Notes de l'auteur: Je dois faire une petite pause publication pour cause de travail intense, reprise à partir de fin Avril / début Mai ! (j'ai beaucoup de chapitres au chaud, beaucoup beaucoup !)
Le reflet d'une vitrine de magasin me réprimande : j'aurais du mieux me saper en sortant de chez moi. Je n'en ai pas vu l'utilité puisque j'allais seulement acheter des cigarettes. Je me demande maintenant pourquoi je devrais faire un effort vestimentaire. Ce n'est pas comme si c'était un rendez-vous. C'est juste Edelgard. Pour ne pas avoir l'apparence d'un cadavre déterré trois mois après les funérailles. Je possède tout de même la même rigidité musculaire qu'un mort : la faute à mon dodo en équerre dans mon canapé après ma seconde bière. J'ai délaissé le magnifique port de tête pour une posture plus pratique afin de répondre à mes messages ce qui n'a pas arrangé les choses. Je me sens comme un meuble en kit monté à l'envers.
Midi passé (quatorze heure passé) la gare se vide des voyageurs qui viennent croquer un bout dans l'une des nombreuses enseignes de restauration rapide ou autre boulangerie et fastfood, aussi l'atmosphère est moins étouffante que la dernière fois que je suis montée au dernier étage du hall. Je peux emprunter les escalators sans me faire bousculer et cela relève du miracle. Même les plus pressés font attention. Edelgard m'a donné rendez-vous au Starbucks. Je ne suis pas surprise, mais je suis affamée ! J'avais l'intention de me prendre un sandwich sur le retour, chose qu'ils proposent au Starbucks, mais maintenant que je suis devant l'enseigne j'ai une soudaine envie de sucre. Cette fille déteint sur moi. Je jette un œil à mon téléphone, mon inconnue du métro indique attendre à l'intérieur.
C'est presque désert lorsque j'entre, ce qui est étonnant mais pas tant que ça : le commun des mortels travaille à cette heure-ci. C'est un peu comme prendre un menu best of à quinze heure de l'après-midi. Je repère les longueurs blanches avec beaucoup de facilité et replace mes cheveux correctement (au mieux) sur mon crâne pour une raison que j'ignore. Surement parce qu'elle, est toujours parfaite et impeccable, et moi j'ai toujours l'air débraillée.
Je lâche un soupire d'exaspération en tirant la chaise de la table haute collée au mur pour m'installer. Je sais toutefois ne pas rester agacée très longtemps. J'ébouriffe déjà ma crinière au passage. La replacer n'a pas servi à grand-chose.
—J'avais dit que je réglais. T'es entêtée ou pleine aux as ?
Devant mes yeux : deux chocolats viennois. Une part de cheese-cake aux fruits rouges, et un donut. Elle avait pas la patience de m'attendre ?
—Tu n'auras qu'à prendre la seconde tournée.
—Parce que tu auras encore faim après ça ?
—Il est midi passé et je n'ai pas encore déjeuné.
Moi non plus, mais tout de même. Une telle quantité de sucre multipliée par deux est indécente. Et je n'ose imaginer sa réaction si je me prends un panini après un chocolat chaud. Certaines personnes sont assez à cheval sur l'ordre des aliments pendant un repas. Pour ma part, je ne m'encombre d'aucune règle. Un panini chèvre-miel… Miam…
—Je te connais à peine, et j'ai l'impression d'avoir des dettes.
J'ai aussi l'impression de lui parler bien plus naturellement que la dernière fois que l'on s'était retrouvée là, avec Dorothea. A la table juste derrière.
Nous ne sommes pas les seules à prendre un déjeuner tardif (un gouter avec beaucoup d'avance serait plus juste) puisque deux personnes discutent autour de deux cafés quelques tables plus loin, et un type s'assied à l'extrémité de la table haute avec pas moins de trois parts de gâteaux différentes sur son plateau. Il y a pire que nous, mais il y a mieux. Pas de quoi culpabiliser. Pas encore. J'ai déjà l'eau à la bouche.
—Je ne savais pas quelle boisson te prendre, alors j'ai préféré opter pour un chocolat chaud.
—Parce que j'ai une tête à aimer le chocolat ?
—Ce n'est pas le cas ?
Je comprends à son expression son intention – ou son besoin – de vouloir bien faire. Une intention qui me touche et que j'accueille avec beaucoup d'embarra néanmoins. Je n'ai pas l'habitude de sortir. Je n'ai pas l'habitude de rencontrer des gens. Et je n'ai pas l'habitude d'un tel excès de bienveillance.
J'attrape le chocolat chaud. Le verre me brûle presque les doigts mais une agréable odeur s'en dégage. Hummm, je pense très fort. J'avale une gorgée comme je savoure ma première taffe après un bon repas (ou chaque fois que je m'en grille une) : le liquide parfumé au cacao est délicieux.
—J'adore ça.
Le café, c'est bon pour se réveiller le matin. Pour tenir une journée de sept heures. Pour rester éveillée après une nuit à jouer à la play ou sur netflix. Pour supporter Dorothea. Pour le plaisir il n'y a rien de mieux qu'un bon chocolat chaud. Le chocolat, ça réconforte. Je n'ai pas besoin de réconfort, j'aime juste le chocolat.
—Cela nous fait un point commun, sourit la jeune fille en m'imitant.
—Tu oublies les Stephen King. Cela fait deux points communs.
—Qu'est-ce qui te permets d'affirmer que j'aime cet auteur ?
—Ce n'est pas le cas ?
—C'est encore un peu tôt pour le dire.
—Tu en es où ?
—A l'arrivée d'Avery et d'encore plus de questions avec lui.
