L'étrange jeune homme avait fini par se présenter. Stiles. Juste Stiles. Il ne précisa aucun nom de famille et en retour, Jackson ne lui donna pas le sien non plus. On se contenta des prénoms et ça leur allait aussi bien à l'un qu'à l'autre. Quoique le châtain avoua rapidement avoir menti d'un air faussement contrit : il ne s'appelait pas réellement Stiles.

- C'est un surnom, lui apprit-il, un petit sourire espiègle collé au visage.

- Tu as peur que je connaisse ton vrai prénom ? Demanda Jackson, sincèrement curieux.

- Non, il est juste aussi moche qu'imprononçable.

Jackson n'insista pas. Pas pour l'instant. Pour être tout à fait honnête, il se remettait à peine de leur rencontre étrange et de cette course qui l'avait secoué dans bien des sens. Elle lui avait fait peur. L'avait électrisé. L'avait ramené à sa peur – heureusement maîtrisée – de la foule. L'avait fait se sentir vivant.

Et tout ça, c'était étrange.

Alors, il ne se prenait pas la tête. Tout ce qui comptait pour lui à l'heure actuelle, c'était de décompresser et de pouvoir nommer le châtain. Qu'importe le nom qu'il utilisait, cela lui allait.

Un serveur arriva et prit leur commande. Jackson prit un simple café : c'était peu cher et cela lui donnerait un petit coup de pouce. Face à lui, le châtain sembla hésiter. Prit un air embêté, avant de finalement dire qu'il prendrait la même chose que son comparse. Le serveur nota le tout et s'en alla.

- Un problème ? Demanda Jackson.

- Hm, mais pas pour moi, répondit le jeune homme. A vrai dire, je ne suis pas censé boire de café, mais… On va dire que je ne me souviens plus du goût.

L'excuse fit esquisser un rictus à Jackson, qui ne put retenir sa curiosité :

- Allergique ?

Stiles ne répondit pas tout de suite et son silence perturba le blond face à lui, qui se demanda un instant s'il avait posé une question sensible – ou stupide. La deuxième proposition lui paraissait être la plus probable. De plus, le châtain finit par sourire.

- Non, hyperactif, répondit-il finalement sans se départir de son sourire espiègle. J'espère que tu n'as rien contre les gens insupportables.

Sa phrase était un peu étrange et formulée toute aussi bizarrement mais elle eut le don particulier de faire esquisser un sourire à Jackson. Pour l'instant, la compagnie du châtain lui était agréable. Elle le déroutait, le perturbait, mais… Il ne luttait pas contre le bien incongru qu'elle lui apportait car pour la première fois depuis longtemps, Jackson n'avait pas envie de retourner se terrer entre les quatre murs de son petit appartement. Enfin si, dans un sens oui. Rien ne pourrait égaliser le sentiment de sécurité que lui apportait son antre. Néanmoins, on pouvait dire que Jackson ne ressentait pas le besoin de fuir et de couper court à la conversation. Pourtant, peut-être qu'il le devrait. Parce qu'à l'intérieur de ces toilettes, Stiles lui avait clairement dit s'être battu et avoir mis une raclée à ses adversaires – qui ne l'avaient pas raté non plus. Il semblait du genre bagarreur, de ceux que Jackson avait toujours cherché à éviter.

Mais, sans trop savoir pourquoi, il décida qu'il était idiot de le juger aussi vite, surtout par rapport à une situation aussi étrange. Jackson choisit de ne retenir que le positif de cette histoire : cette espèce de pause dans sa journée. Il ratait actuellement un cours, mais… Y aurait-il été complètement présent, finalement ? Souvent, il laissait son corps dans la salle mais son esprit s'en allait ailleurs. Et là, face à cet étrange énergumène, Jackson se sentait là. Présent. Dans le moment.

La discussion alla bon train et les deux cafés arrivèrent. Stiles devint rapidement un peu plus énergique. Alors qu'ils continuaient de parler avec une facilité déconcertante, les choses changèrent légèrement. En fait, le châtain se mit presque à monopoliser la conversation au moment où l'imagination de Jackson pour trouver des sujets et de quoi répondre commençait justement à s'essouffler. Mais cela ne devint pas gênant pour autant et le blond l'écouta parler avec un intérêt souvent teinté d'étonnement. De sa vie, il n'avait jamais rencontré quelqu'un avec un bagout pareil. Était-ce le café qui le rendait si énergique ? Jackson avait l'impression que non. Son comparse lui paraissait dynamique en permanence, à différents degrés selon les moments. Puis il avait cette étincelle dans le regard, ce truc qui lui montrait que son vis-à-vis que la mollesse, ce n'était pas pour lui. Mais ce qui le marquait par-dessus tout chez lui, c'était cette envie de vivre qu'il transmettait. Le châtain semblait la prendre comme elle venait et mordre dedans comme s'il s'agissait d'une pomme bien fraîche.

