Je me fraye un chemin avec facilité à travers les allées de la Fnac. Le plafonnier n'est qu'à demi éclairé à cette heure-ci. Cela préserve mes yeux fragiles de si bonne heure. Claude me met toujours du matin en début de mois car le début de mois apporte avec lui une avalanche de sorties. Je suis chargée de faire de la place pour ces dernières. C'est parti pour une partie de Tétris, je pense, les mains crispés sur les rebords de vieux ouvrages qui traînent depuis trop longtemps. Le papier jauni de certains témoigne de leur popularité inexistante, les coins cornés de la négligence des clients. Je les arrache des rayonnages avec une détermination presque brutale. Adieu, mon pote, je marmonne intérieurement, en empilant dans un bac un bouquin et plusieurs de ses congénères, avec une efficacité dépourvue du moindre sentiment.

Pas de pitié pour les invendus.

J'ai vite fait de les remplacer par l'office. Chaque espace vide est une opportunité, une chance de présenter les nouveautés qui feront battre le cœur des clients. Ou peut-être pas. Peut-être finiront-ils jaunis et cornés, dans un bac, le mois prochain. Remplacés par l'office du mois d'avril. J'ai le temps d'y penser, en attendant je fais de la place pour du frais, je me motive et retire tous les bouquins qui n'ont pas eu beaucoup de chance sans compassion aucune. Mon bac se remplit rapidement et je laisse derrière moi tout un sillage de nouveauté.

J'observe mon secteur avec satisfaction : des rayons impeccables et des livres qui appellent à être découverts. J'ai hâte d'être en avril, car dans un présentoir prévu tout spécialement à cet effet, le dernier roman de King aura la meilleure place ! Lui, je l'achèterai en version physique même s'il me coutera une semaine de repas !

—J'ai terminé !

—Byleth, mon employée du mois ! T'as t'on déjà dit à quel point tu étais merveilleuse ?

—Assez merveilleuse pour mériter une augmentation ?

Assez merveilleuse pour ranger l'office en deux fois moins de temps qu'il n'en faut pour n'importe quel autre employé.

—Assez pour prendre une petite pause avant l'ouverture.

J'observe l'inspecteur des travaux finis et son sourire un peu moqueur. Puis je soupire lassement.

—Je ferai avec.

J'ai déjà eu une augmentation, modeste, l'année dernière. Qui ne tente rien n'a rien.

Claude m'accompagne à l'arrière du magasin et nous sortons par une porte réservée aux employés. Je n'ai pas ôté ma veste – lui non plus – mais les poubelles ont été ramassées la veille et l'odeur n'imprégnera donc ni le textile ni mes cheveux. Une légende urbaine raconte qu'un des clients aurait un jour demandé à un employé de la Fnac s'il se parfumait à l'eau de poubelle. Le genre de parfum qu'on ne trouve pas à Sephora. Le genre de remarque qu'aurait pu sortir Trouffion de Gloucester.

—Tu m'en offres une ?

Je secoue les épaules et présente mon paquet de clopes ouvert à mon collègue et chef. Il en prend une au pif et je tire celle d'à côté parmi la rangée parfaitement alignée. Je me fais la remarque qu'un paquet de cigarette ressemble à un rayon de la Fnac, à la différence qu'il ne fait que se vider.

—T'avais pas arrêté ?

—Tant que je n'en achète pas, je ne reprends pas.

Il a vraiment l'air convaincu de ce qu'il dit. Tant qu'il n'en achète pas il continue surtout de me taxer.

—Ce serait possible d'avoir deux heures de pause à midi, et de finir une heure plus tard ?

Il me regarde d'un air soudain intéressé. Je ne lui demande jamais aucun service. Jamais d'après midi en urgence, jamais de week-end complet. Rien. Nada. Parce que je n'ai pas grand-chose d'autre à faire que de travailler. Lire, c'est sympa. Jouer, ou regarder la télé aussi. Mais on finit rapidement par tourner en rond. J'ai besoin de voir du monde sans pour autant avoir à me sociabiliser non plus. On rêve tous de ne pas avoir besoin de travailler. Mais quand on ne travaille pas on ne sait plus quoi foutre de toutes nos journées. Sauf quand on a du fric à ne plus savoir quoi en faire. Ce qui n'est pas mon cas.

