Pour la première fois depuis longtemps, Jackson retrouva son appartement avec un soupçon de regret, ou quelque chose s'y apparentant. Finalement, il n'était pas retourné en cours de l'après-midi et pour être honnête, il n'en était pas fier. Mais si on lui avait proposé de revivre cette journée différemment, il aurait sans doute refusé. Le café qu'il avait bu était très agréable et la terrasse sur laquelle il l'avait pris était assez cosy, très mignonne. Y avait-il seulement cela ? Non, bien sûr que non.
Jackson avait eu l'étrange surprise d'avoir de la compagnie. Et quelle compagnie ! Un jeune homme aussi fantasque que marquant. Il avait, sans l'ombre d'un doute, refait sa journée. Rafraîchi son quotidien. Et ça partait de quoi, au final ? Une rencontre dans les toilettes. Ce mec, amoché. Un mec qui avait joué au chevalier un peu étrange en le sauvant par avance d'une hypothétique prise de bec – et de poings. Puis, Jackson avait été entraîné dans une course-poursuite au milieu du campus qui l'avait laissé… Perplexe. Si la peur et l'angoisse de la foule l'avaient saisi, il avait également ressenti quelque chose de frais, de grisant. Quelque chose qui l'avait fait se sentir vivant. D'abord l'espace d'un instant. Puis, la sensation s'était étalée dans le temps.
Si la compagnie étonnante de Stiles l'avait tout d'abord désarçonné, Jackson devait avouer qu'elle avait été loin de lui déplaire. Cela faisait bien longtemps que le blond n'avait pas discuté avec quelqu'un. Ecouté. Participé à une conversation. C'était souvent Stiles qui menait la danse, mais… Qu'importe. Il était étrange, réellement fantasque, excentrique.
Mais c'était une bouffée d'air frais bienvenue dans sa vie.
Pour autant, Jackson ne savait pas s'il aurait la chance de le recroiser régulièrement. Oh, bien sûr, Stiles lui avait directement donné son numéro – pour une raison qu'il n'avait pas jugé utile de lui partager. Jackson ne comprenait pas ce soudain intérêt pour sa personne, mais il n'allait pas s'en plaindre et Stiles pouvait bien avoir les raisons qu'il voulait.
Le problème, c'est que Stiles n'avait pas fait en sorte qu'ils échangent leurs numéros. Il lui avait donné le sien, ce qui signifiait que c'était à Jackson d'engager la conversation. Sauf qu'il n'était pas très doué pour ce genre de choses. Parler, lui, ce n'était plus son truc depuis longtemps et… Le pire, c'est qu'il n'avait pensé à ce détail qu'après coup. Après avoir pris la route pour rentrer chez lui. Alors forcément, Jackson s'était traité d'idiot, parce qu'il n'avait absolument pas le cran de lui envoyer le moindre message. En face de lui, ça s'était étrangement passé, mais… Via un écran ? Jackson était atrocement timide et la seule autre personne à qui il parlait récemment sur les réseaux… Ah tiens, ça aussi c'était étrange. Ce n'était pas tant le fait que BadMischief ne lui ait rien envoyé dans la journée qui le turlupinait, mais bien de se rendre compte qu'il lui parlait tout aussi facilement qu'avec Stiles. Il y avait néanmoins un point commun à ces deux situations : Jackson ne commençait jamais une discussion. Ce n'était vraiment pas son truc et y songer pouvait le rendre nauséeux. Car il n'avait pas envie, ne s'en sentait pas vraiment capable et… Ce n'était pas parce qu'il avait sociabilisé en ce jour qu'il allait changer du tout au tout ou qu'un courage tout aussi brusque qu'incongru allait se développer en lui.
Car même s'il avait trouvé sa fin de journée plutôt agréable, Jackson était fatigué. Dans un sens, il avait l'impression d'avoir eu son quota de sociabilisation pour la semaine à venir.
Les jours suivants, Jackson reprit sa routine comme si de rien n'était – enfin presque. Il pensait à Stiles, en tout bien tout honneur bien sûr. Et il pensait surtout au fait qu'il se sentait toujours aussi incapable de lui envoyer le moindre message. De commencer la moindre discussion… D'autant plus que la vie semblait jouer contre lui : Jackson avait beau aller à tous ses cours et flâner dans le campus ou bien passer régulièrement aux toilettes, il ne le croisait pas.
Et pourtant, sa vieille Jeep était toujours là. A la même place que d'habitude. Elle n'en bougeait que rarement, comme si l'endroit lui était attribué.
Alors comment cela se faisait-il qu'il ne l'apercevait même pas ? Il allait en cours, en toute logique, ou il s'amusait à jouer au chat et à la souris avec ceux qui les avaient poursuivis l'autre jour. Jackson ne savait pas pourquoi – du peu qu'il en savait – le jeune homme flirtait autant avec les ennuis. Aimait-il le danger ? Sentir ce frisson si singulier parcourir sa peau ? Avait-il quelque chose à fuir, à oublier ? Et lui, Jackson Whittemore, pourquoi pensait-il sans arrêt à lui après avoir passé un simple après-midi avec lui ? Peut-être parce qu'il s'agissait d'un des rares moments qu'il avait apprécié dans son existence morne et sans intérêt. Bien sûr, les discussions lunaires avec BadMischief lui faisaient également du bien tant elles étaient perchées, mais… Ce n'était pas la même chose. BadMischief était quelqu'un qu'il ne verrait jamais. Stiles, c'était différent. Il étudiait à la même faculté que lui et… Jackson aimerait bien le revoir. Parler avec lui, encore. De sa vie, jamais il n'avait rencontré quelqu'un d'aussi… Rafraîchissant.