Et Jackson aimait ça. Tout comme il aimerait avoir cette flamme, cette hargne qu'il lui manquait pour avancer dans sa vie. Parce qu'avoir pris une décision sur la base d'un hasard ne suffisait pas et il en était bien conscient. Il n'y avait pas grand-chose qui l'intéressait, pas grand-chose qui lui faisait plaisir à part cette rencontre des plus fortuite et ses conversations hasardeuses avec BadMischief, qu'il n'oubliait pas. Peut-être qu'à force de côtoyer des gens de ce genre… Cette joie innée qu'ils dégageaient finirait par déteindre sur lui. Jackson manqua de soupirer en sachant que cela ne serait pas le cas. C'était beau, de rêver – il ne lui restait que ça, de toute façon. Parce qu'il fallait être réaliste : on n'allait pas rester près de lui, ni chercher à approfondir un quelconque début de relation amicale avec lui. Il avait souvent entendu dire que les gens préféraient se rapprocher de leurs semblables, de ceux qui souriaient. Ils évitaient les tristes comme la peste. Peut-être que Stiles lui parlait, là maintenant, mais qu'en serait-il après ? Quand le châtain se rendrait-il compte qu'il n'avait rien à offrir, même en tant que pote – ami était un mot bien trop fort –, il se désintéresserait purement et simplement de sa personne. Parce que Jackson était nul, ennuyeux, il n'avait rien à offrir. Il était de ces ombres qui passaient et que l'on ne remarquait pas. Des ombres qui finissaient par disparaître, qu'on ne voyait plus jamais.

Cependant, Jackson refusa de laisser son moral à deux balles lui gâcher l'un de ces rares moments qui le faisaient presque se sentir vivant. Alors il sourit, pour prolonger l'illusion et suivre son cœur qui se réchauffait doucement dans sa poitrine.

- Arrête de vouloir me charmer comme ça, finit par lâcher Stiles en soupirant au beau milieu d'un monologue dont il était à l'origine.

La seconde d'avant, il était occupé à faire un développement oral sur l'absence de pédagogie de certains professeurs et leur place dans l'enseignement. Un véritable sujet parfaitement construit avec une spontanéité folle. Alors, forcément, Jackson mit un peu de temps à comprendre mais également à réagir à ces mots qu'il… Qu'il avait du mal à comprendre.

- Pardon ? S'enquit-il, un sourcil haussé.

- Ton sourire. Ton sourire Colgate, là.

Jackson eut à peine le temps de cligner des yeux que Stiles enchaîna :

- Non mais sérieusement, déjà que t'es un cliché sur pattes… Tu peux pas avoir, en plus, un sourire comme ça. Vraiment, c'est pour me torturer, pas vrai ?

- Tu te moques de moi ? Osa articuler Jackson, peu confiant.

Non, vraiment, il n'avait plus l'habitude des interactions humaines régulière, ni même qu'on lui dise quoi que ce soit de positif. Qu'on lui parle, tout simplement. Il avait tant l'habitude de s'effacer que… Rien dans les mots de Stiles ne lui paraissait naturel. Ses compliments, en tout cas. Que cherchait-il à faire ? Avait-il deviné qu'il avait bien peu confiance en lui ? Jackson eut envie de pester contre lui-même. Bien sûr que le châtain avait dû le notifier car le blond… Enfin, il n'avait jamais l'air à l'aise. Puis même s'il appréciait de converser avec Stiles, Jackson savait qu'il finissait toujours par être rapidement ennuyeux. Son silence était d'ailleurs très parlant. Jackson n'avait jamais été très bavard, cependant… Il pouvait mener une discussion. Sauf quand il perdait ses moyens ou que Stiles prenait le monopole comme il l'avait fait – ce qui ne dérangeait nullement le blond.

Stiles écarquilla les yeux, l'air sincèrement surpris.

- Jamais, répondit-il rapidement d'un ton sérieux. C'est pas mon genre. Je ne me moque que des cons.

Jackson haussa un sourcil mais n'eut pas sûr d'avoir l'air… Crédible dans son idée de dissimuler au mieux son manque d'assurance.

- Je t'aime bien, Jackson, dit Stiles avec aplomb après avoir terminé son café. Et je suis pas du genre à sortir quelqu'un d'une mauvaise passe si c'est pour le bully ensuite. Je ne suis pas ce style d'enfoiré. En plus, je ne vois pas ce que j'ai dit de mal.

- Tu m'as complimenté, répondit presque automatiquement Jackson avant de se reprendre. Enfin je crois…

A cet instant, le blond se détesta. Il pesta contre sa soudaine maladresse. Finalement, peut-être valait-il mieux qu'il continue de se taire… Pourquoi diable avait-il demandé si l'autre se moquait de lui ? D'autant plus que ces mots-là n'étaient pas les premiers que Stiles avait à son égard.

- Bien sûr que je l'ai fait et franchement, y a de quoi ! S'exclama Stiles en lui lançant un regard étrange. Je suis certain que tu devais faire partie des beaux gosses populaires au lycée. T'as la carrure, le faciès, les cheveux… D'ailleurs, je n'ai jamais compris pourquoi vous les blonds, vous êtes toujours mis en avant comme les plus beaux dans les films… C'est vrai quoi, dans tous les films américains qui traitent d'adolescents où de jeunes adultes, c'est toujours les blonds les personnages principaux. Blonds aux yeux bleus, exactement comme toi – sauf que t'as quand même l'air bien moins con que ces humains bas de gamme. Des blonds avec des muscles et putain, les tiens se devinent fort bien.

- Euh attends, tu me…

- Non, je ne te mate pas, pas vraiment. Mais en même temps, qu'est-ce que mater ? En soi, c'est sous mes yeux et pas vraiment caché. Tu m'excuseras, mais tu ne me laisseras pas croire que tu n'as pas mis cette chemise sans voir qu'elle te cintrait super bien. Tu connais ton gabarit et tu le sais. T'es putain de bien gaulé, ça se voit mais… Non, ne me regarde pas comme ça. Je ne mate pas : je vois, je constate. J'ai le droit de constater ? Voilà, merci.

Et c'est ainsi que Stiles dissipa le malaise de Jackson en lui clouant le bec sous un amas de parole sans fin.