Ils avaient couru de longues minutes, bien trop pour ressortir de cette course indemne. Et encore, le châtain s'était arrêté seulement à sa demande, parce que Jackson avait beau être sportif, ce n'était pas un roi de l'endurance. Enfin en temps normal, ça irait, simplement… L'angoisse de la foule faisait son effet sur lui. Elle le rendait moins performant, plus fébrile. Pourquoi diable y avait-il tant d'étudiants dans une université ? Pourquoi les places ne semblaient-elles pas limitées ? Il était d'accord avec l'idée que l'éducation puisse être accessible à tous, néanmoins… Son anxiété ne l'aidait pas et le fatiguait plus qu'elle n'était censée le faire. Alors oui, il récupérait comme il le pouvait, complètement essoufflé. S'il se rendait compte qu'il n'y arrivait pas vraiment ? Bien sûr. Tout ça, c'était à cause de cette fichue anxiété, cette vieille ennemie qu'il peinait réellement à combattre. Et tous ces gens autour d'eux… Jackson se redressa et son regard angoissé les parcourut tous. Trop nombreux. Ils étaient vraiment trop nombreux. Et pourtant, il n'allait pas flancher. Pas ici, non. Ici, il ne pouvait pas vraiment se le permettre. Pas alors qu'il n'était pas chez lui, qu'il ne pouvait pas se calfeutrer dans sa chambre. Alors oui, ils se fondaient littéralement au milieu des autres, mais Jackson se demanda, l'espace d'un instant, s'il n'allait pas finir en carpette d'ici quelques minutes. Une carpette morte d'angoisse. Toujours essoufflé, Jackson s'efforça de museler ce stress, de réduire la taille de la boule dans son ventre. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour cela et alors qu'il entrevoyait potentiellement le bout de cette tentative potentiellement salvatrice, le châtain se saisit à nouveau de son poignet et le tira à sa suite sans crier gare. Jackson rouspéta et lui demanda d'une voix rauque et sur un ton un peu brusque, ce qu'il foutait. L'autre ne lui répondit pas mais l'emporta il ne savait où. Jackson suivit aussi bien qu'il le put cette cadence rapide, mais tout de même plus lente qu'auparavant. Son souffle restait court et son cœur continuait de battre à un rythme trop élevé. Et même s'il ne faisait pas confiance à ce presque inconnu, il n'avait pas le choix, sinon d'attendre de voir où il l'emmenait, en espérant toutefois qu'il ne tarde pas trop. Le blond avait réellement besoin de se poser, de reprendre son souffle… De juste prendre le temps de se calmer. Parce que cet empressement le stressait encore plus qu'il ne l'était déjà, en réalité.
Enfin, ils finirent par s'arrêter, à l'extérieur, dans un côté boisé du campus, où les arbres régnaient en maîtres. Il s'agissait du parc de l'université, un endroit où les étudiants allaient parfois se ressourcer. Il était si grand et si vert qu'on pouvait y aller sans avoir l'impression d'être dérangé par qui que ce soit. Chacun pouvait y trouver un petit coin de tranquillité et y flâner le temps souhaité. Jackson connaissait cet endroit pour l'avoir déjà aperçu, mais jamais il n'était allé jusqu'à s'y rendre. Enfin, déjà qu'il ne venait pas beaucoup à l'université ces derniers temps, s'il se laissait aller en venant ici… Sans doute y passerait-il ses journées au lieu de chercher à reprendre le chemin des cours, ce qui n'était pas forcément la meilleure des idées étant donné ses difficultés actuelles.
Le châtain le lâcha et Jackson eut à nouveau le loisir d'essayer de reprendre sa respiration. Pour cette fois, il se laissa carrément tomber contre un arbre et darda un regard perdu sur l'autre qui, semblait aussi fatigué que lui, à la différence qu'il se reposait de manière bien plus discrète. La manière dont son torse se soulevait lui paraissait un peu trop régulière et poussée, comme s'il se contenait. Comme s'il ne voulait pas montrer que cette course effrénée l'avait aussi fatigué. Jackson ne se formalisa pas de cette attitude tranquille qu'il devinait déjà trompeuse, trop occupé à se reposer et à reprendre du poil de la bête. D'autant plus que cette fois, il y arrivait.
- Ça va mieux ?
La voix surprit Jackson, qui releva la tête vers le châtain. Soit ce dernier avait parfait sa comédie, soit il s'était requinqué en un rien de temps : il semblait avoir complètement repris son souffle.
- Ouais, répondit prudemment le blond.
- Je suis désolé, je savais pas que t'étais pas à l'aise avec les gens. Avec la foule, précisa finalement son vis-à-vis.
Jackson fronça les sourcils. Comment savait-il ? Le châtain dut comprendre son malaise, puisqu'il s'empressa d'ajouter :
- Quand on était au milieu de tout le monde… T'étais pâle comme un mort et tu respirais comme un poisson hors de l'eau. Autant te dire que… Ouais, ça se voit.
- Super, maugréa le blond.
