Note de l'auteur : Bonjour, bonsoir ! Vous vous trouvez actuellement devant la version réécrite du chapitre 3 d'Errance Nocturne ! Il est encore plus long, mais j'espère que ça vous plaira quand même.
N'hésitez pas à me laisser une petite review, et bonne lecture à vous !
Chapitre 3 - Dîner de famille
Après une partie de jambes en l'air extrêmement plaisante entre les deux comparses, les chevaliers d'or, comblés et rhabillés, décidèrent de s'avachir glués l'un à l'autre sur ce canapé qui avait vu du service.
Au programme… Pas grand-chose. Ils avaient même, en fait, une semaine devant eux pour ne rien faire s'ils le souhaitaient. Depuis ce matin-là, Camus devait bien avouer qu'il se sentait étrangement désœuvré. Il n'avait pas eu à sortir de son temple pour s'entraîner, ni pour ou reclasser la bibliothèque du Sanctuaire… Ce qui lui était fort inhabituel. Athéna lui avait confié cette tâche de rangement littéraire et administratif, car le Verseau semblait savoir tout sur tout, et où chercher n'importe quelle information. Et ne plus avoir de travail lui laissait cette sensation de vide… Bizarre.
Néanmoins, le français était très heureux de se tenir là, sur le canapé usé du Scorpion, et d'avoir près de lui son amant à la stature de dieu grec. On n'en était pas loin, après tout, tant la puissance des chevaliers d'or égalait quasiment le niveau divin. Et tant la beauté de Milo… Dépassait le niveau divin, pour le Verseau. Penser une telle chose était un blasphème aux dieux qu'il s'autorisait sans aucun remords.
Camus était calé au fond du fameux canapé, et il avait entrepris de se replonger dans le bouquin énorme qu'il avait commencé avant que d'être dérangé par le réveil en sursaut de Milo. Ce dernier, quant à lui, était allongé en travers sur les coussins, dans la longueur, et avait posé sa tête sur les jambes de son amant. Il le contemplait simplement, de ses jolis iris clairs. En silence… Sans remuer. Ce qui était assez exceptionnel de sa part. En temps normal, Milo ne tenait jamais en place.
Le Scorpion n'était pas un être patient, certes… Mais pourtant, s'il s'agissait de Camus, il était capable de rester des heures et des heures contre lui, sans bouger, dans l'optique amoureuse de savourer sa simple présence. Et ce, sans manifester le moindre mécontentement. Camus avait tendance à trouver ce détail assez attendrissant. Milo était vraiment capable de beaucoup de choses pour lui signifier son respect et son affection sans bornes.
Le Scorpion fit pourtant mentir la pensée de Camus en laissant échapper un grognement irrité. Le Verseau ne se perturba absolument pas de ce qu'il entendit, et ses yeux profonds et envoûtants continuèrent à suivre régulièrement les lignes de l'ouvrage qu'il avait en main.
« Tu comptes vraiment passer la soirée avec ce bouquin ennuyeux ? » ronchonna le grec.
Le français garda le silence quelques instants. Milo le fixa, un air mécontent au visage.
« Oui, daigna-t-il confirmer distraitement. Tu devrais essayer, de temps à autre, ça ne te ferait pas de mal.
- Eh. Arrête de te moquer de moi. »
Le Verseau ne lui répondit pas, tout attelé à la tâche délicate de tourner sa page. Cela eut le don d'irriter Milo. Il n'aimait pas passer après ces foutues feuilles imprimées. Et en plus, il savait très bien que Camus en jouait pour l'agacer. C'était assez courant qu'ils se taquinent, tous les deux.
Milo croisa les bras sur son torse et prit un air contrarié. Ils venaient de vivre un moment d'intimité fusionnelle intense, et maintenant, Camus le jetait cruellement pour un tas de papier relié.
Ce dernier surveilla Milo du coin de l'œil, pendant le silence qui s'ensuivit. Et il réprima une furieuse envie de rire. Le grec se comportait parfois vraiment comme un gamin à qui on avait refusé une sucrerie. Il trouvait la moue boudeuse du Scorpion adorable. Jamais le Verseau ne l'admettrait tout haut, cependant. Milo, malicieux, trouverait le moyen de l'utiliser à son avantage, et c'en était hors de question. Il avait déjà bien assez donné avec Hyôga. Il ne tomberait pas deux fois dans le même piège.
