Jackson se sentait épuisé, mentalement épuisé. Il avait repris les chemins de l'université depuis deux jours déjà et il avait l'impression que sa tête allait exploser. Trop de monde. Trop de bruits. Trop d'agitation. Le blond avait beau savoir que c'était on ne peut plus normal, il n'arrivait pas à s'y habituer. Le retour à la vie comme il l'entendait prendrait du temps. Il finirait certainement par se réaccoutumer à… Tous ces désagréments. Car si la solitude lui pesait, elle avait ses bons côtés et le silence… En était un des meilleurs. Jackson se pinça l'arête du nez et se remit à marcher. Il venait de finir un cours que beaucoup jugeaient très intéressant, mais que lui considérait comme ennuyeux à mourir. Si le sujet en lui-même n'était pas des plus passionnants, la manière dont il était abordé laissait complètement à désirer… La faute au professeur qui semblait n'enseigner la chose que par obligation. A l'université, il était courant pour des enseignants de se retrouver à apprendre à des étudiants des choses qu'ils n'appréciaient pas, tout simplement parce que chaque établissement manquait de personnel… Y compris d'enseignants spécialisés.
Ainsi, tout paraissait plus compliqué, plus difficile et lent à comprendre. Jackson était sans doute le seul dans ce cas-là, mais il n'en avait cure. Il n'était pas là pour les autres.
Vint un moment, inévitable, où il dut aller aux toilettes. Le blond évitait au maximum de devoir se soulager la vessie en dehors de chez lui en raison du côté dégueulasse et crasseux de la plupart des cabines, mais il y avait des fois où il fallait savoir faire fi de son dégoût pour se sentir mieux. Au pire, il aurait juste à se laver les mains en étant bien plus méticuleux que d'ordinaire. Ainsi, Jackson pénétra dans le no man's land. Son regard accrocha directement un détail, et pas des moindres. Le blond se figea et ne sut comment interpréter ce qu'il voyait. En général, il aurait passé son chemin et laissé ces quelques gouttes de sang où elles étaient. Peu nombreuses mais tout de même présentes, elles ornaient bizarrement l'un des trois lavabos mis à disposition des étudiants dans cette salle contenant plusieurs cabines et quelques urinoirs. Salle qui était bien plus propre que dans ses souvenirs, si l'on exceptait le sang. Oui, mais voilà : du bruit lui parvenait. Et la porte de l'une des cabines s'ouvrit dans un claquement sec, laissant apparaître un jeune homme aux traits familiers. Il avait la lèvre fendue, un saignement léger au niveau de l'arcade sourcilière. Jackson le vit passer un de ses poings abîmés dans ses cheveux en bataille. Il avait le visage un peu pâle : ses joues rougies et ses grains de beauté ressortaient parfaitement bien. Un peu trop, peut-être. Son souffle court ne lui conférait pas une meilleure allure et Jackson remarqua que ses poings… Ses deux poings avaient pris cher, plus encore que son visage.
Et c'est ainsi que le blond reconnut le propriétaire de la Jeep bleue, cette voiture qu'il voyait rendre l'âme chaque jour qui passait.
Le châtain tourna la tête vers lui, le toisa rapidement, avant de se diriger le lavabo et de se laver les mains. Il en profita pour en faire de même avec son visage et pour nettoyer les quelques gouttes de sang qui étaient encore là. Plus que perplexe, Jackson ne sut quoi faire. S'affoler ? Lui demander s'il pouvait lui être utile ? L'aider ? L'accompagner au service médical de l'université ? Quoique si le châtain ne faisait que nettoyer ses blessures avec de l'eau, cela voulait dire qu'il comptait se débrouiller par lui-même et non faire voir son cas à un médecin qui, de toute manière, ne ferait rien de plus que désinfecter ses plaies et y mettre quelques pansements.
- Qu'est-ce que tu regardes ?
Jackson manqua de sursauter. Il n'était pas peureux par nature, mais il fallait avouer que l'état du jeune homme l'avait fait se perdre dans ses pensées, tant et si bien qu'il avait commencé à le fixer sans même s'en rendre compte. Son instinct de survie à moitié défaillant lui souffla de reculer : il n'en fit rien. Parce que le regard qui était posé sur lui était aussi peu menaçant que ne l'était le ton de ses paroles. Le propriétaire de la Jeep lui avait posé cette question sans aucune animosité, ce qui était étrange compte tenu des mots utilisés, mais… Qu'importe.
- Rien, répondit Jackson.