Mais voilà, il lui suffisait pourtant de faire une seule action pour éventuellement le retrouver. Sauf que Jackson n'était pas foutu de lui écrire le moindre message. Et c'était con, parce qu'il ressentait l'envie un peu stupide de… Réitérer l'expérience de l'autre jour. En sa compagnie, il s'était senti d'humeur si légère qu'il se demandait s'il était capable de retrouver cette humeur-là ou s'il s'agissait juste d'un coup de chance dans sa vie. De manière générale, cela faisait fort longtemps qu'il n'avait pas parlé à quelqu'un de manière amicale. Le voilà, le point le plus stupide : Jackson voulait reparler à Stiles… Pour, peut-être, tisser un semblant de lien avec lui et, dans un monde utopique, gagner son amitié. A ce sujet, il se trouvait d'ailleurs lamentable. En effet, un jeune homme de son âge lui parlait à peine et le voilà qui ressentait déjà le besoin de faire copain-copain. Juste parce qu'on lui avait accordé un peu d'attention. Pas grand-chose, simplement assez pour réveiller cette chose qu'il avait longtemps mise de côté et dont il avait entretenu son cloisonnement avec sa solitude. N'était-ce pas pathétique ? Jackson s'accrochait tout bonnement au premier venu. Un inconnu, qui plus est. Un mec qui semblait n'être rien d'autre qu'un aimant à ennuis.
Oui, mais un étudiant qui l'avait fait se sentir normal, l'espace de quelques heures. Et ça, ça n'avait pas de prix. Cette sensation… Il voulait la ressentir à nouveau.
Mais il refusait d'appuyer sur l'icône sans photo de son contact. Stiles avait voulu se prendre en photo. Cependant, la vue de son visage amoché dans le retour caméra du téléphone de Jackson l'avait quelque peu refroidi. « Je t'en ferai une quand je redeviendrai beau gosse », lui avait-il dit en lui faisant un clin d'œil. Jackson rangea son téléphone, mais se sentit un peu plus léger à ce souvenir. Stiles avait cet humour mordant, très particulier, qui lui donnait l'impression de ne rien prendre au sérieux. Et ça, c'était quelque chose qui manquait cruellement au blond.
Alors, il espéra vraiment le croiser et tenter de faire en sorte que Stiles prenne son numéro à lui et soit celui qui lui envoie le premier message… Enfin, s'il était d'accord et ça, rien n'était moins sûr. Parce que, pris dans sa paranoïa aussi légère qu'habituelle, Jackson se mit dans la tête que le châtain l'avait sans doute déjà oublié et que… Voilà, il se fichait complètement de sa personne. Certains parleraient d'une peur presque viscérale de l'abandon tandis que d'autres y verraient plutôt l'expression de son instinct de protection. S'imaginer le pire ou le moins bon, pour s'éviter d'être déçu et de prendre un coup moral… Un autre, sur la longue liste de ceux qui l'avaient mis plus bas que terre.
Vint donc un moment où il abandonna purement et simplement le combat, par peur… De se faire de faux espoirs pour, au final, pas grand-chose. Pourtant, Jackson savait qu'il pourrait être aisément fixé en ne faisant que lui envoyer un seul et unique message : mais jamais on ne l'y prendrait. Il n'était pas capable de porter ses attributs masculins de manière symbolique. Il n'avait plus l'habitude des gens, des conversations. Ça ne passait pas.
Il se savait misérable, pathétique, mais c'était ainsi et il n'était pas près de changer. L'après-midi agréable que lui avait offert Stiles sur un plateau d'argent avait été un véritable bol d'air frais, il n'y avait pas de doute là-dessus, cependant… Jackson avait eu la mauvaise idée de ne pas insister pour échanger leurs numéros et voilà où il en était.
A retourner sans arrêt la situation dans son cerveau et à ne pas agir pour le calmer.
Sauf que la vie décida, un soir, de lui donner un coup de pouce.
Pour cette fois, Jackson s'était garé non loin de la vieille Jeep en fin de vie. Il avait l'impression qu'elle n'avait pas bougé d'emplacement depuis quelques jours, mais… Il ne fit pas plus attention à ce détail que cela. Son but à l'heure actuelle ? Rentrer chez lui rapidement, comme tous les soirs. Ne pas traîner, ne pas non plus faire attention aux regards curieux que l'on posait parfois sur lui. L'on pourrait croire que le silence et la discrétion invisibilisaient, mais… Ce n'était pas toujours le cas. Récemment, on remarquait Jackson. On voyait son air angoissé, sa solitude, son mutisme. Alors on le regardait et parfois, on se moquait de lui, on pouffait dans son dos. On le trouvait pathétique, mais on ne le lui disait pas. Parce que c'était plus simple. Si Jackson faisait de son mieux pour ne pas accorder d'attention à ces gens, il préférait toutefois se retirer de leur champ de vision.
Appuyer sur la pédale d'accélérateur n'était donc pas une option.
Jackson s'engouffra dans sa voiture et tourna la clé, se voyant déjà manœuvrer pour sortir du parking de cette université infernale.
Le moteur vrombit faiblement et seulement quelques secondes, avant qu'un silence très parlant ne s'engouffre dans l'habitacle. Jackson fronça les sourcils et réitéra son action, en vain.
Sa vieille guimbarde était tombée en panne.