—Bien-sûr.

Lorsqu'il prend l'expression quémandant des détails je prends celle qui refuse de répondre. On termine juste de fumer nos cigarettes qu'on écrase juste après, avant de les jeter dans la poubelle de la boutique voisine. Pourquoi ? Aucune idée. Une habitude qui date maintenant.

J'apprécie vraiment Claude. Car Claude réclame toujours tous les détails de ma vie. Mais Claude ne s'offusque jamais devant mon éternel silence. A la place, il se réjouit et se sent privilégié quand mes lèvres se délient. Mais ça n'arrive presque jamais.

Je me dirige vers la salle de pause afin d'aller déposer mes clopes car je n'ai pas envie de les écraser en m'asseyant sur mon tabouret. J'ai encore quelques minutes avant l'ouverture des portes au public et j'ai terminé mes tâches prioritaires alors décide de me faire un café. Avant de commencer la matinée qui m'attend, je pense à mon déjeuner décidé de dernière minute. Je ne sais pas du tout où je vais pouvoir aller manger. Mcdo ou Burger King, ça le fait pas trop pour ce genre d'occasion.

La machine à café, une Phillips à dosette rouge, émet un vrombissement et le liquide réconfortant tombe dans une petite tasse. Au même moment la porte de la salle de pause s'ouvre et je salue le Nouveau d'un geste avec ma tasse.

—Je t'en fais un ?

—Ha. Oui ! Merci madame Byleth !

—Juste Byleth, Ashe. Juste Byleth.

J'attrape sa tasse. Elle est mignonne, décorée avec un chevalier d'un côté et un château de l'autre. Comme les illustrations des livres pour enfants. Il y a un nez et des moustaches de lapin sur la mienne, avec deux oreilles qui dépassent du côté de l'anse. Je place celle aux décors de livre sur la machine et remplace la dosette. C'est magique, en une minute à peine le café est près. La tasse fumante et chaude passe entre ses mains et ses lèvres s'étirent en un très doux sourire. Aussi doux que le café très peu corsé sans pour autant avoir un gout d'eau chaude.

—Tu es au rayon librairie avec moi toute la matinée. Mais tu devras te débrouiller tout seul avant ta pause déjeuner. Je reviens pour quatorze heures et Dorothea ne travaille pas ce matin. Ca ira ?

—Oui ! Vous avez un rendez-vous, madame Byleth ?

Surprise par cette question sortant à la fois de nulle part et de la bouche de mon collègue – d'une naïveté presque touchante – je manque de m'étouffer avec une gorgée de café et crache involontairement quelques gouttes brûlantes sous le choc. Son innocence me laisse sans voix tandis qu'il me regarde les yeux grands ouverts avec une expression d'inquiétude désormais.

—Madame Byleth ! Est-ce que ça va ?! Vous vous êtes brûlées ?

—Non… je réponds en attrapant un sopalin pour essuyer ma bouche avant d'en faire de même avec le buffet sur lequel est posée la cafetière. Ca va, je répète.

Le jeune garçon s'agite dans tous les sens et je lui répète encore que tout va bien avant qu'il n'aille jusqu'à appeler les pompiers, le samu ainsi que trois ambulances. Un lapin bosse à la Fnac et termine sur une civière après une cuisson à point. Ashe la Panique est de retour. Je crois qu'il est inutile de lui demander de cesser de m'appeler madame. Et de me vouvoyer. Claude devrait peut-être lui raconter ses plans culs finalement, il serait assez à l'aise avec nous à côté. Je me demande s'il ne possède pas un don pour la divination. Non, ou les pompiers seraient déjà là.

J'ai la langue engourdie.