Jackson pensait naïvement qu'il pourrait mettre son idée à exécution ce soir, mais il s'avérait que Stiles ne plaisantait pas lorsqu'il disait qu'il devait aller travailler. Après l'avoir déposé, il avait directement redémarré – c'était à peine s'il lui avait dit au revoir. Sans sourire, cette fois. La tension qui l'animait était si flagrante que le trajet, aussi court soit-il, s'était passé dans le silence le plus complet. Jackson n'avait rien osé dire et s'était fait violence pour ne pas se retourner.

Et maintenant, le voilà chez lui, confiné dans son appartement pour la nuit. A penser. A réfléchir. Bosser ses cours ? Pas dans son état. Il faisait partie de ces gens qui, une fois préoccupés, n'était plus capables d'aucune activité constructive, encore moins ce qui pouvait s'apparenter de près ou de loin à du travail.

Alors qu'il préparait à manger – ça, il en était capable –, Jackson songea au lendemain. Si Stiles avait le temps de toucher à sa voiture à ce moment-là, il avait non seulement une chance de la récupérer sans trop de frais, mais également la possibilité de mettre son idée en œuvre sans chichi. Elle avait beau être extrêmement simple, il n'en trouvait pas de plus juste. Peut-être penserait-il différemment s'il connaissait mieux l'énergumène, mais ce n'était pas le cas, alors autant improviser. La nourriture, tout le monde aimait ça, non ?

Plus que cela, il aimerait offrir à Stiles un semblant de confort. Il travaillait, mais… Sans doute apprécierait-il de manger un petit quelque chose dans un appartement et pas dehors ou… Dans sa voiture.

Il avait beau tout faire pour les oublier, les images ne le quittaient pas et Jackson revoyait, comme s'il y était encore, l'arrière de la Jeep. Il se souvenait parfaitement de la configuration de la banquette arrière : étalé dessus, un sac de couchage avec un petit oreiller. Eparpillés en dessous, des sacs poubelles sans doute remplis d'affaires et d'effets personnels. Une poche de supermarché contenait, de ce qu'il avait vu, quelques denrées que Stiles devait consommer lorsqu'il se posait le midi, ou le soir… L'étudiant semblait, en d'autres termes, vivre dans sa voiture et si Jackson s'imaginait mal lui demander la raison de ce fait, il ne pouvait empêcher son esprit de le submerger de questions. Comment diable Stiles avait-il fini dans cette situation ? Comment trouvait-il la motivation d'aller à l'université puis d'enchaîner avec le travail tout en sachant qu'il passerait la nuit dans sa voiture ? Par chance, les températures étaient encore acceptables : l'automne était doux, mais l'hiver qui approchait ne serait certainement pas aussi clément. Et même à côté de cela… Pourquoi chercher à l'aider, lui ? Jackson pouvait… Trouver des alternatives pour se déplacer, et contacter un garage. Il n'avait peut-être pas trop de sous, mais ça allait. Très franchement, pour l'instant, ça allait. Et ça irait pendant des mois encore. L'air de rien, il avait encore de la marge.

Pas Stiles.

Et le plus perturbant là-dedans, c'était son attitude. S'il s'était montré gêné de constater que Jackson avait vu ce qui se trouvait à l'arrière de sa Jeep, il n'avait pas laissé la honte l'aveugler pour autant. De même, il aurait pu le laisser tomber ou tout simplement en profiter un peu, le soir où il l'avait ramené à son appartement : il n'en avait rien fait et continuait de lui tendre la main. Pourtant, Jackson n'avait pas besoin de tant d'aide que cela… Une panne de voiture, ce n'était pas ça qui allait l'empêcher d'aller à l'université, ou de bouger. Et pourtant, Stiles faisait en sorte de se rendre disponible – sans jamais rien lui demander en retour.

En fait, sa bonté apparente le fascinait tout autant qu'elle le turlupinait. Il était d'avis que l'on ne pouvait se permettre de faire preuve d'altruisme que lorsque l'on en avait les moyens. En l'occurrence, Stiles n'en avait pas vraiment. D'où lui venait donc cette motivation à l'aider lui… Alors que techniquement parlant, il n'en avait pas réellement besoin ?

C'est sur cette pensée qu'il s'éveilla le lendemain matin – à l'heure cette fois-ci. Sans surprise, il découvrit Stiles l'attendant près de son immeuble et il se dirigea vers lui. S'il appréhendait ? Oui, évidemment, mais pas forcément pour les raisons que l'on imaginait. En fait, il y en avait des tas. La première restait ses difficultés quant au social : ce n'était pas parce que Stiles commençait doucement à le dérider sur ce point qu'il allait réussir à se départir de ce souci-là qui continuait de lui empoisonner la vie. A côté de cela, il y avait bien évidemment la bonté et la disponibilité du châtain, sans oublier… Le peu qu'il savait de lui.

