Jackson avait le cœur étrangement léger, l'âme presque parfaitement tranquille. Pourtant, il faisait face à une foule grouillante ici et là, partout à l'intérieur de l'université : chaque couloir renfermait une masse étudiante terrifiant pour qui ne se sentait pas à l'aise entouré de monde. Et s'il avait l'habitude d'angoisser silencieusement quant à ce fait, Jackson s'en alla vers son amphithéâtre sans concentrer son attention là-dessus. Pour une raison qu'il ignorait, passer outre ce stress régulier était étrangement simple, actuellement. Peut-être parce que son esprit était occupé à penser, à se remémorer la soirée de la veille, à organiser sa réflexion d'une certaine façon. A se dire que ça s'était étonnamment bien passé, qu'il avait passé un bon moment et que… Stiles s'était révélé être de très bonne compagnie.

Le plus important pour lui avait été de constater qu'il avait apprécié son repas. Bien que maigre et peu appétissant vu de loin, il avait su satisfaire son estomac et le remplir pour un temps donné. Ce n'était peut-être pas grand-chose, mais Jackson espérait que cela lui avait fait du bien. S'il n'avait pas étalé ce qu'il savait concernant sa situation, il y pensait toujours – et n'était pas près de l'oublier. Il s'agissait du genre de détails qui resteraient ancrés dans sa mémoire pour un long moment.

Le truc, c'est qu'il avait envie de faire quelque chose de concret, de plus important qu'un repas. Comment y arriver sans en parler ? Comment faire pour que Stiles ne le prenne pas mal ? Jackson n'était pas bête, il se doutait bien que le jeune n'était pas des plus fiers de sa situation et qu'il n'irait pas l'étaler aux yeux de tous. S'il n'avait pas abordé le sujet avec lui, c'est qu'il n'était pas prêt à lui parler – ce que Jackson comprenait tout à fait. Après tout, ils ne se connaissaient que depuis quelques jours et ce n'était pas assez pour établir un semblant de relation amicale. Le pire, c'est que Jackson se sentait étrangement partant pour quelque chose de ce genre alors… Que ce n'était pas du tout son style. Les gens, il ne s'en approchait pas. Leur parler ? Ereintant. Tenir une certaine attitude ? Compliqué. Mais avec Stiles, les choses étaient différentes – il le sentait.

Stiles avait ce quelque chose de particulier qui donnait envie de lui accorder son attention. Pourtant, leur rencontre n'aurait jamais laissé penser à Jackson qu'elle lui ouvrirait ce genre d'horizons. Rien ne les prédestinait à échanger, à manger ensemble. Rien ne lui disait d'ailleurs que leur relation s'approfondirait : peut-être cesseraient-ils de se parler d'ici quelques jours. Le fait est que Jackson désirait le voir, encore. Par chance – si l'on pouvait dire ça comme ça –, le châtain devait l'amener et le ramener. C'était là quelque chose qu'il lui avait proposé – avec insistance. Si la chose continuait de déranger Jackson, il commençait à y trouver un aspect pas seulement utile, mais plaisant : ainsi, ces trajets-là seraient l'occasion d'en apprendre un peu plus sur cet étudiant intrigant qui menait sa barque comme il le pouvait. Bien évidemment, il avait tout de même hâte que ce pacte arrive à son terme, histoire de retrouver sa voiture, son indépendance et… Toutes ces choses qui l'aidaient à se sentir à l'aise, à laisser son esprit divaguer jusqu'à ne plus penser qu'à conduire de façon mécanique. Il s'agissait d'une chose qui le rassurait, l'aidait parfois à se mettre dans le bain par rapport à l'université. Cesser de réfléchir pour agir, s'empêcher de rebrousser chemin. Ce petit rituel-là lui manquait.

Il devait cependant avouer que le fait que Stiles essaie de regarder sa voiture bientôt avait des avantages, notamment un de taille : l'argent. Jackson le paierait, bien sûr, il y tenait. Cependant, il savait que l'hyperactif ne lui ferait pas un tarif exorbitant et pour l'instant… Il fallait avouer que cela l'arrangeait. Tant qu'il n'avait pas de rentrée d'argent assurée, il ne pouvait pas lésiner sur ce qu'il lui restait. Lorsqu'il serait un peu plus à l'aise financièrement, Jackson le rétribuerait mieux, même si l'idée de confier sa pauvre guimbarde à un presque inconnu – Stiles n'était pas vraiment plus que cela pour l'instant – avait quelque chose d'étrange, de naïf. Pourtant, il était persuadé que l'autre étudiant ne la lui mettrait pas à l'envers. Certains pourraient y voir là l'image d'un idiot, d'un jeune rendu naïf par ce spectre d'amitié un peu étrange. Le début de quelque chose qui n'aurait peut-être pas de suite. D'autres interprèteraient plutôt la chose comme une manifestation de son instinct le plus profond. Jackson s'était toujours fait confiance et cela lui avait – presque – toujours apporté du bon. En tout cas, rien de pire que sa situation actuelle, laquelle n'avait rien de désespéré non plus. Le jeune homme voyait juste les choses en gris parce que son humeur stagnait, lorsqu'elle ne s'effondrait pas.

