Je décide de faire une petite incartade à mon trajet quotidien en sortant du métro pour m'aventurer dans le sous-sol du Monoprix où sont entreposées sur autant d'étagères qu'à la Fnac moult victuailles promettant toutes de passer une excellente soirée. Quand on aime la nourriture autant que moi et quand on aime manger de manière générale, il suffit de pas grand-chose. Surtout quand on déteste cuisiner. Je ne déteste pas cuisiner, je n'aime seulement pas le fait de passer du temps que je n'ai pas à attendre devant des plaques de cuissons que ma poêle daigne chauffer pour avaler un truc au goût médiocre. Je ne mène aucun combat et encore moins de guerre contre les plats tout préparés et autres produits « ultra transformés » comme disent les wokes et bobos Parisiens. J'ai la chance de ne pas prendre de poids et davantage de ne pas avoir à m'en soucier. Je ne fais pas particulièrement de sport mais je piétine pas mal au travaille. Passé trente ans, trente-cinq, peut-être me poserai-je plus de questions. En attendant, je profite de tous ces mauvais – très mauvais – nutriscore mais ô combien meilleurs qu'une poignée de riz jetée dans l'eau bouillante.

Je sais parfaitement où me diriger davantage parce que je viens régulièrement faire mes courses ici que parce que les rayons sont correctement indiqués. Ils sont néanmoins tous bien rangés, et ordonnés de manière stratégique. Les gâteaux apéritifs sont près des alcools, et pas loin des jus. J'attrape une bière à la téquila et aromatisée. Une Red comme l'indique la canette de cinquante centilitres. Puis une seconde plus classique. Je passe devant les jus, hésitante, mais rebrousse chemin jugeant que j'ai assez avec mon litre de jus d'orge et de houblon. Je choppe aussi un paquet de croustille saveur fromage, et le même saveur cacahuète. Je déteste choisir et ils ne coutent pas cher. Je me contente toutefois du petit format.

La veille de mon jour de repos, c'est mon vendredi soir à moi, je ne sors pas faire la fête, je « chill » comme j'aime le dire à présent, mais je chill en bonne compagnie : avec un cerveau aussi gai que fatigué.

Je passe en caisse au moment ou le magasin annonce fermer ses portes dans quinze minutes seulement. Certaines personnes y entrent sous le regard blasé et agacé du vigil et des hôtes de caisses. Je me réjouis de ne pas y avoir droit, composer avec la mauvaise humeur des gens est plus que pénible après une longue journée de taff. Je ne suis pas différente d'eux mais ils l'ignorent et me considèreraient de la même manière que tous les imbéciles qui se ruent en quête d'un paquet de cacahuète à la fermeture des portes. Je scan mes achats et règle par carte afin de ne pas faire la queue. Le ticket sort de la machine qui émet un « bip » plus sympathique que la tronche des employés du Monop' en voyant entrer les clients mais je le fourre en boule immédiatement dans la poubelle prévue à cet effet tout en me demandant pourquoi ils ne proposent pas tout simplement de ne pas l'imprimer.

Sur le trajet du retour, je réfléchis à quelle série je vais pouvoir regarder pour occuper ma soirée. La journée a été longue et je doute d'avoir les yeux encore suffisamment en face des trous pour apprécier mon roman du moment : l'Institut. J'ignore si je vais me coucher tôt pour profiter de ma journée suivante, ou au contraire profiter de ma soirée mais larver jusqu'à quatorze-heure du matin. Avec l'horloge interne en vrac.

La serrure de ma porte émet un bruit métallique quand je tourne la clef et le trousseau tinte quand je le laisse pendre au bout. Guère d'humeur à m'activer à la préparation de mon dîner sans avoir trouvé devant quoi ou comment le savourer, j'ouvre la fenêtre qui donne sur une petite courette comme j'ouvre un paquet de clope tout neuf, tout en pensant à en racheter un rapidement. Je ne fume pas comme un pompier mais je me suis déjà laissée surprendre par la vacuité de la boite cartonnée avant d'aller bosser une fois : une journée très pénible.

J'allume mon tube de huit et savoure la première bouffée toujours exceptionnelle en me demandant si la voisine a déjà pris sa douche. Les appartements voisins sont aussi petits que le mien voire plus encore. Celui dont la fenêtre est située en face de la mienne parait minuscule puisque la douche semble avoir été intégrée au salon miniature. Les architectes ne sortent pas de la Sorbonne, les promoteurs non plus. Elle est ouverte. Et ma voisine n'est pas du genre pudique. Je ne m'attarde pas cependant, davantage pour ne pas passer pour une sorte de perverse portée sur le voyeurisme que parce que la pièce reste éteinte. Elle est surement sortie.

J'ouvre finalement ma bière (la classique) pour accompagner une seconde cigarette : un rituel indissociable selon moi. Je n'ai rien avalé encore, l'alcool fait vite son œuvre. J'ai finalement opté pour du vu et revu à la télévision : Jurassic World, avec un sachet de nouilles instantanées. Je n'écoute que d'une oreille seulement, relis le dernier message de , pense à Dorothea, puis celui de Mercie77. Avant d'encore penser à Dorothea. Être célibataire est-il si grave de nos jours ? Dorothea me dit que oui, pourtant elle-même reste célibataire. Elle me répond souvent qu'elle n'a juste pas le temps. Claude aussi est célibataire. Mais Claude… Claude ne s'intéresse qu'aux plans d'un soir. Moi : je n'y mets pas du mien, selon Dorothea et Claude.

Les gens sont fades.

Je ne sais pas quoi répondre à mes messages. Alors je ne réponds pas. Je m'ouvre mes deux paquets de croustilles que je verse dans deux bols séparés afin de ne pas mélanger les gouts : sacrilège, puis décide seulement de me poser dans mon canapé, bière à la main, et clope au bec. Les images à la télévision ne sont pas très nettes, mais j'observe attentivement l'une de mes actrices préférée se glisser sous une caisse afin d'échapper à l'Indominus Rex. A force de visionnage, la scène manque de tension, mais me fascine toujours autant. Davantage parce que l'actrice me fascine que pour la scène en elle-même. J'imagine une seconde le dinosaure écraser la voiture, puis les crédits de fin apparaitre. Mais ça n'arrive pas. Elle joue aussi dans les deux autres volets et un quatrième serait prévu.

Après la Red, et les trois quarts des croustilles englouties, je n'échappe pas au générique de fin.