mes cheveux : je mange. J'arrive près du comptoir où m'a attendue une Edelgard plus que patiente elle aussi puisqu'elle est toujours là.

—Et voila ! Comme promis.

—Tu ne m'as fait aucune promesse.

Non, je lui ai seulement indiquée de passer dans la journée pour venir le chercher. Je lui tends le livre, format poche. Elle hésite une seconde mais s'en saisit, et puis l'observe.

—Tu ne devais pas le faire commander ? elle me demande étonnée.

Elle a levé un sourcil sur la couverture et je doute que ce soit pour la couverture. Celle-ci représente la silhouette d'un gamin à l'arrière d'un wagon décoré comme sa chambre. Ca n'a aucun sens. Ca en aura quand je l'aurai terminé.

—Je suis allée le chercher ce matin. A Chatelet. J'avais vérifié la dispo en rayon.

—Tu as le droit de faire ça ?

—De faire quoi ?

—De dépouiller les rayons d'un autre magasin.

—Rien ne me l'interdit.

Pas lorsqu'on paye avec son propre argent.

—Combien te dois-je ?

—Rien. Disons que c'est pour te remercier.

—Me remercier ? De quoi ?

Ma main passe dans mes cheveux bleuet. Deux fois. Ils ressemblent à une botte de foin après une grosse bourrasque.

—Pour le cheese-cake.

A peu de choses près cette part de gâteau coute le même prix qu'un format poche. Une réalité bien cruelle pour les plus gourmands d'entre nous. Quand je pense au nombre de Mcdo entre autres Burger King que je m'avale par flemme, j'imagine la bibliothèque pleine de bouquins que je pourrais avoir à la place. Je ne compare pas avec la cigarette, ca ferait vraiment trop mal à ma réalité.

—Tu n'étais pas obligée de te donner cette peine, reprend Edelgard d'un ton néanmoins reconnaissant. Je pouvais passer plus tard dans la semaine.

—Tu peux toujours passer, je réponds bien trop vite.

Une chaleur remonte dans mon dos par-dessous mon t-shirt et ma veste logotée, du bas de ma colonne jusqu'au sommet de mon crâne. J'espère ne pas être en train de rougir bêtement, incertaine de survivre à une telle honte. Pourquoi ne pas l'inviter directement ? T'es vraiment conne quand tu t'y mets ! Je n'ai pas le temps de présenter des excuses à ma dignité.

—Enfin, termine d'abord celui-là.

Un malaise écrasant ? La main dans les cheveux.

—C'est noté.

Petit sourire. Je la trouve vraiment adorable quand elle sourit ainsi. Ca me fait oublié son côté orgueilleux. Mais ce côté orgueilleux m'intrigue aussi. Je dois être barge de nourrir de l'intérêt pour une fille hétéro. Hétéro et en couple. Enfin, je la trouve juste sympa. C'est pour ça qu'elle m'intrigue. Mais c'est surtout ce que je prétends pour me rassurer. Un peu au moins.

—Et concernant l'autre histoire ?

—Ha. Oui. Je t'avais dit que je t'en conseillerai d'autres.

Jamais, de toute ma vie, sauf peut-être lorsque j'allais me planquer dans une salle de classe vide ou bien au centre documentaire du bahut, je n'ai eu l'impression de paraitre si idiote. Et stupide. Ces deux mots sont très différents. Quand on est idiot, on manque seulement un peu d'intelligence. Mais quand on est stupide – voire carrément con – on manque surtout de bon sens si tant est qu'on en possède un peu au moins. Mon bon sens est à l'instant proche du zéro intersidéral. Et la raison est simple :

—Je ne parle pas de livres, elle rigole légèrement devant ma maladresse intellectuelle. Tu devais me raconter ce qui est arrivé. Une histoire de libellule et de coca cola je crois.

J'imagine une libellule à suivre des yeux afin d'échapper au regard d'Edelgard, néanmoins bienveillant. Sa patience doit être au moins égale à sa tolérance face à mes bourdes (si l'on peut employer ce mot). Un lapin bosse à la Fnac, s'écrase au sol de maladresse, et disparait sous un livre.

—Ca t'intéresse vraiment ?

Mon sourcil droit se dresse. Je suis à l'affut de la moindre caméra cachée mais je doute que Dorothea, Ashe, ou Claude n'en aient planquées entre les étagères. La seule chose qui me perturbe c'est cette LED qui menace de griller au plafond. En dehors de ça, le calme habituel règne.

—Bien-sûr. Je suis restée admirative face à tant de pondération.

—Pourquoi cela ?

Cette remarque aurait pu me vexée mais je suis habituée avec Dorothea qui ne manque pas une occasion de me complimenter sur mon caractère responsable et modéré, particulièrement quand quelque chose m'agace, comme cette foutue LED qui s'allume, puis s'éteint, puis s'allume, puis s'éteint, puis s'allume. Ca donne à notre superbe l'atmosphère d'une salle d'attente d'asile abandonné.

—Eh bien, je me souviens avec exactitude d'une certaine femme bousculée dans une rame de la ligne une.

Ha. Oui. Ca me revient. Un vrai connard, ce type.