Le secteur librairie de la Fnac est calme et parfaitement bien rangé. Une atmosphère presque irréelle. Pas un client en vue, pas un son à part le grésillement de la LED qui rend l'âme au dessus de mon comptoir sur laquelle je pose un regard appuyé à en garder une tâche blanche dans mon champ de vision les longues secondes suivantes. Claude n'est pas là : jour de repos. Dorothea non plus : jour de repos. Les souris dansent, personne pour s'en apercevoir.
J'apprécie ce genre de moment, ces débuts de journées tranquilles cela signifie que je ne rentrerai pas trop tard chez moi, que je pourrai profiter de ma soirée.
Pourtant, aujourd'hui, je ressens un agacement sourd, je suis d'humeur maussade et morne. Je suis souvent sujette à l'agacement, passager, pour des broutilles, pour un oui ou pour un non, mais qui s'efface généralement rapidement de ma conscience. Aussi vite que c'est arrivé. Cette fois-ci, c'est différent. Plus profond. Persistant. Sans raison apparente. Tout me parait fade.
—Est-ce que ça va, madame Byleth ?
—Ha, salut, Ashe.
Je n'ai même pas remarqué le gamin, chargé des ventes secteur informatique aujourd'hui. Il est surement arrivé avant moi. Ou bien après ? Je n'ai fait attention à rien ce matin. On pourrait accrocher un cartel avec un fil autour de mon cou qui indiquerait : Bylethus blaséus.
—Votre rendez-vous s'est mal passé ?
—Mon rendez-vous ?
Je lève un sourcil interrogateur et puis l'ampoule s'allume. La LED du plafonnier vient néanmoins de griller.
—Ha ! Mercedes. Oui, enfin, tranquille.
—Vous voulez en parler ?
Non, pas vraiment.
—Mon copain dit souvent que j'ai l'oreille attentive.
Je m'adosse contre mon comptoir, le plat des mains posé sur le dessus. Ma tête penche de façon perplexe sur le côté tandis que je l'observe de bas en haut, puis de haut en bas. En diagonales aussi. En long, en large. Puis je m'arrête sur son visage angélique ponctué de petites tâches rousses.
—Parce que tu as un copain ?
Déjà ? je pense très fort. A mes yeux, ce môme sort du berceau, délaisse les couches et découvre à peine le pot !
—Oui, murmure-t-il un avec une certaine gêne avant de se gratter la joue rosée du bout du doigt. Enfin, c'est… c'est mon petit-ami.
—J'avais compris. Ca fait longtemps ?
—Bientôt deux ans.
Je me retiens de lui demander s'il l'a rencontré à la garderie tout en me demandant quel genre de type sort avec un garçon comme lui. Mon esprit fourmille d'imagination, aussi l'image d'un homme de deux fois son âge et baraqué envahit ma tête naturellement. Le genre de type qu'on appelle un Sugar Daddy. Le genre qui refile sa carte bleue en échange de douceur et d'amour. Mais si une telle chose était vraie, Ashe ne serait pas employé à la Fnac, non, il sortirait cette carte bleue pour s'offrir un Dragonfly G4 avec trente-deux giga de ram.
—Madame Byleth ?
—Pardon, j'étais quelque part entre nulle part et ailleurs.
La vérité n'est pas toujours bonne à dire mais il ne faut jamais mentir quand on peut dire la vérité. Encore un truc que mon vieux père m'a appris. « Si tu casses deux vases, avoue pour le premier ». Puis une idée me vient. Encore une idée de mon père : « Si tu veux du chocolat, mange la moitié de tes légumes ».
—Je te raconte si tu arrêtes de m'appeler madame. Ca te va ?
—Je… Je peux essayer, ma…
Je secoue la tête de droite à gauche plusieurs fois, le visage décoré de mon premier sourire de la journée.
—B- Byleth.
Quand le chat n'est pas là, les souris font du progrès !
—Merveilleux !
Je le gratifie d'un grand et sincère sourire cette fois. Un sourire franc. Un sourire de vainqueur. Dorothea sera jalouse, je rajeunis de dix ans. Je cherche par où commencer, je réfléchis à quoi dire, quoi raconter. Y-avait-t-il au moins matière à négocier ? Le chantage, c'est mal. Surtout lorsque la récompense n'existe pas.
—Bon. Si tu veux tout savoir, j'ai rencontré une fille.
—Une fille ? Est-ce que vous parlez de votre rendez-vous ? De Mercedes ?
S'il me pose la question, c'est qu'il connait déjà la réponse. Ou il ne demanderait pas. C'est un garçon intelligent. Assez pour savoir garder un homme quand moi suis-je incapable d'aller plus loin que le premier rancard.
—Mercedes, c'est une fille que j'ai rencontré sur une appli'. Elle est vraiment super et coche pas mal de cases. Charmante, intelligente... Mais je n'ai rien ressentis de particulier pendant notre déjeuner.
