En barque sur l'Amazone


« Voudras-tu reprendre un peu de thé ? demanda Rolf.

— Volontiers », répondit Luna, en lui tendant sa tasse en porcelaine enchantée, où des Niffleurs gambadaient les uns derrière les autres pour attraper les petites pièces d'or qui perlaient du bord.

Rolf inclina doucement la théière en argent martelée de silhouettes d'hippogriffes, et servit le breuvage brûlant.

« Ne veux-tu vraiment pas y goûter, Eléazar ? » questionna Rolf à l'intention de leur stagiaire, haussant la voix pour se faire entendre par-dessus les chocs sourds qui tambourinaient sans discontinuer contre leur barque.

Ce dernier se tenait recroquevillé derrière Luna, soucieux de se tenir à la plus grande distance possible des bords de leur esquif :

« Non merci, déclina-t-il poliment, ce n'est pas vraiment ce que je préfère. »

Le refus avait moins à voir avec les préférences d'Eléazar, qu'avec son inquiétude devant le fait qu'il ne s'agissait pas de bon vrai thé anglais. Le couple Dragonneau avait en effet préparé ce qu'il convenait plutôt d'appeler une infusion avec des herbes ramassées dans la forêt amazonienne deux jours plus tôt. Eléazar avait une conscience aiguë du fait que ses tuteurs étaient magizoologistes, pas magibotanistes, et même si tous trois avaient pu observer des singes descendre des cimes pour mastiquer spécifiquement ces mêmes herbes, et qu'ils gardaient tous sur eux un bézoard au cas où, il préférait ne pas imposer cette mixture à son système digestif. Il avait déjà été suffisamment incommodé pendant leur précédente excursion en Chine.

Les coups sourds continuaient de résonner contre les parois de la barque immobilisée au milieu de l'Amazone, et Eléazar ne parvenait pas à en distraire son attention.

« Combien de temps pensez-vous que nous allons rester bloqués ? demanda-t-il pour ce qu'il avait oublié être la sixième fois.

— Jusqu'à ce que ces magiranhas trouvent une autre proie magique, rappela Luna avec patience après avoir siroté une nouvelle gorgée de son infusion.

— Et vous êtes absolument sûrs qu'ils ne vont pas ronger la barque pour nous atteindre ? questionna Eléazar pour ce qu'il savait être la cinquième fois.

— Absolument sûrs, tenta de l'apaiser à nouveau Rolf, le bois provient d'arbres enchantés pendant leur croissance pour être indestructibles à tout instrument autre que les outils enchantés des menuisiers spécialisés.

— C'est qu'ils sont quand même nombreux, ces magiranhas, se justifia Eléazar sur un ton d'excuse, suffisamment nombreux pour nous bloquer au milieu du fleuve.

— C'est tout ce qu'ils peuvent nous faire, le consola Luna, cogner contre notre coque et nous empêcher d'avancer. Rolf en a déjà pêché deux pour les examiner, nous n'avons plus à nous en préoccuper.

— Vous ne croyez pas qu'ils nous en veulent un peu pour ça, questionna Eléazar, dont les nerfs étaient mis à rude épreuve par les coups répétés sur la barque, même si on a relâché leurs congénères ?

— Mais non, assura Rolf. Ils ont juste faim. »

Ce dernier commentaire redoubla l'anxiété du stagiaire, même si le « et nous sommes la proie magique la plus proche » était resté tacite. Cette fois-ci.

Rolf et Luna se regardèrent au-dessus de leurs tasses respectives, ignorant volontairement le bruit des magiranhas qui venaient taper en masse contre la barque heureusement équipée d'un charme anti-chavirement.

