Mercie77 et moi nous sommes retrouvées dans un petit restaurant niché dans une rue proche de l'arrêt Place d'Opéra, pas trop loin de Saint Lazare pour que le déjeuner rentre dans mon emploi du temps : une idée formulée de sa part puisqu'elle, terminait sa journée. A l'intérieur, l'ambiance était chaleureuse et cosy, avec des murs ornés de boiseries et des lumières tamisées qui créent certainement une atmosphère très intime à la nuit tombée.

Dés qu'elle est arrivée, j'ai été frappée par la gentillesse et la douceur de Mercedes ainsi que par son sourire lumineux qui illuminait la pièce pendant le déjeuner, comme si elle ne venait pas d'enchainer une garde de nuit et une matinée d'un boulot plus qu'épuisant. Je l'ai imaginée, en plein covid, sourire aux patients pour les rassurer en leur disant que tout se passerait bien. Ils l'ont certainement crus. Elle dégage cette aura qui donne envie de lui faire aveuglément confiance. Son naturel a apporté une touche de légèreté à notre rencontre. Je me suis sentie assez détendue pour un premier rendez-vous.

Assises à notre table, nous avons entamé des discussions animées sur nos vies respectives, Mercedes m'a parlé de son travail d'infirmière et je l'ai écoutée avec beaucoup d'attention lorsqu'elle a partagé avec moi ses expériences et ses défis quotidiens, ceux qui comprennent aussi la perte de certains patients. Son récit m'a touché, je dois bien l'admettre. J'ai en retour évoqué mon emploi du temps à la Fnac, moins palpitant, mais j'ai discuté de mes livres préférés, de tous ceux qui m'avaient marqués ses derniers temps, sans lui parler de l'Institut. Mon petit jardin secret.

Nos échanges étaient très fluides mais malgré ça, je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer qu'il manquait quelque chose. Il n'y avait pas cette étincelle, ce frisson caractéristique auquel on s'attend lors d'un premier rendez-vous galant. Celui qu'on espère. Celui qui indique une connexion plus profonde qu'un échange de banalités même lorsqu'elles ne sont pas si banales. L'arôme alléchant de la cuisine italienne flottait dans l'air mais il manquait le gout de la romance à notre déjeuner.

Bien que notre rendez-vous – car il s'agissait bien d'un rendez-vous – se soit très bien passé, je ressens une certaine perplexité et ne sais quoi penser de cette rencontre pas plus que je ne sais quoi penser de mes attentes. Ai-je seulement des attentes la concernant ? Je préfère laisser ces questions en suspens afin de laisser le temps décider de la suite des évènements. Sans me précipiter.

Il est environ treize-heure quarante-cinq quand je retourne à la Fnac et je décide d'aller prendre le café que je me suis refusée au restaurant par crainte de ne pas être à l'heure. Finalement, le temps ne jouait pas contre moi, mais je me sens plus à mon aise dans ce magasin que dans un quelconque restaurant en compagnie d'une belle femme. J'ai l'impression de ne pas être faite pour cela, ou de ne simplement pas savoir comment m'y prendre. Peut-être que j'en attends trop, ou bien, je suis habituée à n'en attendre rien. Ca ne vient pas d'elle, ça vient de moi.

Je remarque Dorothea installée à la table sur laquelle elle déjeune d'habitude, elle termine un quartier d'une pomme rosée et verte. Le genre de pomme sucrée avec une pointe d'acidité. Je suis toujours étonnée de voir son rouge à lèvre impeccable après cela. Un café refroidit dans une tasse à coté qu'elle se réserve certainement pour après. Elle a l'air fatiguée aujourd'hui, ce qui ne lui ressemble pas. Dorothea, c'est le genre de collègue qui déborde en permanence de joie de vivre. Un peu trop même. Le genre à posséder un mégaphone à la place de la bouche. Le genre à crier « Oh mon dieu, ce pigeon est beaucoup trop mignon ! » quand elle m'accompagne en pause dehors pour me tenir compagnie sur le trottoir mal fréquenté. Le genre de personne à hurler « Regarde cette petite souris ! Elle n'est pas trop chou ?! » quand les gens paniquent à la vue d'un gros rat. Ou d'une petite souris. Mais ce sont généralement des rats qu'on peut observer dans le métro ou bien près des poubelles.