Déjà ?! Soit environ un quart du livre si ma mémoire est bonne quant au pourcentage de progression qu'affichait ma tablette quand ce petit pisseux est arrivé à l'Institut. Moi aussi, je m'étais posée milles-et-unes questions. Questions encore en suspend d'ailleurs.
—Alors tu aimes. Sois tu accroches, soit du décroches.
—C'est une manière de penser un peu binaire, tu ne crois pas ?
—C'est pourtant le cas. Tu te forces à lire des livres que tu n'aimes pas ? Enfin, en dehors des bouquins pour la fac, des manuels d'économies ou de sciences po'.
—Eh bien, je ne considère pas le fait de m'instruire comme une contrainte alors…
—Ah ouais, j'oubliais. La Sorbonne.
Je n'ai pas oublié. C'est une façon de parler.
—Tu trouves quand même le temps de passer tous les jours à la Fnac. Tu trouves le temps de boire un café au Starbucks.
Mais elle n'a pas trouvé le temps pour le faire avec Dorothea. Une pensée furtive qui m'est revenue aussi rapidement que je tente de la chasser de ma tête. Elle apporterait davantage de questions mais aucune réponse.
—Il faut bien trouver le temps de vivre, Byleth. Sinon, personne ne survit aux études. Est-ce pour cette raison que tu as cessé les tiennes ? Tu étais dans quel domaine ?
Edelgard a une excellente mémoire pour se souvenir de ce genre de détails. Je prends le temps de réfléchir même si je n'en ai aucunement besoin. Je me souviens exactement de pourquoi j'ai lâché. Elle va me prendre pour une idiote, le genre de personne pas assez courageuse pour faire des études, avec trop peu de motivation et encore moins d'ambitions.
—Psycho. J'ai toujours vite cerné les gens.
Sauf elle.
—Mais je me suis aussi rapidement aperçue que je ne les supportais pas.
Parce que je trouve les gens fades. Et aussi très cons de manière générale.
Sauf elle.
Mon année de psychologie s'est résumée à me rendre aux cours magistraux en tentant de garder la tête hors de l'eau autant qu'à résister à l'envie de frapper certains de mes camarades. Bien-sûr, beaucoup de jeunes choisissent l'université car ils ne savent juste pas quoi faire d'autre. C'était aussi mon cas. Et comme beaucoup de ces jeunes, j'ai vite lâché l'affaire. Je ne me suis même pas rendue aux examens. J'avais pourtant de bonnes notes. Ca ne m'intéresse juste pas : les études. A la Fnac, je m'épanouis dans mon travail. Certains clients ressemblent à ces étudiants trop torchés par leur mère, certains sont plus qu'insupportables, mais j'aime les livres. J'aime mon travail malgré mes airs apathiques. J'aime bosser avec Claude, avec Dorothea. J'aime même travailler avec Ashe. M'occuper du Nouveau quelques heures par semaine est très valorisant.
—Tu ne supportes pas les gens, mais tu travailles en permanence avec eux. N'est-ce pas un peu paradoxale ?
Aucune remarque sur mon manque d'entrain et de persévérance… Soit.
—Certainement. Mais je me sens utile au moins. Je travaille bien. Mon supérieur me fait confiance. J'ai des responsabilités. Je ne sais pas, c'est… C'est différent.
—Eh bien… Tu aimes ton travail. Cela fait plaisir à voir. Tu en parles de la même manière que lorsque tu parles des livres de Stephen King.
Dans sa bouche, cela a l'air d'être un compliment. Je crois.
Je sais que j'aime mon travail. J'ignorais toutefois que cela se voyait à ma tête. Mais je ne parle jamais de mon travail en dehors des personnes avec qui je travaille. Et au travaille, on aime beaucoup se plaindre. C'est un truc réservé aux collègues, quelque chose comme ça. Quand un client pompe mon énergie, je me plains à Dorothea. Lorsqu'un client fait la coure à Dorothea, elle vient se plaindre à moi. Lorsque l'on considère ne pas être assez payés pour supporter ces clients, Dorothea et moi allons nous plaindre à Claude. Claude répond seulement qu'il faut composer avec. Puis Claude nous parle de ses plans culs. Je me demande s'il parle de ses plans culs à Ashe. Non, c'est trop tôt, il est trop jeune. Ashe est un bon élément, il vaut mieux éviter de le traumatiser.
Edelgard avale une gorgée de chocolat chaud sous mon regard appuyé. Puis croque délicatement dans son donut. Même ça, elle le fait avec douceur et délicatesse. Je réalise à peine la situation dans la quelle je me trouve. Je bois un chocolat en n'osant à peine regarder mon cheese-cake qui me fait pourtant de l'œil, posée à un Starbucks avec Edelgard. Evidement, c'est elle qui a encore payée malgré ma condition. Est-elle toujours aussi généreuse ? Je l'imagine sortir sa carte bleue pour régler le moindre désagrément. Elle a ce petit côté prétentieux parfois – souvent – alors ca lui collerait bien à la peau.
Je l'observe, assise à côté de moi. Elle a cette aura posée, cette intelligence qui se lit autant dans ses yeux que la douceur sur son visage qui émane d'elle. C'est tout à fait troublant. Je ne devrais pas m'attarder sur elle de cette manière. Je mérite une bonne gifle. Une bonne et très grosse gifle. Je me demande pourquoi elle m'a proposée de prendre ce café – ce chocolat – et pourquoi elle traîne tous les jours à la Fnac. Je ne comprends pas et je n'ai pas la volonté de lui poser directement et sérieusement la question, sans détour ni boutade. Je ne comprends pas. Pourtant je me surprends à l'apprécier. Ses venues, ses messages. Sa façon de me parler. Ou de me regarder.
C'est déroutant. Trop déroutant.
