L'après-midi s'étire lentement. Debout derrière ma caisse, j'observe les clients défiler avec un mélange de lassitude et d'impatience. Milles questions tourbillonnent dans ma tête, et la seule qui franchie la barrière de mes lèvres est la suivante : « Vous réglez comment ? » précédée d'un « Vous avez la carte fidélité du magasin ? » quand les clients ne me la donnent pas de manière automatique. Lorsque ce n'est pas le cas, j'explique qu'elle est disponible au tarif de neuf euros quatre-vingt dix-neuf la première année. Sauf quand le client est pressé. Sauf quand je n'ai pas la foi d'argumenter trois plombes en prétextant qu'il y a moult avantages pour me prendre un délicieux « non merci » à la fin. En dehors des cinq pourcent de remise immédiate sur une large sélection de produit, cette carte n'a pas grand intérêt.

Mon visage d'habitude habillé par un sourire accueillant est figé dans une expression des plus blasée. Les bip-bips répétitifs des produits scannés semblent être la seule musique de ma journée, monotone, du genre à souligner le passage des minutes qui me paraissent interminables. Mon regard vague se perd parfois dans le défilé des articles achetés, des livres aux gadgets électroniques en passant par les films en DVD et la musique en CD que certains continuent d'acquérir à l'ère du digital. Parfois, j'envie quelques clients qui ont la liberté de partir alors que moi je suis piégée jusqu'à dix-huit heures.

Je compte les secondes jusqu'à la fin de ma journée de travail. Chaque client qui s'approche de ma caisse est un pas de plus vers la délivrance. Je rêve de ce moment où je pourrai enfin bazarder ma veste dans mon casier et ôter ce badge qui m'oblige à effectuer mes heures de boulot. Je rêve de ce moment où la porte de mon appartement claque derrière moi avant de m'allonger dans mon canapé comme un avion se poserait sur une piste avec le train d'atterrissage en moins.

Malgré mon impatience inhabituelle, je continue de scanner les articles avec une efficacité mécanique. Habituée à dissimuler mon ennui ou bien mon agacement derrière un voile de professionnalisme, mais le sourire en moins.

A la fin de cette longue, très longue, journée, je fais le tour du magasin pour saluer mes collègues. Claude est déjà parti, Ashe également. Mais je passe voir Dorothea qui termine à vingt-et-une heure ce soir. L'air de rien. Comme si la conversation de ce midi n'avait jamais eu lieu. Comme si ma tête n'avait pas joué au yoyo émotionnel. Comme si l'élastique ne s'était pas rompu. Shlack.

L'enseigne ferme ses portes dans deux heures, mais il y a toujours beaucoup de monde à cette heure-ci. Je me faufile jusqu'à la salle de pause, entre les clients, et réponds à ceux qui demandent de rapides renseignements car, image oblige, répondre « J'ai terminé ma journée, vous voulez pas aller faire chier quelqu'un d'autre ? » n'est pas professionnel. J'ôte rapidement ma veste logotée. Les couleurs me déplaisent étrangement ce soir. Le logo derrière encore plus. Comme cette journée. Comme ce boulot. Comme la vie dans sa globalité, putain, quelle plaie. Je récupère mes affaires dans mon casier, sors mon téléphone de mon sac que je glisse dans ma poche arrière par habitude, et balance la lanière de ma sacoche par-dessus mon épaule. Je vérifie que tout est à l'intérieur : mes clés, mes clopes, ma tablette, mes papiers. De nouveau mes clopes. Par acquis de conscience.

Le quai de la trois est surchargé. Ce sont les heures de pointe. Les gens quittent le boulot. Les gens rentrent chez eux. Les gens s'entassent sur les quais de tous les métropolitains de Paris. J'approche du bord, là où il y a moins de monde. Mes pompes empiètent sur la ligne de sécurité alors je recule légèrement. Par acquis de conscience, encore une fois.

Je suis l'une des premières à entrer dans la rame et je me colle à côté des portes, les fesses contre un des strapontins repliés. Très vite la température augmente et l'air devint irrespirable. Le déodorant ne camoufle plus les odeurs de transpirations qui émanent des aisselles exposées des voyageurs au bras levé pour tenir la barre centrale là où il y a de la place. J'éprouve un sentiment de répulsion en pensant que la plupart ne se laveront même pas les mains avant de passer à table, plus dégueulasses que les lunettes de toilettes publiques.

Deux stations, c'est long lorsqu'on a qu'une envie : rentrer ! Je regrette presque de ne pas avoir fait le chemin à pieds. Dans une atmosphère respirable.

En bas des escaliers de la sortie de métro, j'attrape une clope que je fourre entre mes lèvres à la moitié des marches puis je l'allume sur l'avant dernière. La première inspiration, longue, témoigne de ma mauvaise humeur : elle sera complètement fumée avant d'atteindre Monoprix. Je traverse ce dernier, difficilement puisque comme à la Fnac, c'est horaire d'affluence. Ces messieurs et dames tournent autour des articles de décoration et de lingerie. Un couple s'attarde même devant les boites de préservatif parfaitement alignées à première caisse, entre quelques parfums. Ca me fait penser à la publicité pour capotes phosphorescentes quo passait à la télé quand j'avais dix ans. J'ai toujours voulu essayer quand j'ai compris à quoi cela servait, davantage pour m'amuser que par utilité puisque je n'ai pas l'attirail à couvrir.

