Les courbatures qui me tiraillent le dos indiquent clairement que la fonction permettant au lit de se changer en canapé mais surtout au canapé de sa changer en lit existe pour une excellente raison. Je ne me déplace pas comme un crabe mais je m'oblige à garder la tête droite et relevée. J'ai l'impression qu'il me manque une ou deux articulations. Ce magnifique port de tête me donne l'allure d'une femme d'affaire – la tenue en moins et la coupe de cheveux aussi – fière et conquérante, prête à licencier le premier malvenu qui s'interposerait entre moi et la machine à café. La seule chose qui s'interpose cependant entre le tabac et moi c'est la brochette de sans-abris sur le trottoir. L'un d'eux possède un gros Staffordshire, un autre un labrador qui semble n'avoir que quelques mois seulement. Je ne peux m'empêcher d'éprouver de la peine pour les animaux de rues et de la pitié pour leurs propriétaires. Le plus petit chien s'amuse en essayant d'attraper la queue du plus gros qui décrit des mouvements sur le trottoir, et les mendiants s'esclaffent gaiement en affichant des mines plus radieuses que les parisiens dans les premiers métros. Un paquet de croquette sous-marque (Frisquies) fait la gueule : son port de tête est loin d'égaler le mien.
J'entre dans le bureau de tabac de la Cordonnerie, à l'angle de la rue du rocher, dans lequel je me rends régulièrement car je sais qu'ici ils prennent la carte bleue sans minimum contrairement à ceux que je trouve près de chez moi. Je me trimballe rarement avec de la monnaie. Je paye deux paquets de Winston et reluque d'un œil appuyé les tickets de jeux à gratter. J'hésite toujours à en prendre un mais je ne le fais jamais car je perds à chaque fois. Mon plus gros gain m'a une fois remboursé les clopes, mais me coute généralement plus au final.
Je sors et ouvre mécaniquement le premier (je range le second dans ma sacoche en bandoulière) puisque j'ai terminé mon dernier paquet en chemin : j'avais envie de marcher. Je pensais aussi que ça ferait du bien à mes courbatures mais il n'en est rien, je me sens comme une chaussette tombée dans une dalle de ciment frais. Je prends par automatisme la direction de la demi-sphère surplombant l'entrée du métro mais rebrousse chemin en voyant le petit labrador faire un bond.
Il y a un Intermarché express en face du tabac. Je ne m'y rends jamais car peu encline à porter mes courses sur pareille distance et encore moins dans tous les escaliers pour accéder aux métros. Les prix ne sont guères différents de ceux affichés au Monoprix. Je ne connais pas le magasin, mais j'arrive quand même à trouver le rayon « animalerie » dans lequel croquettes et pâtés se battent en peu nombreuses marques. Je prends un sac de deux kilo après avoir examiné les emballages : je n'y connais pas grand-chose en alimentation canine, ça doit se valoir, puis j'attrape une bouteille d'eau en me dirigeant vers les caisses ainsi que deux sandwichs à un euro dix-neuf pièces au rayon snack. Je tends ma carte bleue comme un plombier donnerait sa carte de visite : avec la sensation de faire une bonne action.
Les sans-abris sont toujours en train de converser, je ne vois aucune bouteille de rouge à l'agonie ce qui me réconforte un peu. L'un des deux hommes attrape le chiot lorsque j'approche pour m'arrêter. Sa barbe est très fournie et sale, mais son sourire radieux. L'autre pose sa main sur la tête du gros staff qui me regarde avec un air curieux et le gratifie de grosses caresses. Je dépose le sac de croquette, la bouteille d'eau, puis leur tends les deux sandwichs sans vraiment savoir quelle expression adopter. Je me contente seulement d'un petit sourire et de répondre « passez une bonne journée messieurs » comme j'ai l'habitude de le faire quand un client quitte mon rayon après un conseil bien distribué. Suite à quoi je trace.
J'ai du me soulager de quatre kilos, grand maximum, mais je me sens aussi légère que si je venais d'en perdre dix. Une bonne action : ça fait du bien. Mais jamais d'argent. Car on ne sait jamais où il passe. La nourriture, je sais ce qu'elle devient. Un lapin fauché bosse à la Fnac mais se sent soudain très heureux.
J'allume une cigarette car j'ai bien le droit à un petit plaisir moi aussi.