Depuis qu'il avait fait la rencontre de Stiles, les couleurs perdaient un peu de leur fadeur, de cette teinte morte qui l'empêchait de voir la vie en rose. A l'intérieur, rien n'était guéri mais pour l'instant, Jackson arrivait à se dire ça allait. Il n'était pas dans un mauvais jour, ni dans une mauvaise semaine… Et c'était peut-être ce qui le surprenait le plus. Parce que cette humeur aussi étonnante qu'agréable, il la devait plus ou moins à cette rencontre étrange, ce début d'amitié incongrue.

Une vibration au niveau de sa fesse droite le stoppa dans ses réflexions. Sortant son téléphone de sa poche, Jackson se mordit la lèvre inférieure de façon très légère. C'était là ce qu'il faisait souvent lorsqu'un petit pic de stress le prenait et qu'il ne savait comment réagir. Mais très vite, il se détendit et ses dents libérèrent sa lèvre.

Si sa rencontre avec Stiles avait changé bien des aspects de sa vie, elle n'était pas la seule à la pimenter. BadMischief avait également tendance à ajouter son grain de sable. D'ailleurs, il ne se passait jamais plus de deux jours sans qu'ils échangent. Parfois, ils avaient ce qui ressemblait à un semblant de discussions et d'autre fois, il s'agissait d'un simple échange de « salut ». Et ça suffisait à Jackson. Sans doute était-ce également le cas de son interlocuteur, lequel reprenait toujours le lendemain ou le surlendemain, comme si de rien n'était.

« Ta vie te fait pas chier ? »

Jackson eut un début de rictus et tapa une rapide réponse sans s'arrêter de marcher. Il se contenta de quelques regards rapides devant lui, histoire d'éviter de potentiels obstacles humains.

« Pas plus que la tienne. »

Leurs conversations avaient quelque chose de particulier. Une absence de sens, sans doute. Bizarrement, Jackson appréciait cette idée. Pas besoin de réfléchir, d'être sérieux. Il répondait au piquant par du piquant, aussi naturellement que cela lui venait. Il cherchait BadMischief ou le trouvait, selon qui commençait. Et parfois, ça s'arrêtait là pour mieux reprendre plus tard.

« Pleutre. »

Jackson souffla du nez sans réellement sourire. Pourquoi avait-il envie de rire ? Peut-être parce que l'insulte légère n'avait pas de sens, elle non plus, qu'elle n'avait rien à voir avec la situation.

« Malandrin. »

Et le pire, c'est qu'il rentrait dans son jeu, pour ne pas dire qu'il le recopiait. C'était aussi tentant que simple. Pourquoi se retenir ? Jackson n'en avait pas envie. Il aimait ces échanges un peu bizarres, lesquels participaient à donner une teinte moins grise à son existence. Il les voyait comme de petites étincelles à l'effet détonnant. Elles avaient d'ores et déjà commencé à le changer sans qu'il s'en rende complètement compte. Sa vision de la vie évoluait lentement mais sûrement. Disons qu'il y trouvait enfin des choses, des éléments intéressants. Des trucs qui le poussaient à ne pas regretter d'avoir accepté les conditions du pari stupide qu'il s'était lancé. Pari qui, l'air de rien, faisait qu'il était encore en vie aujourd'hui. Une étrangeté à peine explicable, selon lui, mais qui relevait tout simplement d'un espoir qu'il ne s'avouait pas.

- Jacks, lâche-moi ce putain de téléphone et sociabilise avec moi.

Stiles venait d'arriver à sa hauteur et se tenait devant lui, l'air à la fois fatigué et plein d'énergie. Un paradoxe qui s'ajoutait à tous ceux qui lui avaient été donnés de voir chez le garçon. Jackson éteignit son cellulaire et le rangea dans sa poche, un sourire si léger qu'il en était à peine perceptible étirant ses lèvres timides.

C'était marrant comme il lui semblait tout oublier une fois que son potentiel nouvel ami se présentait à lui.