Mais il devait bien avouer que c'était agréable de se faire autant désirer.
Après avoir tourné une nouvelle page avec une lenteur provocatrice, Camus fit un sourire discret, et ne résistant pas, il mit son livre de côté un instant. Il se pencha alors afin d'accorder un baiser langoureux et approfondi au Scorpion contrarié. Celui-ci, charmé d'une initiative aussi sensuelle, en changea d'humeur immédiatement. Camus, une fois qu'il se fut suffisamment délecté de la douceur de ses lèvres, reprit sa lecture tout de suite. Milo souriait à présent béatement, ce qui était un plus. C'était assez drôle de le voir s'illuminer à la moindre attention amoureuse, se dit Camus. Et comme il cherchait à remettre son amant d'aplomb, il pensait nettement avoir eu raison de le faire. Milo n'avait pas besoin d'être en colère en plus de ce qu'il avait déjà à traverser.
Milo se sentait en effet un peu mieux, grâce au baiser de Camus. Savourant un instant de plus le souvenir de ce toucher délicat, il ferma les paupières.
Parfois, il arrivait à comprendre pourquoi son amant cherchait le calme. Et surtout ce jour-là, avec sa fatigue latente. Dans ces moments de lecture tranquille, où ils étaient tous les deux l'un contre l'autre, Milo n'avait pas besoin d'être ce qu'on attendait de lui. Il n'avait pas besoin d'être un chevalier féroce ou un ami enjoué. Vivre lui suffisait simplement. Être avec Camus… était tout ce qu'il souhaitait. Il n'avait besoin de rien d'autre que de sa présence réconfortante.
Même s'il aimait cette tranquillité bien rôdée, Milo décida pourtant de remuer un peu. Il rouvrit les yeux, et ce faisant, il essaya de déchiffrer le titre du livre que tenait son amant, qu'il avait qualifié plus tôt d'encyclopédie. Avait-il eu raison ? En était-ce vraiment une ? Déterminé à trouver une réponse à son investigation, Milo observa le bouquin sous toutes ses coutures. Malheureusement, et à sa grande frustration, la manière dont Camus tenait son ouvrage ne lui permit pas d'arriver à une conclusion satisfaisante.
« Qu'est-ce que tu lis ? » se résigna à demander le Scorpion, très curieux.
Camus s'interrompit. Milo vit ses yeux arrêter leur course sur le papier, et se poser sur lui. Son visage ne montra pas sa surprise, mais le grec la lut facilement au fond du regard nocturne de son magnifique amant.
« Tu t'intéresses à ce que je lis, toi, maintenant ? » l'interrogea le Verseau avec scepticisme.
Milo ne se formalisa pas outre mesure de cette question. Souvent, quand le français lisait, il ne le dérangeait pas. Ou pas trop. Parce qu'il savait que Camus aimait énormément lire, et il n'avait jamais souhaité lui gâcher son plaisir. Cela ne voulait pas dire pour autant que le Scorpion n'aimait pas les livres, ou qu'il n'en voyait pas l'intérêt. Même, Milo s'était souvent interrogé sur les raisons de cette passion que le Verseau entretenait pour la lecture. Le français étant un être à décoder presque en permanence, (même si lui y arrivait très bien), le grec était curieux de tout ce qui pouvait bien se passer dans l'esprit de son amant.
« Tout ce que tu fais m'intéresse, » affirma le Scorpion avec grand sérieux.
L'expression de Camus ne changea pas.
« Le Seigneur des Anneaux, de Tolkien », l'informa-t-il platement.
Milo, satisfait de la réponse, se redressa légèrement pour se mettre à la hauteur du livre. Il posa une main attentive sur les lignes de l'ouvrage, afin d'en déchiffrer la langue.
« Tiens ? C'est en français ? s'étonna-t-il.
- Oui, confirma Camus. Tolkien est anglais… Et j'ai également une version du livre aussi dans sa langue originale… Mais j'apprécie de lire dans ma langue natale, de temps en temps. »
Milo lui adressa un sourire doux.