En ce début de matinée quelque peu couvert mais sans risque de pluie apparent, Stiles avait l'air ouvert et un peu plus détendu que la veille. Pour Jackson, c'était parfait – il préférait avoir affaire à lui ainsi. Il était plus simple pour lui d'appréhender ses réactions et de se mettre à l'aise. Il n'était pas doué avec l'être humain en général, alors… Un humain gêné, tendu ? Trop difficile. Jackson ne savait pas faire.

- Prêt à affronter cette journée ? Lui demanda Stiles en bouclant sa ceinture.

Jackson l'observa un instant en s'efforçant de ne pas tourner la tête vers la banquette arrière. Il n'avait pas l'intention de le mettre dans l'embarras outre mesure.

- J'imagine, répondit-il vaguement.

Ses yeux restaient fixés sur son visage, dont les blessures qu'il connaissait cicatrisaient doucement. D'ailleurs, il se surprit à penser au fait que ne pas en voir de nouvelles le soulageait grandement.

- Relax, c'est juste un mauvais moment à passer, fit le châtain avant de démarrer.

Comme tous les jours, songea Jackson. Très sincèrement, l'idée de continuer d'aller à l'université ne l'enchantait pas plus que ça, mais… Dans le fond, ça l'aidait à se remettre en selle, à se réintégrer dans cette vie qu'il avait failli quitter. La fac revêtait une forme de discipline dont il avait besoin pour ne pas se laisser complètement aller à ne rien faire. Encore une fois, il songea à Stiles et se demanda comment il faisait pour continuer à vivre de la sorte. D'ailleurs, il ne s'était pas plaint une fois depuis qu'ils s'étaient rencontrés. En tout cas, Jackson n'en avait pas le moindre souvenir.

Par contre, s'il y avait bien une chose qu'il n'avait pas abordée jusqu'à maintenant mais qu'il n'oublierait pas, c'était… Ce soir-là, celui où il avait fait sa crise. Cet épisode, aussi perturbant avait-il pu être, ne quittait jamais longtemps sa mémoire. Et maintenant qu'il s'en souvenait à nouveau clairement, il avait envie de… Poser des questions, de satisfaire sa curiosité.

Alors, il se lança, dans l'espoir… De comprendre ce qu'il s'était passé et, dans un but un peu plus égoïste, d'oublier momentanément ce qui se trouvait à l'arrière de la Jeep.

- La dernière fois, tu…

Il s'arrêta, pas sûr d'avoir assez d'assurance pour continuer.

- La dernière fois, je ? Répéta Stiles. Déjà, de quelle « dernière fois tu parles » ?

A sa manière, il l'aidait, sans se montrer sec d'aucune manière, sans détacher non plus ses yeux de la route. Avoir un accident ne faisait pas partie de ses envies du jour.

- Comment tu as fait pour me calmer ?

Jackson n'avait pour ainsi dire… Aucun tact. Parler lui était si difficile – oui, il s'agissait d'un réel effort qu'il voulait faire – qu'il y allait franco, sans même s'assurer que Stiles comprenait bien de quoi il parlait. Quoiqu'au final, ce n'était pas si compliqué : ils se « côtoyaient » depuis quelques jours à peine, tant et si bien que le peu qu'ils avaient vécu restait aisé à identifier.

Jackson vit Stiles esquisser un sourire en coin. Mais il décela sa fébrilité, son manque d'assurance clair. Le châtain ne brillait pas comme ce jour où ils s'étaient rencontrés.

- J'ai juste une voix hyper sexy Jacks, et le temps d'une crise, tu es tombé sous mon charme.

Jackson saisit là l'occasion de rebondir, de laisser parler ce côté de lui qu'il savait trop timide pour sortir régulièrement. D'ailleurs, il choisit de ne pas relever le surnom, histoire de ne pas perdre le peu de moyens qu'il avait péniblement regagnés. Mais Stiles avait cette façon un peu étrange de réussir à le mettre à l'aise malgré tout… En blaguant, en faisant faussement le fier.

- Ne prends pas tes rêves pour des réalités non plus, Stiles.

- Et pourquoi pas ? Sourit l'hyperactif en lui jetant un bref coup d'œil. T'es plutôt pas mal et tu supportes bien ma compagnie.

- C'est parce qu'on ne se voie pas souvent, rétorqua Jackson.

- On va remédier à ça, Jacks.

Pourquoi Jackson sentait-il graduellement l'envie de jouer avec lui monter ? Pourquoi sa propre gêne s'envolait-elle peu à peu ? Alors oui, il oubliait peu à peu la Jeep, la banquette arrière. Sa crise, ses problèmes de voiture. La joute verbale dans laquelle Stiles le poussa subtilement à s'engager le détendit au point qu'il parla un peu plus naturellement et redouta un peu moins leur arrivée à l'université.

Au point même qu'il en oublia momentanément son idée pour le remercier de sa bonté répétitive.