L'envie d'uriner, qui l'avait conduit jusqu'ici, semblait avoir disparu, tant et si bien qu'il resta planté là, à ne rien faire d'autre que de fixer cet étrange étudiant qui, enfin, commençait à s'essuyer le visage.
- Tu devrais faire attention et sortir d'ici, lui conseilla le châtain.
Jackson haussa un sourcil. Le menaçait-il ? Pas qu'il ait réellement peur de lui, mais… Le blond faisait toujours tout pour éviter les ennuis mais s'il ne pouvait pas les éviter, il essayait de limiter les dégâts potentiels au maximum. Il n'avait donc pas la moindre intention de chercher des noises à ce mec dont il avait déjà entendu le prénom, mais jamais retenu. Dans ses souvenirs, il était incompréhensible.
- Pour quelle raison ? S'entendit-il demander.
D'où lui venait cette espèce de cran qu'il n'était pas censé avoir ? S'il devait se défendre, Jackson le ferait. Il n'avait pas peur des gens, en soi, il avait juste perdu l'habitude de les voir.
- Ils vont bientôt revenir, répondit tout naturellement le châtain comme si Jackson savait de qui il parlait. Tu me diras, j'en ai foutu un au tapis, mais bon… Ce genre de mecs, ça pète une durite assez facilement. Il suffit que tu te trouves sur leur chemin pour qu'ils décident que te péter la gueule est une activité sympa.
L'étudiant fit une courte pause, le temps de sortir une espèce de coton de sa poche, coton dont il se servit sur son visage. Les yeux rivés sur son reflet, il continua de parler à Jackson sans que celui-ci n'en comprenne la raison :
- Ils savent que je suis ici et ne vont pas tarder à arriver. Je te conseille donc de dégager, histoire de ne pas risquer d'attirer leur attention. Pose ta pêche et va vite voir ailleurs si tu ne veux pas qu'on touche à ta belle gueule.
Le châtain parlait avec un détachement évident, comme s'il n'avait rien, comme s'il discutait avec lui de la pluie et du beau temps. Et pour être honnête, Jackson n'y comprenait rien. S'il s'était fait agresser et qu'il avait agresser à son tour… Il en oubliait complètement la raison de sa venue ici.
- Du coup en résumé… Casse-toi, répéta gentiment l'autre, avec ce même air détaché collé au visage.
Et Jackson, son instinct de survie étant définitivement aléatoire, ne trouva rien de mieux à répondre que de lui demander ceci :
- Tu ne veux pas… Te soigner ?
Parce que malgré le fait que le châtain lui ait clairement dit qu'il avait passé un type à tabac, Jackson ne le trouvait pas extrêmement terrifiant. Le jeune homme ne se montrait pas le moins du monde agressif à son égard et il se permettait même de lui donner des conseils. Etrange… Voilà un adjectif qui lui allait comme un gant. Jackson n'était pas mieux : au lieu de simplement s'en aller et faire comme s'il n'avait rien vu pour, par exemple, s'occuper de ses affaires, restait. Ses pieds semblaient vissés dans le sol, pas décidés pour un sou à s'en aller.
L'étudiant lui jeta un regard étonné, qui se voila rapidement. Il haussa les épaules.
- Ça guérira, fit-il simplement.
Il y avait quelque chose de particulier dans son attitude, dans son comportement aussi énigmatique que peu logique, tant et si bien qu'il captivait Jackson, sans que celui-ci ne comprenne exactement pourquoi.
- Tu as l'air… Inconscient, lâcha Jackson.
Parce que ne passer qu'un peu d'eau sur ses blessures… Ce n'était pas assez. Elles semblaient légères, superficielles, mais elles restaient là, présentes. Un rien pouvait les faire s'infecter.
- Et toi, tu cherches les emmerdes, lui fit remarquer le châtain. Si les autres viennent te rétamer parce qu'ils te voient avec moi, ne viens pas te plaindre. Je ne te défendrai pas.
Il continuait de se passer le coton sur son visage, comme pour sécher sa peau en douceur, évitant au mieux de réveiller quelque semblant de douleur. Jackson sentit quelque chose être piqué en lui.
- Je n'ai pas besoin qu'on me défende, ne put-il s'empêcher de rétorquer, son ego prenant le dessus.
- T'as une belle gueule, rétorqua le châtain en se concentrant sur son reflet. Les beaux gosses, ça ne sait pas se défendre.
Ses gestes étaient minutieux, légers, soigneux. Jackson y vit là une sorte d'habitude, tout comme ces espèces de petites cicatrices, sur les poings abîmés du bagarreur. Jackson ne releva pas le compliment fait à son égard. Il avait glissé sur lui comme une brise légère. Il s'attarda plutôt sur l'affirmation qui, elle, le rabaissait. Piqué dans son ego, il croisa les bras sur son torse.