Il est encore tôt, car je me suis levée tôt. Car je me suis couchée tôt. Endormie comme une merde sur mon canapé conviendrait mieux. J'hésite à passer à la Fnac pour faire coucou à Claude et à Dorothea mais me ravise en pensant aux tronches de Claude et de Dorothea. L'une commencerait à se plaindre de la clientèle, l'autre m'interrogerait au sujet de Mercie77 dont il ignore le nom et à qui je n'ai pas répondu d'ailleurs. Je vais en avoir pour une heure au moins. Je sors mon téléphone de ma poche et ouvre l'application dédiée à « trouver l'amour » même s'il est plus probable d'y trouver des détraqués. Un plan cul, au mieux. Un plan cul avec une détraquée… l'horreur !
J'ai un message.
La clientèle aurait-elle finit par avoir raison de toi ? Ou bien as-tu reçue pour mission d'aller dépouiller un autre magasin ?
Mon premier réflexe est de sourire bêtement. Mon second de me demander comment peut-elle savoir que je ne suis pas au boulot. Je délaisse l'idée première de répondre à Mercie77 mais réfléchis déjà un l'excuse que je vais pouvoir pondre lorsque je le ferai.
Ma seule mission était d'aller acheter des clopes. Elle a correctement été exécutée. Tu passes ta vie à la Fnac ou tu as fait poser une caméra cachée lorsque j'avais le dos tourné ?
Ce n'est pas aussi palpitant que ce que j'avais imaginé en ne te voyant pas au travail.
Tu n'as pas répondu à ma question.
Je n'ai fait poser aucune caméra de ce genre.
Tu passes donc tes journées à la Fnac.
Edelgard me répond ensuite qu'avec son cursus, elle aime se tenir informée de toutes les nouveautés à sortir. Je lui demande quel cursus peut demander autant d'investissement et la réponse m'arrache une expression d'effroi :
Economies et Sciences Politiques.
L'horreur. Je me demande quand est-ce que cette gamine trouve le temps de dormir avec ça. Les études ne me manquent pas. Je me demande aussi quand est-ce qu'elle trouve le temps de lire, et encore plus le temps d'aller traîner à la Fnac de Saint Lazare. Celle de la Défense est plus proche. Elle ajoute rapidement qu'elle en a profité pour saluer Dorothea qui l'a donc informée que j'étais de repos. Elles parlent de moi… J'espère seulement que ma collègue ne lui a pas donné plus de détails sur la façon dont je me reposais (en jouant aux jeux vidéo, en m'empiffrant, ou en me trainant de ma cuisine jusqu'à mon pieu comme un macchabé pas très frais).
On met l'office en rayon demain.
L'office, ce sont les nouveautés dans le jargon. Puis je rajoute :
Tu sais qu'il y a internet pour éviter tous ces longs déplacements ?
Longs, car elle vient jusqu'ici. Elle doit aimer y retrouver son amie. Je ne vois pas d'autres explications tangibles et je n'ai pas envie de m'en imaginer d'autres de surcroit.
Quand on passe ses journées devant un écran ou bien un livre, on aime beaucoup tous ces « longs déplacements ». J'avais besoin de prendre l'air.
Moi, j'aime passer mes journées devant un écran ou sur un livre. Mais peut-être que si je ne faisais que ça, j'aurais aussi besoin de prendre l'air. L'air frais de Saint Lazare. Non, ça ne me viendrait pas vraiment à l'idée… Pourtant c'est bien ici que je suis venue acheter mes clopes. Cette fille est agaçante : elle a raison sans même avoir à débattre.
J'ai hésité à passer à la Fnac après le tabac, je suis juste à côté. Les habitudes ont la vie dure.
Mais je lui donne quand même raison, à ma manière.
Tu parles du travail ou de la cigarette ?
Ca ressemble à une question piège.
Ca doit faire au moins une dizaine de minutes que je suis scotchée à mon téléphone devant un passage piéton dont le feu ne cesse de passer du vert au rouge et puis du rouge au vert. Les véhicules doivent se demander ce que je fous là, au mieux : que je suis complètement perdue. Ils n'auraient pas tout à fait tort.
Je comptais prendre un café avant de repartir, que dirais-tu de te joindre à moi ?
Ca ressemble à une question piège.
J'hésite une seconde. Deux serait plus juste. Puis je réponds que c'est à une condition : je règle la note.