Les hommes ont plus de chance que les femmes dans la vie. Ils peuvent se balader torse nu sans se faire emmerder. Ils n'ont pas à porter de robe ou bien de jupe pour se sentir en valeur. Ils ne se font pas siffler dans la rue. Ils n'écopent pas d'un « Hé connasse ! ». Ils n'ont pas besoin de s'enfiler des boites d'antidouleur une fois par mois, ni à acheter toutes ses protections différentes quand mère nature vient frapper aux ovaires. Et en plus ils ont des putains de capotes phosphorescentes ! Des capotes qui se voient dans la nuit, rien que ça ! Comme si ça aidait ceux qui trouvent pas le trou.

La porte de mon appart claque, la serrure cliquette, les clefs tintent sur le trousseau, et mon corps soupire de plaisir quand l'avion à réaction réussit son atterrissage sans bavure. Les passagers applaudissent le pilote. J'allume ma télévision, mon ordinateur et une clope. Je regarde les programmes en replay, les séries à deux sous proposées, mes mails, et mes messages privés. Je répondrai plus tard.

Je lance le dernier enquête d'action, et tire une longue taffe en me traînant à la cuisine ou je sors du placard un paquet de brioche et un pot de Nutella bien entamé déjà. J'en ai un second car le mois dernier, il y avait la promotion « un acheté, le deuxième à cinquante pourcent » qu'on ne voit jamais sur les packs de dix rouleaux plus deux offerts de papier toilettes car qui achète autant de PQ d'un coup ? Les familles nombreuses… Les personnes atteintes du syndrome du colon irritable, peut-être aussi. Ou bien ceux qui n'achètent jamais de mouchoirs. Un tas de personnes. Encore faut-il avoir l'espace pour les ranger tous ces rouleaux, ce qui n'est pas le cas dans une salle de bain de deux mètres sur un, toilettes comprises. Un lapin bosse à la Fnac, il habite sous une montagne de rouleaux de papier hygiénique, la fondation s'écroule…

Mon téléphone émet deux courtes vibrations sur ma table basse où je pose le pot de chocolat et la brioche au beurre quand les pompiers de Marseille partent en intervention. C'est ce que j'ai définis pour différencier les SMS des réseaux sociaux et des mails. Un seul pour les réseaux, et deux plus longs pour les mails. La plupart du temps, je reçois surtout beaucoup de pub. Ca m'arrive de confondre les SMS et les mails. Je reçois de la pub pour les deux. J'ai perdu l'habitude de me précipiter sur mon téléphone quand il vibre deux fois.

Je défaits le nœud qui ferme le sachet de brioche (ça garde la fraicheur de chaque tranche) et étale non pas une petite cuillère mais bien une grosse louche de chocolat, avant de poser une seconde tranche par-dessus. Sandwich au cacao sur son lit de beurre, je pense avant d'ajouter à haute voix : « Bon appêtit ! ». Je n'attaque pas tout de suite, je tire d'abord ma dernière latte puis écrase mon mégot dans un cendrier posé sur la table.

Mon sandwich dans une main, j'attrape mon téléphone que je déverrouille d'une emprunte de doigts dans ma deuxième. J'y laisse une trace de gras qui me fait froncer les sourcils. Je croque une première bouchée que j'avale de travers en voyant le nom de l'expéditeur. Au numéro associé, j'ai entré « Edelgard ». J'attrape une bouteille d'eau, une qui traîne toujours à côté de mon canapé. A côté ce mon lit. La bouteille de la flemme comme j'aime bien l'appeler. Je descends au moins trois bonnes gorgées avant de reprendre une respiration plus correcte et pense qu'il n'y a pas pire que le gout de la brioche mouillée à l'eau.

Il s'agit seulement d'une photo. Sans bonjour, ni salut, juste une photo. Sans texte.

Une tasse de chocolat chaud – le liquide en a la couleur – à côté d'un livre ouvert page… je plisse les yeux, page deux-cent-soixante-huit. La page est presque entièrement blanche, à l'exception du numéro en bas, et du titre en haut : « EVASION ». Je pense au fait que les pages sur ma liseuse sont noires car je lis en mode nuit, cela m'agresse moins les yeux surtout quand je suis fatiguée, avant de penser au fait qu'elle est au même chapitre que moi. Qu'est-ce qu'elle lit vite…

Mon premier réflexe est de commencer à répondre. Mon second d'effacer mon message. Puis je prends juste une autre bouchée de mon sandwich. Plus grosse que la première. Avant de me laisser retomber dans mon canapé pour y choir comme une fiente de pigeon sur un trottoir maculé de merde. Qu'est-ce que tu crois, que tu l'intéresses ? C'est juste pour parler bouquin. Pour se distraire. Je pense au hamster qui fait des tours de roues. Un lapin bosse à la Fnac, et rencontre un hamster prisonnier dans sa boule…

Je termine mon sandwich et range mon téléphone.