Stiles lui faisait l'effet d'un chaton. Un petit animal vif qui disparaissait dès que l'on détournait le regard et que l'on peinait à retrouver sitôt l'absence remarquée. Dans l'enceinte dantesque de l'université, autant dire que la tâche reprenait fort bien l'expression « chercher une aiguille dans une botte de foin ». Concernant Stiles, la difficulté était véritablement équivalente et ça, c'était une chose que Jackson constatait depuis quelques temps, depuis… Que le châtain lui avait naturellement proposé – imposé – le fait de l'emmener à l'université et, une fois la fin des cours venue, de le ramener chez lui.

Sa voiture à lui, elle n'avait pas bougé, toujours garée dans l'un des parkings de l'université. Chaque fois que Stiles abordait le sujet, c'était pour lui dire la même chose : qu'il n'avait pas encore eu le temps de se pencher dessus – et Jackson le croyait. Stiles lui apparaissait toujours de la même manière, à savoir énergique et fatigué. Il avait toujours ce bagout magistral, cette propension à la parole qui semblait ne pas connaître de limite. Son esprit restait d'une vivacité à toute épreuve. Mais il y avait son corps qui, lui, fatiguait. Jackson lui avait trouvé la posture raide, ce matin-là, lorsque le châtain était venu le chercher… Et il avait décelé la grimace que Stiles, après avoir remis sa ceinture, avait brièvement esquissée. Il ne lui avait identifié aucune nouvelle blessure qui puisse être due à une bagarre quelconque et celles qu'il avait déjà ressemblaient à de futurs souvenirs tant elles étaient véritablement moins marquées. Et elles levaient doucement le rideau, découvrant un visage lisse et sans véritable défaut, d'une finesse étonnante en décalage avec le personnage que semblait être Stiles.

Et même si Jackson n'était pas prêt à se l'avouer, il aimait ça. Cette complexité à laquelle il faisait face et qui, loin de lui faire, peur, suscitait chez lui un intérêt certain. Stiles n'était pas une personne dont il désirait oublier l'existence – pas pour l'instant, en tout cas. Pourtant, Jackson n'était pas homme à apprécier les contacts sociaux, les discussions à rallonge ou l'ouverture à de nouvelles amitiés. Autrefois, peut-être. Mais le temps avait passé et lui avait construit une carapace particulière. Elle ne faisait pas de Jackson un dur à cuire, plutôt un solitaire qui faisait désormais attention à se préserver un minimum. L'humain ne lui faisait pas peur à proprement parler… Disons que, par la force des choses, il avait fini par s'en détacher. Sa dépression, sur laquelle il ne posait pas toujours les mots, la réfutant tout autant qu'il l'acceptait selon les moments, s'était attelée à modeler sa vie de façon à l'isoler de tout et de tout le monde.

Alors pourquoi Jackson désirait toujours que son visage finisse par entrer dans son champ de vision ? Parce que Stiles était lumineux – ça, c'était une chose qu'il ne nierait pas tant elle était évidente. Lumineux malgré ses ombres, cette condition qui le gênait mais qu'il ne cachait pas, cette vie sur laquelle il ne s'épanchait pas en sa présence. En ce sens-là, Jackson l'admirait…

… Tout autant qu'il ressentait l'envie de passer plus de temps avec lui, le besoin d'apprendre à le connaître. Et puisque sa voiture était toujours en panne, il était clair qu'il ne manquerait pas d'occasions pour parvenir à ses fins – en tout cas, tout dépendrait du moment où Stiles pourrait jeter un coup d'œil à sa voiture. Mais ses plans changeaient souvent ce qui, d'un autre côté, embêtait quelque peu Jackson. Si l'on pouvait dire qu'il commençait à apprécier Stiles, cela ne voulait pas pour autant dire qu'il était complètement à l'aise avec lui. L'hyperactif restait une connaissance, pas plus. Une connaissance dont il était littéralement dépendant pour venir à l'université. Quoiqu'il avait d'autres alternatives, la marche, le bus… Ce qui, en ce temps refroidissant, n'était pas le must. Car Jackson se connaissait : s'il attrapait froid et qu'il tombait malade, le côté vicieux de son esprit y trouverait là une excuse pour mettre un terme à ses résolutions récentes – notamment cesser d'aller à l'université, se laisser aller... Retomber dans ses travers silencieux. Au départ, il se dirait qu'il ne s'agirait que d'une fois, une exception. Et puis il cèderait à la facilité, ne ferait que procrastiner, jusqu'à tout abandonner, encore.

Alors dans un sens, cette dépendance provisoire l'arrangeait. Jackson se disait toutefois qu'il ne s'attachait qu'à la voiture de Stiles, que c'était uniquement elle qui l'arrangeait puisqu'elle lui évitait de perdre du temps et de marcher dans le froid, jusqu'au bus ou jusqu'à l'université. Il se savait capable de faire la part des choses… Et s'en persuadait pour ce cas-ci aussi.