« Je peux comprendre, déclara-t-il avec une expression soudain attendrie. Même si j'ai toujours parlé grec, je crois que ça me manquerait, de ne plus le parler du tout. »
Le Scorpion, qui en avait fini avec son inspection, décida de revenir à sa position initiale. Il reposa tranquillement la tête sur les cuisses fermes de Camus.
« Tu m'en lis un petit bout ? » lui demanda-t-il en le toisant attentivement.
C'était la journée des surprises pour le Verseau.
« Milo ? fit Camus en fronçant légèrement les sourcils. Tu… as envie que je te fasse la lecture ?
- Ben oui, répondit Milo sur un ton assuré. J'aime bien t'entendre parler français. Et puis, ça m'occupera, tiens. Je sais aussi apprécier les activités calmes, faut pas croire. »
Camus dévisagea Milo un instant. Il était stupéfait de son adaptabilité avec lui, honnêtement. C'était quelque chose qui l'avait toujours désarçonné, chez Milo. De tous temps, et aussi loin qu'il s'en rappelait, son amant s'était toujours démené pour le comprendre et l'accepter. Milo était capable d'efforts monstrueux quand il s'agissait de lui. Le Scorpion avait même appris le français par amitié pour lui, pendant leur enfance, et il le maîtrisait presque parfaitement, maintenant que les années avaient passé. Si bien qu'une très grande partie des discussions que les amoureux avaient entre eux étaient en français. C'était un peu leur code commun, à tous les deux. Et Camus trouvait le léger accent que conservait malgré tout Milo absolument charmant. Le grec, lui, était bien trop content de pouvoir narguer tout le monde en parlant avec son Verseau une langue que personne d'autre ne maîtrisait autour de lui. Le français, c'était leur langue à eux deux. La langue de leur intimité.
Camus hocha simplement de la tête pour donner son accord à Milo. Puisque le Scorpion voulait qu'il lise… Il n'allait pas se refuser un tel plaisir.
Milo, ravi que Camus accède à la demande, se contenta de fermer les paupières, dans l'optique de l'écouter. Le grec devait avouer qu'il se sentait à plat, et qu'un moment de calme de ce genre n'était vraiment pas malvenu.
Camus reporta son attention sur le livre qu'il tenait, et il entama son récit à mi-voix dans la langue de Molière.
Milo écouta l'histoire comme un enfant à qui on lirait son conte du soir. Camus, malgré sa concentration, observa son amant à la dérobée, et au fur et à mesure de sa lecture, il eut l'impression de fondre comme neige au soleil devant les expressions changeantes de Milo. Le Scorpion était réellement attentif à ce qu'il disait, et cela faisait gonfler son cœur d'un bonheur sans bornes. Le grec, passionné par ce récit dont il était le seul destinataire, souriait en coin aux moments heureux, il fronçait légèrement les sourcils sur les moments durs, et son visage se tendait à chaque retournement de situation. Il passait par tout un panel d'émotions que Camus trouvait terriblement attendrissantes. Le Verseau les connaissait toutes ou presque, avec les années, mais il trouvait cela charmant de les voir réinvesties dans cette appréciation de la fiction. Camus était intérieurement ravi de partager ce moment avec Milo. Pour une fois, il pouvait exprimer le plaisir qu'il avait à lire avec sa moitié, et c'était quelque chose d'essentiel, pour lui. Que le grec fasse ainsi attention à lui, à ce qu'il aimait, le touchait énormément sans qu'il n'arrive à en dire un seul mot. Il espérait qu'avec le temps, il pourrait faire comprendre à son amant à quel point il l'aimait… Parce que parfois, il avait très peur que Milo doute. Sa carapace de maître des glaces était très bien rodée, trop, même… Et la démanteler petit à petit devant le Scorpion prendrait du temps. Mais il savait qu'il y arriverait. Parce qu'il aimait Milo, et bien davantage que n'importe quel bouquin.