—Hé ! Ca va ?

Elle tourne la tête vers moi et m'observe une seconde, ses yeux étaient rivés sur l'écran de son téléphone la précédente.

—Salut Byleth. Ca va, un peu fatiguée aujourd'hui.

—Sale nuit ?

—Ca-tas-tro-phique !

—Encore les voisins qui l'ont passée à faire des galipettes ? je lui demande amusée.

Mais son visage n'affiche rien d'amusant. Les murs de son appartement son fins. Quand ce ne sont pas les voisins, se sont les passants alcoolisés dans la rue. La plupart des appartements à Paris n'ont pas de double-vitrages.

—Non, juste une insomnie. J'ai sûrement bu trop de caféine.

Elle est encore en train d'en boire, c'est un cercle vicieux.

—Et toi, comment ça va ? Tu as pu profiter de ta journée de repos ?

—Ca va. Je suis sortie acheter des clopes et j'ai un peu traîné.

Elle m'observe encore et attrape sa tasse dans laquelle elle semble trouver un très grand réconfort dés la première gorgée. Elle n'a pas l'air fatiguée mais carrément épuisée.

—Tu étais dans le coin ? Edie est passée à la Fnac, j'ai vu sur Instagram que vous avez été prendre un chocolat à la gare.

Ma main ébouriffe mes cheveux et mes doigts grattent soudainement mon crâne.

—Ouais, on s'est croisé à Saint Lazare.

J'ai répondu spontanément. Est-ce un mensonge ? Non… C'est à peu près ce qui est arrivé.

—On avait toutes les deux un creux, alors on est allé manger un petit truc. C'est vraiment une fille cool.

Ma collègue se perd un instant sur le reflet de sa tasse et mes cheveux se déforment un peu plus. Je tire une chaise pour m'installer et m'étirer lassement. Je n'ai pas l'habitude de bouger le midi, moi aussi, je suis épuisée. De pas grand-chose, les années filent. Moins que la brune quand même.

—Dorothea ?

—Oui ? Ha. Oui. Elle est vraiment super !

J'ai oublié de me faire mon café, je me dis seulement que je pisserai moins et que je n'aurais pas à quitter mon poste de cette manière. Quand je bois trop de café, ma vessie m'oblige à aller chercher Dorothea, ou Ashe, pour me remplacer un instant s'il y a trop de clients.

—Tu sais quoi ? Je sors d'un rancard.

—Tu rigoles ?!

Les mains de Dorothea frappent presque la table dans un soubresaut et son visage s'illumine soudain d'un tout nouvel éclat. La nouvelle semble plus revigorante que n'importe quelle caféine. J'attendais ce genre de réaction sans en attendre tant. Avec Dorothea, le moindre rendez-vous auquel j'accepte de me rendre est à inscrire dans le calendrier pour en faire une nouvelle journée fériée.

—Je suis sérieuse. Je l'ai rencontré sur le site que tu m'as recommandé.

—Et tu ne m'en as pas parlé avant ? Grands Dieux, tu es une amie indigne !

—Hé, c'est de ma vie privée qu'on parle je te rappelle. Et il n'y avait pas grand-chose à en dire, on discutait juste par message jusqu'à aujourd'hui.

—Et maintenant ?

Ses lèvres s'étirent sur les trois quarts de son visage. Elle attend le genre de détails croustillants que me réclamera Claude très rapidement. Le genre de détails que je n'ai pas envie de donner. Mais Dorothea me fait de la peine, à moitié avachie sur sa table avec un capital sommeil proche du néant. Mes petites histoires sont comme des pépites d'or. Comme du café serait plus juste. Aussi, je m'autorise à lui dévoiler certains de ses croustillants détails valant de l'or.

