Edelgard et moi empruntons le même trajet pour rentrer. J'habite seulement moins loin. Même trajet parce qu'elle décide de prendre la ligne trois, puis la deux afin de rejoindre la une. Je pense une nouvelle fois qu'il serait plus rapide de rentrer par la douze mais elle me répondra la même chose que la fois précédente. Pénible ? Non, au contraire. Le trajet est trop court.
Il est presque seize heures. Les quais sont particulièrement calmes. L'odeur d'urine est toujours là, inhérente aux trajets en métropolitain, mais les sans-abris sont aux abonnés absents, certainement en train de mendier quelque part à la surface là où circule un peu plus de monde. A la recherche d'une pièce ou deux, prêts à balancer un « Hé connasse ! » à la première venue qui répondra qu'elle n'a pas de monnaie. Au mieux elle écopera d'un sifflement pas très flatteur. Les hommes ont plus de chance.
Les portes de la rame s'ouvrent et Edelgard me précède pour entrer à l'intérieur. Les places assises ne manquent pas alors on s'installe sur un carré face à face, même s'il n'y a que deux stations avant l'arrêt Villiers. Le premier virage est serré. Je perds mon équilibre, même assise, ce qui amuse Edelgard qui conserve une posture bien droite. Impeccable en toute circonstance, je pense alors. Je me demande ce qu'elle trouve d'agréable dans le fait de passer du temps avec une fille comme moi. On parait si différente… Si tant est qu'elle trouve cela agréable. Ca ne doit pas la rebuter, c'est elle qui m'a proposé de prendre un café. Deux fois.
Le temps passe vite comme les stations qui se succèdent. On descend, on prend la direction de la ligne deux en parlant de tout mais surtout de rien. On parle surtout de l'Institut. De Luke. De l'institut. De Luke encore. On se pose des questions. On théorise alors qu'on n'en est même pas à la moitié du livre. Et je fais attention à ne pas la spoiler car moi-même déteste ça. On arrive rapidement sur le quai. Trop rapidement car je peux parler de mes bouquins pendant des heures et avec elle encore plus.
—Merci d'avoir acceptée mon invitation, Byleth. C'est toujours très rafraichissant de discuter avec toi.
J'ignore comment interpréter le « rafraichissant ». Est-ce quelque chose que je dois bien accueillir ? Ou dois-je le prendre à la façon qu'aurait un hamster s'ennuyant dans sa roue avant de voir arriver un nouveau jouer à ronger jusqu'au point de lassitude ? J'essaie de me rappeler de mes propres paroles : on accroche, ou on décroche. Mais je ne suis pas un roman de King. Juste Byleth.
—Je t'en prie. J'ai trouvé ça plutôt cool.
Je deviens accro à ses sourires. Ceux qui dénotent de la façade qu'elle arbore en permanence. Un sourire sur un sourire ? Rien d'incroyable. Il suffit de passer du temps avec elle pour s'en apercevoir.
—Mais c'était à moi d'inviter, j'ajoute faussement contrariée.
Parce que c'est embarrassant de passer pour une sans-le-sou.
—Disons la prochaine fois, alors.
Et ca l'est encore plus d'imaginer une prochaine fois.
Un train arrive à toute vitesse et le souffle de la machine refroidit la peau de mes joues rouges. Les portes émettent un bip, j'entends le mécanisme de verrouillage se débloquer sans quitter Edelgard du regard. Et puis re bip. Le train repart.
—Serais-tu d'accord pour qu'on échange nos numéros ?
Mon sourcil droit est pris d'un spasme. Il se soulève et se bloque à un demi-centimètre de sa position naturelle. Je dois avoir l'air con. C'est même certain.
—Cela serait plus pratique que d'échanger sur Instagram, ajoute la jeune fille devant ma réaction accidentée, ou mon manque de réaction en l'occurrence.
—Oui. Bien-sûr.
Elle sort son téléphone, je l'imagine naviguer dans les menus pour ouvrir son répertoire puisqu'elle m'observe quelques secondes après. Je lui dicte mon numéro, chiffre après chiffre. Je me plante sur le troisième avant de corriger, et j'en oublie le quatrième que je mets de longues secondes à me remémorer. Ca la fait rire encore. Sourire. Sourire, oui. C'est le mot qui convient.
—D'ailleurs, comment as-tu trouvé mon profil ? Je ne me souviens pas t'avoir donné mon nom.
La tête de la blanche bascule à peine sur le côté. Elle prend ce petit air prétentieux qui lui sied à merveille et qui dit quelque chose comme « c'est évident ! ». Mais ça ne l'est pas.
—J'ai juste tapé ton prénom et l'endroit où tu travailles sur Google. Ton profil LinkdIn était sur la première page. Tu n'as pas un prénom très commun, ça n'a donc pas été très compliqué.
—Tu devais vraiment tenir à ce livre.
—Il semblerait.