Luna tendit sa tasse à Rolf, puis se retourna agilement sur son banc pour faire face à Eléazar. Ce n'était que la deuxième expédition à laquelle le stagiaire participait avec eux, et, après leurs aventures en Chine, elle avait aisément perçu toute son hésitation à les accompagner en Amazonie à la recherche de quetzalcoatls bleus. Elle avait cependant pris sa participation à cette seconde expédition comme un signe positif, le signe que leur jeune stagiaire commençait à se délester de ses peurs primaires pour embrasser de tout cœur une carrière de magizoologiste. Mais depuis leur arrivée en Amérique du Sud, il était resté anxieux, méfiant, sur ses gardes, et semblait incapable de se détendre et prendre plaisir à leurs pérégrinations, même quand ils avaient en effet trouvé un couple de quetzalcoatls bleus – il était vrai cependant que ces derniers l'avaient inexplicablement pris en grippe, et avaient essayé à plusieurs reprises de lui crever les yeux, ce qui faisait qu'il avait passé la majeure partie de leur rencontre avec ces magnifiques créatures à se protéger la tête. Il était vrai aussi que, lors de leurs recherches, il avait été mordu sept fois par des araignées, six fois par des serpents, cinq fois par des singes, trois fois par des rats, et une fois par un anaconda. C'était une bonne chose qu'ils aient pu emporter ou concocter les antidotes correspondants. Mais depuis trois heures qu'ils étaient coincés au milieu de l'Amazone par une bande de magiranhas voraces, elle le trouvait encore plus anxieux, et même, dirait-elle, monomaniaque. Elle s'inquiétait de l'entendre répéter en boucle les mêmes questions, sans paraître entendre leurs réponses, et murmurer des prières incessantes.

Elle se pencha pour toucher sa main. Il sursauta et leva vers elle des yeux paniqués. Elle commença doucement :

« Eléazar, tu sais que tu peux tout nous dire, à Rolf et à moi. »

Cela ne sembla pas le rassurer. Elle continua :

« Et pour être moi aussi sincère avec toi... »

Elle marqua un temps de pause pour lui sourire avant de poursuivre :

« Je dois dire, en utilisant une expression de chez toi, qu'on pédale dans la choucroute là, non ? »

Elle espérait détendre l'atmosphère, mais il ne semblait pas la comprendre et répéta le mot « choucroute » presque inaudiblement. Elle reprit plus directement :

« Je veux dire qu'on se répète. N'as-tu pas remarqué que tu nous as posé plusieurs fois les mêmes questions, et que nous t'avons répondu plusieurs fois les mêmes choses ?

— C'est que, s'excusa-t-il en bredouillant un peu, la situation actuelle me rend nerveux. »

Luna lui tapota doucement la main :

« Ne crains rien, Rolf et moi sommes avec toi, et nous avons beaucoup d'expérience dans ce genre de situation. »

Eléazar ne put s'empêcher d'imaginer sa future carrière de magizoologiste, pleine de dangers de mort et de morsures, et frissonna.

« Nous serons bientôt de retour vers la civilisation, rappela Luna pour lui changer les idées, et nous pourrons prendre un portoloin pour rentrer en Europe. Ne m'as-tu pas dit que tu avais hâte de revoir ta famille et de leur raconter tes aventures ? »

Eléazar se raccrocha à cette distraction comme à une planche de salut :

« Si, si, le premier août nous allons célébrer le mariage de mon frère Alphonse avec sa fiancée Albertine, et nous avons préparé une grande fête de famille. C'est moi le témoin.

— Oui, tu nous en as parlé, l'encouragea Luna. C'est merveilleux de fêter ainsi l'amour ! Et que leur offres-tu comme cadeau de mariage ?

— Je participe au cadeau familial : une croisière sur le Nil.

— Quelle merveilleuse idée ! s'exclama sincèrement Luna, qui connaissait déjà la réponse. Qui l'a suggérée ? »

Eléazar se détendait peu à peu, anticipant la joie des festivités et le bonheur du jeune couple, et Luna l'accompagnait d'une voix rassurante.

« Je ne vous ai pas dit que c'était moi ? reprit-il. J'ai moi-même fait une croisière en Égypte il y a quelques années, et c'était tout simplement merveilleux ! Il y avait tous ces temples sur les berges, le confort du bateau, la beauté des couchers de soleil sur le sable, le charme des felouques qui nous croisaient avec des musiciens, ... »

Luna se redressa sur son siège, heureuse d'avoir réussi à distraire son stagiaire et de l'avoir guidé vers des souvenirs heureux qui lui faisaient oublier leur situation actuelle. Il ne lui déplaisait pas de l'entendre se remémorer les plaisirs de ce voyage.

« … et nous mangions du poisson frais pêché exprès pour nous dans le Nil... »

C'est alors qu'un magiranha plus aventureux que les autres sauta vigoureusement dans la barque et mordit Eléazar à la main.


Ce texte a été rédigé dans le cadre de la foire aux prompts du FoF, le forum des francophones du site fanfiction (et maintenant discord) où l'on peut se retrouver pour discuter et s'amuser. Les contraintes, outre une contrainte de temps, étaient les suivantes :

- une réplique : « On pédale dans la choucroute là, non ? »

- un objet : une tasse de thé

- un lieu : une barque

- une date : le 1er août