Pas plus que lorsqu'on converse par messages.
—On s'est juste vues une fois. Alors, peut-être que c'est un peu tôt pour espérer ressentir quelque chose.
Ashe, silencieux, m'observe attentivement. Ses grands yeux ne me quittent pas une seconde. Il hoche la tête – à peine – à chacune de mes phrases. Gentils garçon.
—Mais il y a cette autre fille aussi… Une avec qui je sais pertinemment que je n'ai aucune chance. Trop bien pour moi, dans tous les sens du terme. Il y avait des obstacles avant même que je n'en découvre d'autres, des barrières que je ne peux pas franchir. Pourtant avec elle, tout semble différent.
Car tout est différent. D'une manière aussi surprenante qu'inexplicable. Edelgard me fait ressentir ce petit quelque chose que je ne ressens jamais, cet intérêt que je n'ai jamais envie de nourrir à l'égard de quelqu'un. Chaque phrase qu'elle prononce, chaque message de sa part, suscite chez moi une réaction. Peu importe de quelle façon et peu importe sa nature. J'y réagis systématiquement. Chaque pensée tournée vers elle est accompagnée d'un frisson qui remonte lentement le long de ma colonne vertébrale pour s'étendre sur mes bras. Chaque regard échangé est chargé de cette tension qui me met en alerte.
—Avec elle… J'ai l'impression de pouvoir être moi-même sans détour, et en même temps cela m'effraie. Qu'est-ce que j'aurais de plus qu'elle ne peut pas déjà avoir en mieux ? C'est vrai, je ne suis que moi. Je suis assez nonchalante, un peu bourrue, loin de représenter un symbole de féminité ou de délicatesse alors qu'elle, incarne l'élégance. Et c'est peu dire.
Elle utilise le mot « commercial » et non « vendeur ». Elle dit « sandwich » et pas « burger ». Elle ne me fait pas remarquer mon franc-parler mais y sourit.
—C'est étrange, non ? Comment quelque chose d'aussi improbable peut sembler si naturel alors que quelque chose de si parfait sur le papier peut sembler si impossible, en réalité.
Les lèvres de Ashe le Nouveau, Ashe le Cœur Prit, désormais, s'étirent pour dessiner un sourire tendre. Son regard déborde de compassion. Comme s'il comprenait les émotions derrières mes mots, derrière chaque tremblement de mon corps que j'essaie de masquer. Derrière l'indifférence physique que je tente de feindre. Comme si cela m'atteignait mais sans m'atteindre vraiment, de très loin et en même temps de tout proche.
—Vous savez, mad… s'arrête-t-il pour mieux reprendre. Byleth, on ne peut pas forcer les sentiments à apparaitre là où ils ne sont pas. Et parfois, même lorsque toutes les circonstances semblent être contre nous, l'amour trouve un chemin. Peut-être que cette fille qui vous semble inaccessible pourrait bien être celle qui vous surprendra le plus.
Pour me surprendre, elle me surprend. Elle est l'incarnation de la surprise. Mais aussi de l'impossible.
Ashe aussi me surprend. Un môme de dix-huit ans à peine me surprend. Je me sens terriblement idiote. Inutile, dans mon genre. Un garçon me donne des conseils en amour… Suis-je tombée si bas ? Du genre à composer les numéros publicitaires afin qu'un charlatan utilise mon horoscope pour dévoiler mon avenir ? Travail : vous ferez de nouvelles rencontres. Ou bien suis simplement entourée de bonnes personnes ? Ashe est une bonne personne.
—L'important c'est d'être honnête avec vous-même. De suivre ce que vous ressentez, peu importe les obstacles et les doutes. C'est là que se trouve le seul chemin à prendre. Il faut vous faire confiance. Faire confiance à ce que dicte votre cœur, m'explique t'il en tapotant sa poitrine. Parfois, il sait mieux que l'esprit.
Ashe le Cœur Prit donne de meilleurs conseils que les charlatans. Il pourrait ouvrir son propre cabinet de conseil en amour, un peu comme dans une série sur Netflix : Sex Education, les MST en moins. Discuter avec lui est très rafraichissant, et se confier réconfortant. Une nouveauté pour moi. D'habitude, je me « confie » seulement à Dorothea, sans jamais être tout à fait transparente avec elle. Je n'ouvre jamais les portes de mon jardin secret. Je suis moi-même incapable de comprendre ce que je ressens, en parler encore plus.
—Ton copain a raison. T'es pas mauvais pour écouter, Le Nouveau.
Il se gratte encore la joue elle est plus rouge, du bout du doigt, et sa main ébouriffe carrément ses cheveux argentés la seconde d'après. J'en fais autant, et on ressemble soudain à deux grands idiots tous les deux.
Mon cœur est plus léger.