—Je sais pas trop. Elle est gentille, c'est une belle femme. Un peu plus âgée que moi. Et puis, elle fait un super boulot, elle est infirmière, le genre de personne qui pense certainement aux autres avant de penser à elle. Et elle m'a invitée.

—Une femme qui paye, c'est une femme à marier !

Ce qui revient à dire que je ne suis pas la parfaite épouse à peu de choses près, sans m'en offusquer pour autant. Qu'y puis-je si toutes les jolies filles m'invitent après tout ? Je passe vraiment pour une fauchée.

—Quand tu auras la bague au doigt, peut-être que j'y réfléchirai aussi.

—Tu vas mourir vieille fille alors !

—Qu'est-ce que tu racontes, les clients te courent toujours après !

—Ils me courtisent uniquement pour ce magnifique visage, explique-t-elle en accompagnant ses paroles de gestes de ses mains redessinant ledit visage. Ce que je veux, c'est quelqu'un qui s'intéresse à la personne que je suis derrière ce beau visage et ces magnifiques cheveux bruns, tu comprends ?

Ce que je comprends, c'est que la modestie ne risque pas de l'étouffer. Mais elle aurait tort de prétendre le contraire puisque Dorothea est une femme magnifique, avec son regard malachite et ses traits fins. Des formes là où il faut, et une tête bien remplie même si ce n'est pas ce qu'on imagine de prime abord. Derrière ses plaisanteries et son regard mutin, il y a toute une machinerie réglée à pleine puissance ! Surtout lorsqu'il s'agit de se mêler de ma vie sentimentale. J'ignore même à quel point c'est peu dire.

—Ouais. J'imagine un peu la même chose, sans le beau visage ou les magnifiques cheveux à mettre en avant. Ils peinent à rester en place sur ma tête.

Mes yeux roulent vers le haut pour tenter, en vain, d'apercevoir le sommet de mon crâne, mais une de mes mains lisse une mèche rebelle qui bifurque dés que je la retire. J'appuie à nouveau, retire ma main, puis recommence. Et j'abandonne.

—Enfin, finir célibataire ne me dérange pas tant que ça.

—Qu'est ce que tu fais de ton rancard ?

Je réfléchis un instant. Ce rancard était sympa, mais n'a finalement pas donné grand-chose. Je sais que je n'ai pas rencontré l'amour de ma vie lors de ce déjeuner. Mon silence est plus éloquent que le seraient mes mots, et Dorothea lâche un soupire d'exaspération.

—Pas faite pour toi.

J'acquiesce d'un mouvement de la tête, puis change peu subtilement de sujet.

—Edelgard voulait quoi ?

—Edie ?

—Tu as dit qu'elle était passée à la Fnac.

Et elle me l'avait aussi dit, ce que Dorothea ne sait pas mais j'imagine qu'elle s'en doute.

—Elle regardait des livres pour l'université, c'est le genre de fille qui se sent très concernée par ses études.

—J'ai cru comprendre, ouais. Economies et sciences po'. L'un comme l'autre me donnerait envie de me jeter du haut d'un pont !

—Elle a aussi demandé où tu étais.

J'avale ma salive immédiatement et me redresse sur ma chaise avant de me forcer à prendre une position plus détendue. Mon corps a réagit instinctivement.

—J'espère que tu n'as pas commencé par répondre que j'étais coincée sur les sanitaires !

Une petite boutade aide toujours à détendre l'atmosphère.

—Non, je lui ai dit que te connaissant, tu t'étais certainement endormie dans une position peu flatteuse avec une bière encore entre les doigts !

Putain, quelle perspicacité ! Cette fille me connait définitivement trop bien.

—La seule chose de peu flatteuse c'est l'image que tu as de moi quand je ne suis pas au boulot ! je la réprimande faussement sans lui dire que c'était ce que je faisais la veille. Elle a répondu quoi ?

—Ca l'a seulement fait rire.

Mes lèvres s'étirent mécaniquement. Je l'imagine rire. Et je l'imagine aussi penser à moi. Si le premier est vrai, le second n'est réel que dans mes pensées les plus folles.

