Mon casier pousse un lent cri de désespoir à la pause déjeuner. Le matériel n'est pas aussi neuf que les titres mis en rayon la veille. J'attrape mon téléphone puis referme la porte du placard en métal. Celui de Claude fait moins de bruis, je pense au même moment. Je retourne dans la salle de pause et me dirige vers le frigo où m'attend sagement mon déjeuner depuis la semaine dernière. Monoprix faisait une promotion sur sa gamme de salade : deux achetées et la troisième offerte. J'en ai pris assez pour tenir toute la semaine et j'ai même une salade en rab puisque j'ai déjeuné au restaurant la veille. Je décide de manger celle au chèvre et aux noix et de garder celle au pesto et tomates séchées pour demain. J'arrache aussi un yaourt à boire de son pack et referme l'appareil le visage recouvert d'une pellicule de froid.

Ashe regarde tourner son repas dans le micro-onde et semble avoir relativement hâte de l'avaler. Une douce odeur se dégage et se répand dans la pièce. J'aimerais pouvoir dire que ça me rappelle les plats de mon enfance mais mon père était tout juste bon à décongeler et ouvrir des boites. Autant que je le suis moi-même aujourd'hui. Aussi flemmarde. Dorothea lui dirait de ne pas rester ainsi devant au risque d'attraper un cancer de partout comme elle aime le dire, mais quand l'appareil ne date pas du mésozoïque et qu'il n'est pas cabossé comme la toute première voiture qu'on s'achète, il n'y a aucun risque. Le micro-onde émet un bip autorisant son ouverture et Le Nouveau sort joyeusement son Tupperware. De la vapeur ondule au dessus de ce qui semble être un morceau de quiche aux lardons. Une bonne grosse part pour un très grand garçon.

Ashe et moi nous asseyons autour d'une petite table ronde, à l'écart des collègues des rayons et secteurs à qui on ne parle jamais. Jamais, ou trop rarement pour se souvenir du prénom de l'un ou de l'âge de l'autre. Certains clients sont vraiment pénibles, mais certains collègues le sont encore plus. Et leurs conversations plus insipides encore que le café de la Phillips lorsqu'on oublie de mettre une nouvelle dosette et qu'on se fait couler une tasse.

—Ca a l'air bon tout ça, dis-je de manière intéressée.

Ma salade ne paye pas de mine à côté. Et ne dégage aucune odeur en dehors de celle de la sauce beaucoup trop grasse. Ce dont je ne me soucie pas le moins du monde.

—C'est mon petit-ami qui l'a préparé. Il cuisine toujours une part de plus pour mon déjeuner.

Les Sugars Daddy cuisinent ? Je les imagine plutôt payer des restaurants, ou se payer un chef cuisinier à défaut. Pas enfiler un tablier pour se mettre aux fourneaux et préparer une fournée de biscuits pour le gouter comme le ferait mamie. Je ne cesse de m'interroger sur le copain de Ashe depuis qu'il m'a informée en avoir un, sans pour autant poser de questions. J'appelle ça la vie privée. Dorothea appelle ça l'autisme social. Elle dit que je suis aussi hermétique que ces Tupperware qu'ils font chauffer dans ce micro-onde.

J'ai à peine le temps d'attraper une demi-tomate cerise (une tâche difficile – elles roulent sous ma fourchette) que mon téléphone me tire de ma joie d'en avoir piqué une en vibrant sur la table. Quand on parle du loup on en voit rapidement la queue. Peut-être que la présence de Dorothea hante la Fnac pendant ses jours de repos, prête à me réprimander à la moindre occasion. « Byleth, tu pourrais sourire un peu, c'est la pause ! » dirait-elle, ou bien « tu me fais gouter ? » quand je ramène des crêpes au chocolat qu'il m'arrive de préparer le dimanche ou lorsque je suis prise d'insomnie. Son nom s'affiche sur mon écran.

—Dorothea ?

—Ha ! Byleth ! Est-ce que tu pourrais me rendre un petit service ?

—Bonjour à toi aussi, je vais très bien.

Elle pense sûrement que l'hospital se fou de la charité. Elle aurait raison. Elle me fréquente surtout depuis bien trop longtemps maintenant.

—C'est merveilleux ! Mais pour ce petit service ?

—Qu'est-ce qu'il y a ?