- Tu crois que mes muscles, c'est pour faire joli ? S'enquit-il, légèrement moqueur.
Il n'avait pas pour habitude de se vanter – il ne faisait plus ça depuis longtemps. Mais il s'entretenait malgré tout : malgré la lourdeur de ses membres, l'effort que lui demandait chaque action, l'envie de tout plaquer pour arrêter cette vie. La seule chose qu'il n'avait jamais arrêtée, c'était le sport. La douleur, une bonne douleur, pour se sentir encore vivant. Mais les mots de cet étudiant, aussi simples soient-ils, lui faisaient un effet étrange. Il n'arrivait pas à simplement se dire qu'il devait partir, stopper cette conversation aussi inutile que dangereuse. Si le châtain disait vrai, une petite troupe de dégénérés pouvait arriver d'une minute à l'autre pour défoncer son joli visage déjà un peu amoché. Après, il était également possible que son vis-à-vis lui mente pour le pousser à partir. En attendant, il continuait de se « soigner » tout en ne faisant rien pour mettre un terme à cette discussion incongrue.
- C'est que de la gonflette, répondit naturellement le châtain, avant de jeter son coton rougi à la poubelle.
Ainsi, il se retourna vers Jackson et s'appuya sur le rebord du lavabo.
- Tu ne ferais pas de mal à une mouche, le provoqua-t-il, un très léger rictus éclairant son visage.
- Ce n'est pas toi qui m'as dit que je cherchais les emmerdes ? Il me semble que c'est ce que tu fais, renchérit Jackson.
Pourquoi continuait-il ? Pourquoi relançait-il sans arrêt cette conversation sans queue ni tête ? Jackson ne se reconnaissait pas et pourtant, il ne faisait que… Parler. Parler, et réagir. Parler, et provoquer. Si le blond avait l'habitude d'éviter les gens, il se sentait parfaitement à son aise dans ces toilettes, avec cet étudiant particulier.
Le châtain esquissa un réel sourire mutin et pencha légèrement la tête sur le côté.
- Je plaide coupable, fit-il, l'air faussement penaud.
Jackson étouffa l'amusement qui le prit, réprima le très léger rictus qui allait, à son tour, s'afficher sur son visage. Il voulait faire le fier, montrer qu'il ne se laissait pas décontenancer par son comportement aussi incompréhensible… Qu'attirant. L'attirance en question n'était ni physique, ni sexuelle : elle était de l'ordre de l'étincelle, du renouveau. Du vivant. L'étudiant face à lui le captivait, lui donnait envie de parler, de le provoquer, de ne pas rester seul. Était-il un aimant à problèmes ? Probablement, et Jackson fuyait le plus possible les problèmes. Néanmoins… Son instinct de survie toujours aussi aléatoire lui soufflait que ça allait. Oh, sans doute ne reverrait-il pas ce jeune homme à part de loin, mais il fallait avouer que cette conversation particulière… Le titillait. Il n'avait bizarrement pas envie d'y mettre fin. Pas tout de suite. Entre BadMischief et lui… La vie lui envoyait-elle un signal ? Le top départ pour reprendre le cours de son existence ? Jackson balaya rapidement cette idée. Il n'avait jamais cru à ce genre de choses. C'était stupide.
Et puis, comme pour mettre fin à ce moment très légèrement piquant, l'on entendit de l'agitation provenant de l'extérieur. Le regard du châtain changea instantanément. Il devint atrocement sérieux, mais sans perdre son étincelle. Dans un mouvement que Jackson ne pouvait prévoir, l'étudiant l'attrapa par le bras et le tira à sa suite. Les toilettes avaient deux entrées : celles par laquelle le blond était arrivé et une autre, au fond.
- Mais qu'est-ce que tu fais ?! Lui demanda-t-il alors qu'il ouvrait la porte.
- Je sauve ta belle gueule, tête brûlée ! Répondit le châtain en accélérant la cadence.
Il avait une poigne ferme, tant et si bien que Jackson se retrouva à courir à sa suite dans les couloirs du bâtiment qui, comme les autres, était noir de monde. Tout sentiment de tranquillité le quitta, tout piquant disparut en lui. La flamme de l'amusement, à son tour, s'éteignit. Mais le propriétaire de la Jeep ne le lâcha pas pour autant, il resserra son étreinte sur son bras et ralentit drastiquement le rythme pour se fondre dans la masse étudiante.
Son regard à lui, semblable à du whisky, était vif. L'étincelle dominait.