—Elle est vraiment très cool, prononcé-je pour la seconde fois aujourd'hui avant d'ajouter en soupirant et m'étirant encore sur ma chaise : les filles comme elle sont toujours prises !

Alors que nous discutions tranquillement, Dorothea, assise à côté de moi, redresse soudainement sa posture sur sa chaise. Ses yeux s'illuminent d'un intérêt intense et son expression est devenue plus sérieuse, presque trop sérieuse. Elle fixe mon regard avec une attention aiguë, comme si elle était suspendue à chacun des mots prêts à franchir la barrière de mes lèvres. Je me demande ce qui suscite un tel changement soudain. Ce qui éveille son intérêt au plus haut point, ce qui la pousse à être aussi attentive soudainement. Je sens cette tension étrange à nouveau, celle à laquelle je ne fais rapidement plus attention d'habitude. Mais qui me perturbe beaucoup d'un coup.

—Edie t'a dit qu'elle voyait quelqu'un ?

Je lève un sourcil à sa question autant qu'à l'expression concernée sur son visage.

—Elle parlait de faire un cadeau à un garçon. Dimitri. Tu avais l'air de le connaitre.

—Dimitri ? répond-elle presque soulagée tout à coup. Dimitri, c'est son frère. Son demi-frère.

Alors que la tension semblait monter en moi à la seule évocation du garçon, un poids semble être ôté de mes épaules. C'est moi qui ressens un soulagement, intense, m'envahir, pour submerger mon être d'autant de délivrance que de doutes et préoccupations nouvelles. Les pièces d'un puzzle que j'ignorais tenter de résoudre s'emboitent et se déboitent, s'assemblent sans pour autant s'assembler. Les réponses à des questions que je ne voulais poser m'apportent davantage de questions encore. Et autant de pourquoi.

—Ca change pas grand-chose, je marmonne.

Ca ne change rien.

—Ce genre de fille est forcément hétéro.

Dorothea abandonne son sérieux et pouffe de rire avant de le réaliser. Je me demande ce que j'ai pu dire d'assez stupide pour susciter une telle réaction.

—Quoi ? Elle est bien trop jolie pour ne pas être de ce bord là.

Ma collègue semble soudainement offusquée. J'ai encore du sortir une ânerie. Ca m'arrive beaucoup quand il s'agit d'Edelgard. Puis le regard de Dorothea me fait comprendre la raison de ses traits tirés et de son expression vexée alors j'ajoute :

—Ca ne marche pas avec toi, tu fonctionnes à voile et à vapeur. Et puis, si je dis ça, c'est uniquement parce que c'est souvent une généralité. Les jolies filles sont prises, ou hétéro. Les deux, d'ailleurs. C'est presque une loi universelle !

La loi du célibat de Byleth, je pense en me moquant de moi-même.

—Enfin, c'est pas comme si cette fille m'intéressait de toute façon, c'était juste un exemple.

Et un petit mensonge aussi.

—Edie n'a rien de la petite hétéro se baladant au bras d'un homme, crois-moi.

—Comment tu peux en être si sûre ?

J'ai un regain d'intérêt pour la sexualité que je pensais irréfutable d'Edelgard. Jusqu'ici, je ne me posais même pas la question d'ailleurs. Si elle n'est pas en couple, et qu'elle n'est pas hétéro… Mon cerveau commence à surchauffer et je me fais déjà un cinéma dans ma tête. Le genre de scène ou les visites d'Edelgard ne seraient finalement pas le fruit du hasard. J'imagine même une seconde pouvoir l'intéresser. Cette hypothèse est peu probable, mais elle existe. Oui, elle existe. Je me redresse devant le regard très sérieux de Dorothea, impatiente d'une réponse qui tarde à venir, pendue à ses lèvres. Une réponse que je regrette déjà.

—Je le sais, parce qu'on est sortie ensemble elle et moi.

Mon cœur fait l'ascenseur émotionnel. Puis l'ascenseur s'écrase au sol. La chute est très violente.