Trente-quatre minutes s'étaient écoulées depuis l'envoi hasardeux des messages à des gens que Jackson ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam.
Sans surprise, il s'était déjà récolté trois vus, et absolument aucune réponse.
Pour être honnête, Jackson n'en était même pas triste. Il s'y attendait, avait vu cela venir tout comme il voyait de plus en plus son propre avenir s'effacer. Par rapport à cela, il ne ressentait pas grand-chose. Une forme de regret, peut-être. Enfin, il n'en était même pas sûr. Forcément, c'était triste de constater que l'indifférence existait sur les réseaux aussi, autant dans le monde virtuel que le réel. Evidemment, cela renforçait son absence quasi-totale de foi en l'humanité. Avoir décidé de quitter ce monde n'était donc définitivement pas une mauvaise décision. Il n'y avait plus qu'à attendre. Très honnêtement, il aurait pu sauter le pas directement, sans se poser de question et surtout, sans jouer à ce jeu stupide qui ne faisait que retarder l'échéance. Jackson se justifia mentalement en se disant qu'il n'avait qu'une parole. Il avait voulu jouer à ça et ne pas rendre les choses si faciles, eh bien le voilà.
Mais le garçon mourant en lui pensait tout autre chose.
Bien caché dans les tréfonds de son esprit, l'espoir d'une réponse était ténu, mais présent.
Avouer officiellement qu'il mourait d'envie qu'on lui envoie un petit quelque chose n'arriverait pas. Il avait sa fierté, son ego, mais surtout ce truc qui le poussait à ne pas trop penser à cela parce que… Parce qu'il se protégeait, en un sens. Il n'avait personne pour cela, alors il le faisait lui-même. Enfin, lorsque les cinquante-neuf minutes seraient écoulées, cette préoccupation serait loin, bien loin, comme toutes les autres. Jackson serait une étoile parmi les étoiles, et c'était parfaitement bien comme ça. De toute façon, il ne manquerait à personne, alors à quoi bon attendre encore ? L'espoir. Malgré lui, il revenait en force, comme un parasite endormi qui refaisait surface dans les pires moments.
Pour s'occuper en attendant la fin du temps qu'il s'était imposé, Jackson ne fit rien d'autre que scroller sur son réseau social, tout en vérifiant de temps à autres l'icône de ses messages. Et lorsqu'il allait checker, au cas-où, il tombait sur l'ignorance en personne. Il avait récolté deux vus de plus. Bien, pensa-t-il, c'était en bonne voie. Son ventre se mit à gargouiller, il l'ignora purement et simplement. Il ne ressentait pas la sensation de faim à proprement parler. C'était abstrait, juste une douleur légère au niveau de son ventre.
C'est ainsi que le temps passa sans rien de nouveau, si bien que Jackson vit arriver la cinquante-huitième minute sans aucune surprise. Evidemment, il laissa tomber toute forme d'espoir. Son inconscient finit par abandonner, lui aussi. A quoi bon chercher encore de quoi se motiver alors que tout était contre lui ? Il fallait qu'il se rende à l'évidence : c'était fini.
Ce qui était triste, c'est qu'il attendait également un message de ses parents. Ils avaient beau ne pas être en très bon termes, Jackson se disait… Qu'ils pouvaient tout de même, de temps à autre, avoir une pensée, même hargneuse, pour leur fils. Leur fils adopté. Là aussi Jackson se sentit stupide. Evidemment, comment manquer à une famille dont il n'était pas issu ? Tu es d'une stupidité affligeante, Jackson. En fait, chaque pensée qui le traversait était une excuse pour se fustiger et justifier ce qu'il s'apprêtait à faire. Oui, c'était un moyen, en quelque sorte, de ne pas avoir à hésiter le moment venu. Flancher, c'était prendre le risque d'abandonner. Dans sa situation, ce n'était pas envisageable. Il en avait assez de traîner sa carcasse en cours, ou juste hors de son lit. Il était arrivé à un stade où respirer le même air que les autres lui faisait mal, comme s'il était toxique pour lui.
Le temps de la dernière minute s'égrena à une vitesse affreusement lente et juste pour cette fois, Jackson souhaita qu'il fut rapide. Mais comme si le destin était contre lui, il vit s'écouler les secondes. Et ne quitta pas son icône de messages des yeux, comme pour se faire du mal.
Mais ce qu'il se passa le laissa interdit.
L'icône se para de rouge et il vit avec stupéfaction un petit « 1 » blanc se faire une place dans la pastille rouge. Au même moment, la cinquante-huitième minute fut écoulée. Le compte à rebours arrivé à son terme le narguait. On lui avait répondu, et dans son cœur s'alluma une minuscule petite flamme d'espoir. Mais il éteignit la flammèche instantanément. Il ne pouvait pas se faire de tels faux-espoirs alors qu'il n'avait même pas encore ouvert la notification qu'il avait reçue. Ce pouvait être un bot publicitaire ou de sexe, ou bien un individu lambda partageant son commerce… Oui, voilà, c'était ça. Pas de quoi s'enflammer de la sorte. Il inspira, expira, répéta la chose plusieurs fois avant de laisser son doigt appuyer sur la petite icône.
Il avait effectivement un message. Un réel message. D'une personne toute aussi réelle, semblait-il.
De : BadMischief.