Sous le récit de Camus, Milo, lui, fut pris d'une torpeur agréable. La lecture était terriblement apaisante, et le grec se délectait tout simplement de la belle voix grave du Verseau, qui s'élevait dans la pièce à un volume ténu. Camus lisait pour lui, et lui seul. Ce qui le comblait. Il ne pouvait pas se trouver à un meilleur endroit que dans le giron de son magnifique prince des glaces. Il aimait entendre ce timbre étrangement doux l'emmener ailleurs, loin de sa réalité et de ses souvenirs sombres, et faire un instant partie de l'aventure avec tous les autres personnages. Il aimait cette voix qui parlait sa langue natale, dans son naturel le plus absolu. Elle était dépouillée d'artifices. Juste pour lui, intime. Milo était complètement extatique sous les sonorités douces de la langue française, dans la bouche du Verseau. Cette voix, qui résonnait telle une mélodie dans ses oreilles, le berçait. Elle l'avait bercé depuis le jour où ils s'étaient rencontrés, quand ils avaient tous les deux été des enfants. Deux enfants à qui on avait fini par confier la lourde tâche de porter des armures en or. Qui s'étaient épaulés mutuellement malgré les difficultés et les incompréhensions. Milo avait aimé Camus dès le premier jour pour sa singularité et son calme à toute épreuve. Parfois, cela lui arrivait de regretter ce temps où Camus n'avait pas été complètement entraîné à brider ses émotions. Milo se souvenait que le petit Verseau avait laissé montrer bien davantage ses sentiments avec lui, à une époque. Puis, il y avait eu ces idéaux, cet entraînement qui avait fini par rentrer et éloigner le onzième gardien presque définitivement de toute forme de sentimentalité… Alors Milo écoutait avec ravissement cette voix qui semblait se parer de mille couleurs au rythme de sa lecture, et qui ponctuait chaque action avec une justesse probablement inégalable. Le français lisait bien, c'était un fait. Camus, qui était d'ordinaire sous le joug de son propre masque social, faisait pourtant ressurgir tout un panel de sensations différentes à cette simple lecture, révélant à quel point son cœur avait su rester intact, même avec son entraînement, et même avec les années. Milo pouvait presque entendre la voix du petit garçon au visage fin qu'il avait d'abord connu au détour des colonnades du Sanctuaire. En cet instant, c'était comme si une partie du Verseau bien enfouie, et non pas détruite, comme ce dernier aurait pu le faire penser, se réveillait par miracle au contact de la fiction. C'était comme si la véritable âme de Camus était là, entre les lignes, et non plus ensevelie sous un énorme bloc de glace. Milo sentit son affection pour son amant redoubler à ce constat. Il voulut se redresser pour l'embrasser, pour le cajoler, et lui dire encore et encore à quel point il l'aimait. A quel point il ne voyait que lui depuis des années et des années. Lui, et tout ce qui pouvait le constituer. Mais il n'en fit rien. Il ne voulait pas briser la magie du moment. Il ne voulait pas interrompre un Camus en train de renouer sans s'en rendre compte avec ses propres sensibilités. Milo savait bien que ce genre d'exercice était d'importance. Camus lui avait dit qu'il souhaitait s'ouvrir davantage, au moins avec lui, pour lui. Et voir le français ainsi, fasciné par son propre récit, lui donnait espoir.
Un calme peu commun pour le temple du Scorpion s'était installé. Milo était parfaitement conscient qu'il était en train de vivre un de ces moments de grâce éphémère... Un de ceux qu'il fallait garder en mémoire et chérir toute sa vie. Il laissa donc Camus lire son livre, et ce le plus longtemps possible. Il voulait que ce moment de sérénité dure, et dure éternellement.
A cet instant, il aurait aimé aller serrer la main de l'auteur lui-même pour le remercier d'avoir fourni le matériau de cette lecture grisante et envoûtante. Camus l'avait décidément ensorcelé. Ce n'était pas possible autrement.
D'ailleurs, la voix grave de Camus avait quelque chose de naturellement sensuel, en vint à se dire Milo. Se faisant cette réflexion, il ressentit un coup de chaud soudain. La tête toujours posée sur les jambes de son amant, il pouvait nettement ressentir l'aura de Camus, et la chaleur qui émanait de son corps, malgré la fraîcheur constante de son cosmos. Milo, qui pourtant avait été satisfait sexuellement il y avait moins d'une heure, sentit le désir remonter en lui subitement. Maintenant qu'il s'était concentré sur la qualité de la voix de son Verseau, il n'arrivait plus à écouter correctement l'histoire pourtant intéressante que lui contait Camus. Non, il ne percevait maintenant plus que sur les sons doux et grisants que produisaient ses cordes vocales et sa langue. Milo espéra que son trouble ne se fît pas trop remarquer. Camus était bien, là. Il le savait parfaitement. Et il ne voulait pas couper son amant passionné par sa narration.