Je n'ai pas actualisé mon profil pro' depuis au moins un an. Depuis la campagne « Libérons la Culture » de 2022. Mais je suis heureuse d'en avoir créée un même s'il m'est parfaitement inutile. Je ne me souviens même pas de la dernière fois que je l'ai consulté. Pour Instagram, ce n'est pas difficile une fois que l'on connait mon nom. Mon pseudonyme se compose de ce dernier ainsi que de mon prénom. Encore une fois, je suis heureuse d'avoir choisi la simplicité.
Je ne devrais pas l'être.
Plusieurs métros sont arrivés pour ensuite repartir. Edelgard ne semble pas plus pressée que je le suis, mais son expression indique néanmoins qu'il est temps pour elle de rentrer. Je l'imagine se plonger dans ses bouquins de science po' ou bien d'économies. Des pavés auxquels je ne piperais certainement pas grand-chose. Cette fille est beaucoup trop intelligente. Je me questionne encore plus quant au temps qu'elle prend pour moi. Qu'elle a pris pour moi. Mais peut-être me trouvais-je une fois encore au bon endroit, au bon moment. Un hasard. Une coïncidence. Ce qui n'arrive que très rarement à Paris. Pour ne pas dire jamais.
Mon téléphone vibre dans la poche arrière de mon jean. Le réseau passe difficilement, mais il passe. J'ai le réflexe de sortir l'appareil pour consulter l'écran :
Juste au cas où.
Je relève les yeux et accueille un sourire qui me fait piquer un fard. Elle est vraiment très belle quand elle sourit naturellement. Même quand elle ne sourit pas. Mais beaucoup plus lorsqu'elle le fait. Un lapin bosse à la Fnac, rencontre une fille, et rougit quand la fille lui sourit.
—Tu semblais avoir quelques difficultés à te rappeler ton propre numéro.
—Tu sais, ce n'est pas très poli de se moquer des handicapés.
Edelgard laisse échapper un rire, doux, mais d'une beauté saisissante dans ces tunnels où résonnent les cliquetis métalliques des machines et vrombissements des rails. Ses lèvres s'étirent délicatement et dessinent ce sourire irrésistible que sa main vient masquer avec délicatesse comme si le simple fait de rire en public était une transgression contre je ne sais quelle loi prônant la pudeur des émotions. Un geste raffiné et à la fois spontané, qui me captive dans sa subtilité et sa retenue. Un moment fugace de pure grâce relevant ce charme mystérieux qu'elle dégage et qui attire certainement l'attention de tous ceux qui ont la chance de l'observer.
Je me sens particulièrement chanceuse.
—Bonne soirée, Edelgard.
J'ouvre moi-même les portes du métro qui arrive après avoir entendu le bruit du mécanisme qui les déverrouille. Ses cheveux portent une délicate odeur qui contraste avec celle chargée de différents effluves des souterrains, peu agréables, lorsqu'elle entre dans la rame.
—Bonne soirée, Byleth, me répond-t-elle après s'être retournée.
Une fois de plus, le métro emporte son visage et mon reflet jusqu'à la station suivante. Je réalise que ça devient une habitude. Je réalise que c'est une habitude que j'apprécie autant qu'elle ne m'inquiète. Je réalise avoir hâte de la revoir autant que j'appréhende de la croiser à nouveau. Je réalise que j'ignore complètement quand cela aura lieu. Je réalise que je ne sais même pas si ça aura vraiment lieu. Je réalise beaucoup de choses.
Je réalise que je suis troublée.
En arrivant chez moi, je finis par répondre à Mercie77. Je lui explique que j'avais vraiment beaucoup de boulot, et que les notifications ne fonctionnent pas très bien pour cette appli. Un petit mensonge ne fait de mal à personne. J'explique aussi que je vais faire un tour dans les paramètres de mon téléphone pour régler ce problème. Il n'y a aucun problème. Je n'ai rien à perdre, je me répète. Je me le répète beaucoup. J'essaie de me le répéter afin de chasser Edelgard de ma tête ainsi que de mes pensées.
S'intéresser à une fille hétéro… En couple, de surcroit, c'est ridicule. Très ridicule. On est seulement des connaissances, avec une amie en commun. Des potes, peut-être, même si je doute qu'une fille qui emploie le mot « sandwich » à la place de « burger » ou « commercial » pour dire « vendeur » utilise le terme de pote. Des amies, un jour, au mieux. Mais c'est tout. Ca ne sert à rien d'y réfléchir, et encore moins d'y réfléchir de cette façon.
Le genre de façon qui fait bobo au cœur plus tard.
J'ai une notification Instagram. Ce n'est pas un message mais quelque chose qui me perturbe tout autant. Une identification. Une photo postée à l'instant sur le profil de . On y voit deux chocolats viennois, un donut et une part de cheese-cake. La photo est prise avec un angle qui donne envie de savourer le tout. Les contrastes ont été augmentés. Un filtre donne l'impression que la photo a été prise avec un appareil de pro'. Elle a du la prendre avant que j'arrive. Je suis identifiée sur la part de cheese-cake.
Mon cœur manque un battement.