Or, Jackson ne pensait pas uniquement à la façon dont le service que Stiles avait décidé de lui rendre lui rendait la vie facile par rapport à ce qui aurait pu se passer s'il ne l'avait guère fait. Bien sûr, il n'y aurait rien de plus simple et de plus pratique qu'une situation où sa propre voiture fonctionnait : mais elle l'aurait néanmoins privé d'un début de relation amicale… Qu'il avait envie d'avoir.

Alors il repensa à son idée de lui offrir un petit quelque chose pour le remercier de sa dévotion les trois jours suivants. Et un soir, alors que Stiles s'installait avec nonchalance au poste de conduite de sa vieille Jeep, Jackson prit son courage à deux mains et lui demanda après moults hésitations :

- Tu es libre ce soir ?

Stiles eut l'air interdit une seconde et resta face à son volant, avant de se tourner brusquement vers lui. Il arborait soudainement une expression sérieuse… Que le sourcil qu'il haussa cassa en un instant.

- Les choses vont un peu vite entre nous, Jackson, et je veux que tu saches que je ne suis pas un garçon facile.

Si le blond ressentit une sorte de gêne s'emparer de lui, elle ne dura pas car il percevait avec netteté l'amusement aussi bien que la moquerie dans cette voix plus qu'assurée. Stiles ne fléchissait pas, il était à l'aise avec sa plaisanterie… Et son sujet.

Et par un automatisme un peu étrange, Jackson renchérit tout de même :

- Tu devrais vraiment arrêter de prendre tes désirs pour des réalités. Des pâtes et des œufs dans un appartement étudiant ridiculeusement petit, ça n'a rien d'extraordinaire… On est très loin du date.

Lui aussi, il parlait avec ce ton légèrement railleur, dans lequel son amusement transparaissait également avec une facilité déconcertante. Peut-être que leur petit jeu était nul, gênant pour un regard extérieur. Mais lui, bizarrement, il commençait sérieusement à aimer ça. A attraper les perches que lui tendait Stiles, à mettre les pieds dans le plat. Pourquoi ? Lui-même ne connaissait pas la réponse à cette question – il ne la cherchait pas. Dans ce cas précis, l'ignorance lui convenait très bien : elle lui permettait de ne pas réfléchir, de s'éviter quelque interrogation inutile qui pourrait ternir son humeur. Bien qu'elle ne soit pas complètement instable, elle avait ses fragilités. Parfois, il en fallait beaucoup à Jackson pour céder à cette mélancolie qui lui bouffait la vie, parfois… C'était d'une simplicité affolante. Et si sa décision de quitter ce monde n'était pour lui due qu'au hasard, il fallait avouer qu'il s'y attachait réellement. Dans un sens, il désirait véritablement le suivre et mettait tout en œuvre pour ne pas retomber aussi bas qu'il l'avait déjà été.

Alors oui, il s'accrochait aux perches si prévisibles et pourtant si légères que lui tendait Stiles, dont le caractère n'était pas pour lui déplaire. Il était une lueur douce dans la nuit calme, un rappel discret de ce en quoi l'existence pouvait être agréable.

Mais Stiles ne repartit pas dans la direction qu'il attendait. Si Jackson commençait à avoir l'habitude de le voir rebondir et continuer de lui faire cette espèce de rendez-vous de charme, il vit l'amusement quitter purement et simplement son visage.

- Des pâtes, des œufs ? Répéta-t-il, l'air ahuri. Tu veux dire que tu comptais… M'inviter à manger chez toi ?

Jackson hocha la tête, honnête. Il fallait bien que sa proposition sorte, d'une manière ou d'une autre… Maintenant, il lui fallait la réponse de Stiles. Si l'idée de l'emballait pas, pas de problème : il trouverait autre chose pour le remercier du service quotidien qu'il lui rendait – et, accessoirement, passer un peu plus de temps avec lui. Un repas, il trouvait ça léger, facile à faire, à lui présenter… Et c'était là une idée claire et sans ambigüité qui, de son point de vue, pouvait toujours faire plaisir. Néanmoins, il restait à ses yeux la possibilité que l'hyperactif prenne mal la chose ou pense qu'il le juge – ce qui n'était absolument pas le cas. Si Jackson n'avait jamais commenté sa situation d'aucune manière de peur de le gêner ou de le braquer, ce n'était pas aujourd'hui qu'il allait commencer… D'autant plus qu'il se doutait bien que les choses avaient dû être sacrément difficiles pour lui, pour qu'il en arrive à une telle extrémité.

- Pourquoi ? Finit par demander Stiles, toujours aussi perplexe.

Jackson essaya de ne pas compliquer les choses, de ne pas lui montrer qu'il commençait doucement à perdre confiance en lui. S'était-il exprimé de façon maladroite ? Son idée était-elle finalement un peu… « Trop » ? Personnellement, il la trouvait véritablement raisonnable et… Simple dans les intentions qu'elles transmettaient.

Alors, il finit par hausser les épaules en répondant ceci d'un air qui se voulait désinvolte :

- Pourquoi pas ?