- Au moins, reprit l'autre sans l'avoir écouté, j'ai sauvé ta belle gueule et ça, je m'en remercie et tu devrais faire de même.
Il affichait un air fier, presque hautain, mais ce fut tel que Jackson en oublia momentanément les quelques blessures ornant son visage. Légèrement touché dans son ego, Jackson haussa un sourcil et rétorqua :
- J'aurais pu m'en sortir seul, tu sais.
- Tu ne me croyais pas, lui fit remarquer le châtain en croisant les bras sur sa poitrine. Alors oui, tu t'en serais sorti, mais tu te serais bien fait latter la gueule avant.
- De nous deux, celui qui a pris cher, c'est toi, lui fit remarquer le blond.
Lorsqu'il prit conscience des mots qui lui avaient échappés, Jackson s'en voulut et désira s'excuser, mais l'autre ne lui en laissa pas le temps puisqu'il se mit… A rire. D'un rire franc, honnête. Un rire qui n'avait rien de moqueur, rien de malicieux. Juste un rire, qui laissa Jackson complètement confus. Pire : qui lui fit se demande si son « sauveur » avait encore toute sa tête.
- T'as bien raison, finit par lui confirmer le châtain lorsqu'il se fut un tantinet calmé. Ça, c'est sûr qu'ils m'ont pas loupé, mais il ont pris plus cher encore et penser à ça me régale.
- Tu sais que tu as l'air complètement taré ? Ne put de demander Jackson, un sourcil bien haussé.
- J'en ai pas l'air, je le suis et tu sais quoi ? Je préfère être perché qu'être comme tous ces connards sans saveur qui agissent comme des robots. Tu sais, tous ces moutons qui dissimule leur personnalité pour suivre littéralement toutes les règles pour la seule raison qu'elles existent.
Jackson le regarda, sans trop savoir comment réagir. Si, dans le fond, il était d'accord avec son point de vue, il trouvait sa manière de le dire un peu bizarre, et puis… Merde, il n'avait plus l'habitude des interactions humaines ! Aussi idiot que cela puisse paraître, la solitude longue durée à laquelle il avait eu affaire l'avait rendu maladroit, un peu asocial et surtout… Perdu. Concrètement, il avait l'impression d'avoir affaire à un alien, alors même qu'il s'agissait simplement d'un jeune homme qui se donnait des airs de rebelle. Et qui semblait sérieusement en être un, d'ailleurs. En tout cas, il avait une manière bien à lui de s'exprimer et de penser.
- Mais l'avantage avec ce genre de décérébrés, c'est qu'ils abandonnent vite. Fais-toi oublier plus d'une heure et tu verras que tu peux à nouveau te balader dans la fac sans aucun problème. Quand ils voient que tu peux leur échapper, ça les emmerde de perdre leur temps.
Ça par contre, Jackson n'en était pas si sûr quoique dans tous les cas, il ne se sentait pas particulièrement concerné puisque leurs poursuivants n'avaient pas eu le temps de voir son visage étant donné que le châtain l'avait très vite fait sortir de là. En soi Jackson n'était pas certain qu'il aurait risqué quoi que ce soit, de toute manière. Si des types cherchaient son acolyte, sans doute le lui aurait-il simplement demandé, en essayant d'obtenir une réponse par intimidation – ce qui, bien évidemment, n'aurait pas marché. Intimidation ou pas Jackson n'aurait rien su. Cependant, il était vrai que le châtain lui avait au moins évité une confrontation dont il n'avait pas forcément besoin et ça, c'était appréciable. Les espaces verts autour de lui et ce repos inopiné lui ayant fait du bien, Jackson se leva et s'aperçut, en se mettant face au châtain, qu'il était un peu plus grand que lui. Pas beaucoup, juste de quelques centimètres. L'étudiant lui lança d'ailleurs un regard rieur et Jackson ouvrit la bouche sous le coup d'une pulsion soudaine, aussi inexplicable qu'incongrue :
- Puisque je suis censé me faire oublier d'une petite heure et qu'il vaudrait mieux que tu fasses la même chose… Je t'offre un café ?
D'où lui venait cette demande un peu bizarre et étrangement placée alors qu'il était censé retourner en cours incessamment sous peu ? Jackson n'en avait pas la moindre idée, d'autant qu'il ne connaissait ce type ni d'Eve ni d'Adam, mais la chose lui paraissait adéquate. En réalité, il n'en était rien, mais le châtain était spécial et… Jackson se sentait aussi particulier, à sa manière. C'était bizarre. Tout dans cette situation avait de quoi le perturber et en soi, c'était le cas – un peu trop, sans doute. Jackson n'était pas du tout dans son élément, et cela semblait, paradoxalement, lui faire du bien.
Face à lui, jeune homme rit doucement, fit faussement mine de réfléchir et sa réponse fusa rapidement :
- Pourquoi pas ?
Un « pourquoi pas » qui sonnait davantage comme un « oui » surexcité qu'un « peut-être » particulièrement bien dissimulé.