Je me lève de ma chaise, le téléphone dans la main, la main près de l'oreille. J'ai la mauvaise habitude de faire les cents pas lorsqu'on m'appelle. Surtout avec Dorothea. Car avec elle, ca dure souvent un long moment. Marcher m'aide à me concentrer. J'ai vite fait de faire le tour de la pièce devant les fameux collègues dont j'ignore l'âge et le nom et leurs regards idiots.

—Tu pourrais aller regarder dans mon casier si mon portefeuille est là ? Il n'est pas dans mon sac, il a du en tomber hier.

—Okay, je fais laconiquement en prenant mécaniquement le chemin du vestiaire. Toujours le même code ?

—Oui. Tu t'en souviens ?

Difficile d'oublier, c'est sa date d'anniversaire. Je lui avais offert un parfum pour le dernier et j'avais planqué la surprise dans son casier pour qu'elle le découvre en arrivant. Au déjeuner, on avait même partagé un gâteau en son honneur. Elle avait soufflé les bougies. On avait fait ça bien. Notre équipe ressemble à une petite famille vue de loin. A une petite famille d'handicapés mentaux vue de près.

Le cadenas se défait et j'ouvre la porte du casier qui ne grince pas contrairement au mien. J'en sors le fameux portefeuille en cuir rose, si girly, niché dans les plis d'un foulard qu'elle garde ici au cas où la température chuterait. Il faisait plus doux ces deux derniers jours.

—Il est là, je lui indique.

—Ouf ! fait-elle avec soulagement. J'ai eu peur qu'on me l'ait volé dans le métro. Merci !

—Tu veux que je te l'apporte après le boulot ? demandé-je en observant le petit objet sous toutes les coutures pour occuper mes yeux.

Il est vraiment léger. Il ne doit contenir que sa carte bleue, et peut-être des billets. Il est trop fin pour qu'on y range de la monnaie mais assez pour le rentrer dans n'importe quel sac ou poche. J'ai toujours trouvé les portefeuilles peu pratiques pour cette première raison, même si j'en ai un aussi. Mais je n'ai jamais de monnaie.

—Inutile de te déranger, je vais passer le chercher.

—Pas de soucis. A tout à l'heure alors.

Elle répond la même chose puis j'entends le signal de fin d'appel.

Je range le portefeuille de Dorothea là où je l'ai trouvé, en prenant soin qu'il ne disparaisse pas sous les pans du foulard de la jeune femme. Puis je referme correctement le cadenas et m'assure qu'il ne s'ouvre pas. Par acquis de conscience. On n'a jamais signalé de vol parmi les employés mais ce genre de chose arrive. C'est arrivé quelques années avant mon arrivée.

Je retourne ensuite à ma salade pour tenter d'harponner mes tomates cerises qui roulent.

Après avoir savouré mon déjeuner en tête-à-tête, je profite du calme régnant dans la Fnac en début d'après-midi. C'est mon moment de tranquillité, les clients sont rares, retournent pour la majorité en salle de classes ou au boulot. C'est mon royaume de paix. Je ne perds néanmoins pas de temps et m'engage dans les allées afin d'imposer – ou de réimposer – un peu d'ordre dans le chaos de livres délaissés ci-et-là. Guidée par mon sens aiguisé de l'organisation (surtout depuis que je travaille ici), je suis tel un chef d'orchestre dans un concert de pages froissés. Les clients égarés reçoivent mes conseils les plus utiles et précis, et les étagères, auparavant en désordre, se métamorphosent devant mon regard expert. J'aime l'ordre et la propreté. Et Claude aime que je sois obsessionnelle avec l'ordre et la propreté.

Immergée dans ma mission de vendeuse – commerciale – je sens l'atmosphère s'animer doucement à l'approche de l'heure où Dorothea fera son arrivée. Son énergie vibrante, bien que parfois épuisante, apporte toujours une touche de vie bienvenue à notre quotidien. Avec elle le mot ennuie n'existe pas et sa définition encore moins. Dorothea a toujours un sujet de conversation à lancer, un débat à créer, une remarque à faire. Je souris en anticipant sa venue, et j'imagine déjà déferler le flot de paroles inarrêtable de l'histoire du portefeuille égaré. Digne d'une encyclopédie, ou d'une série en trois tomes au moins.