« … Salut ? Je te préviens tout de suite, si tu fais partie de tous ces connards qui viennent polluer les messages privés des gens pour leur vendre de fausses propositions pour des shootings photos où faut toujours plus se désaper dans le but unique de te rincer l'œil, je te colle un procès sans même te connaître. »
Au départ, Jackson fronça les sourcils, ne s'attendant pas à un tel déluge de… Méfiance ? Oui, la personne qui venait de lui répondre se méfiait très clairement de lui parce que… Ah, oui. Jackson avait oublié un détail. Son image de profil était un objectif d'appareil photo. Dans sa biographie, il avait marqué faire de la photographie à ses heures perdues. Une phrase d'accroche aussi stupide que ce compte qu'il avait créé et qui restait le sien même s'il avait cessé toute activité depuis des mois.
Un instant, il oublia tout. Son idée sordide, ses cinquante-neuf minutes, y compris le fait qu'il s'agissait de la seule personne à lui avoir répondu. S'il y avait bien une chose que Jackson détestait, c'était la méprise, l'injustice. Être pris pour un pervers le révulsait, même si la méprise pouvait être compréhensible. Alors, il lui écrivit un rapide message sans attendre.
« Déjà tu vas te calmer. Ce compte est ancien, je ne prends plus de photos depuis longtemps alors tes réflexions à deux balles, tu peux te les garder. Tu me reparles comme ça, je te fais manger le bitume. »
C'était peut-être un peu violent, mais Jackson n'avait jamais eu la langue dans sa poche. Il avait toujours été direct, à dire ce qu'il pensait, quitte à se faire des ennemis. La violence verbale n'était pas quelque chose de bien et il le savait. Toutefois, il s'agissait de son seul moyen de protection contre l'inconnu. Se montrer direct et « fort », pour ne pas passer pour faible et s'en prendre plein la figure. Il avait toujours fait ça, et ne s'était fait que rarement emmerder.
Nouveau message.
De : BadMischief.
« Je te signale que c'est toi qui viens m'aborder alors tu m'excuseras, hein, mais tes menaces à deux balles, tu peux te les garder. »
L'inconnu avait sciemment repris l'expression de Jackson juste pour l'embêter, et ça marchait, car le blond sentait lentement l'irritation poindre. En plus d'être agaçant, ce mec n'était absolument pas original : il n'avait aucune répartie. Enfin si, mais il utilisait la sienne pour la retourner contre lui. Alors qu'il allait répondre, un nouveau message de ce « BadMischief » apparut sous ses yeux ébahis :
« Bon, pas que tu m'emmerdes mais j'aimerais bien savoir pourquoi tu me parles. »
Là, aussi simplement que cela, Jackson eut l'impression de se prendre une douche froide alors que ces quelques mots lui rappelaient la situation dans laquelle il se trouvait et la raison pour laquelle il avait entamé ce qu'il n'aurait jamais imaginé être une… Conversation. Elle était spéciale, pas forcément normale, empreinte d'agressivité, mais… Cela restait une discussion. Plus ou moins normale, d'ailleurs. Pendant un cours laps de temps, Jackson avait eu l'impression de… Parler normalement, comme s'il était lui-même, balançait ses mots avec honnêteté et énergie, chose qui ne lui était pas arrivée depuis… Longtemps. Alors forcément, revenir à la réalité lui fit mal. Il était seul dans son appartement, à deux doigts de se foutre en l'air. Et ce mec lui avait répondu. Techniquement, il avait perdu à son propre jeu, mais ce n'était pas vraiment ça qu'il retenait. Non, il avait… Il avait envie que cette discussion continue, peur qu'elle s'arrête et qu'elle le laisse dans cette solitude qui le terrifiait.
« Le hasard. »
Voilà ce qu'il répondit instinctivement. Parce que c'était vrai. Là, tout se jouait : ou cet inconnu trouvait un intérêt à accepter de continuer cette conversation, ou bien il coupait court. Dans le deuxième cas, Jackson retournerait dans son morne quotidien, se retrouverait seul avec ses démons, obligé de vivre parce qu'il avait tendance à un peu trop respecter sa parole, même envers lui-même. Cette idée le faisait d'ores et déjà paniquer, si bien qu'il resserra ses doigts sur son téléphone et se retrouva mentalement à prier de manière misérable pour que l'inconnu, dans sa grande ignorance, ait pitié de lui. Qu'il lui accorde un peu d'intérêt, histoire de tromper l'ennui, le temps, de prolonger un peu cette parenthèse de sa vie. Parce qu'un évènement appréciable ne durait jamais. Il était toujours atrocement court, bien trop pour qu'il puisse en jouir réellement et recharger ses batteries intérieures. Il fallait qu'il profite, qu'il se nourrisse de cet instant avant de sombrer à nouveau. Jackson soupira. C'était fou l'effet qu'une pauvre interaction avait sur lui : l'on aurait dit un drogué dans l'attente de sa dose. La solitude était plus qu'une habitude. Dans le fond, il s'agissait surtout de son unique compagne. Elle avait ses côtés rassurants et en même temps… C'était cette amie pesante qui appuyait de tout son poids sur ses épaules pour qu'il abandonne tout combat et faisait ainsi passer le dialogue pour un exercice aussi fatiguant que difficile, essayant de l'en dégoûter. C'était tout le contraire que ça lui faisait. Il mourait d'envie de continuer de parler alors qu'il avait été à deux doigts – ou plutôt à cinquante-neuf minutes – de s'ôter la vie.
Son téléphone vibra.
« T'as pas mieux comme réponse ? Non parce que ça fait disquette un peu nulle. Le hasard, le destin, toutes ces conneries à deux balles… Beurk. Si tu cherches à me draguer, pas de soucis, je suis open. Mais mets-y au moins les formes. Impressionne-moi. »
Jackson esquissa un sourire amusé si fin et si faible qu'il n'était même pas conscient de la manière dont ses lèvres s'étiraient.
Il n'était pas sauvé, non. Disons que l'échéance était simplement repoussée.