Ses espoirs de discrétion furent malheureusement infondés. Et pour cause… Camus, depuis le début de sa lecture, jetait des coups d'œil fréquents sur le visage magnifique de Milo, à la fois pour s'assurer qu'il l'écoutait toujours, mais aussi et tout simplement, pour le seul plaisir de se repaître de sa beauté surnaturelle. Et le maître des glaces connaissait ses expressions par cœur. Tellement qu'elles étaient comme gravées dans son patrimoine génétique. Il savait en traduire la moindre nuance. Et présentement, il y analysa parfaitement une évidence flagrante. Milo brûlait littéralement de désir. Il ne l'interrompait pas par respect, c'était tout ce qu'il y avait à en déduire. Le grec se retenait d'ordinaire fort peu lorsqu'il s'agissait de l'attirer dans des étreintes éblouissantes. Qu'il s'en empêche ainsi était étrangement touchant. Camus s'autorisa un sourire que Milo ne vit pas. Il trouvait son Scorpion terriblement attachant quand il s'y mettait. Tant de ferveur amoureuse le ravissait.
Camus décida de titiller Milo pour savoir jusqu'où il tiendrait à ce jeu-là. Il garda le livre dans sa main gauche, et tout en lisant, il fit glisser sa main droite en direction de Milo. Aucune perturbation dans sa voix ne trahit ce qu'il comptait faire. Tout en lisant sans discontinuer, avec un calme légendaire, le français pressa délicatement ses doigts contre l'épiderme tiède du grec. Le Verseau, du coin de l'œil, vit Milo bloquer soudainement sa respiration. Oh, oui… Clairement… C'était du désir, ça, pensa-t-il, très satisfait de voir qu'il arrivait à faire ce genre d'effet à Milo sans même réellement faire d'efforts. La main qui touchait tout doucement le visage du grec décida de voyager en un effleurement sur sa peau halée. Camus lui caressa distraitement la joue du revers de la main, avec une lenteur toute étudiée. Puis, il fit courir des doigts presque joueurs jusque sur le front du Scorpion. Une fois arrivés à destination, ceux-ci choisirent de se couler tendrement dans les cheveux bleu-violets de son arachnide, dont la texture soyeuse s'écarta entre eux. Camus recommença son geste, un peu différemment. Il caressa plus fermement ses cheveux, fasciné lui-même, et il le refit une nouvelle fois. Milo, sous le toucher terriblement délicieux, frémit, mais il décida de ne pas bouger. Il ne comprenait pas bien ce qu'il se passait. Le Verseau avait été en train de lire tranquillement, et… Maintenant, il lui faisait ça. Le grec voulait éviter de lui sauter dessus, et le français s'amusait à le rendre plus fou de lui qu'il ne l'était déjà. A quoi jouait-il, au juste ?
La main baladeuse, comme pour répondre à cette interrogation muette, se lassa de glisser entre les boucles indigo qu'elle aimait pourtant, et elle se déplaça ailleurs. Elle effleura du bout des doigts le visage légèrement tendu de Milo dans sa course, et elle voyagea plus bas. Camus passa sa main fine et fraîche dans le cou du grec, s'arrêtant légèrement sous une oreille, provoquant un frisson que celui-ci ne parvint pas à réprimer. Content d'avoir eu une réaction, le Verseau choisit de retracer franchement le lobe de cette même oreille, espérant voir le Scorpion craquer. Celui-ci se contenta de pousser une expiration tremblante sous le toucher. Camus, qui prononçait toujours des mots dans sa langue sur un ton qu'il s'employait à rendre parfaitement indifférent, recommença la caresse plusieurs fois. Une salve de frissons prit tout le corps du grec sous le toucher. Mais il s'empêcha de laisser échapper le moindre son. Camus en fut autant frustré qu'amusé. Alors, il se dit qu'il fallait sans doute y aller plus franchement. Être un peu plus audacieux. Après une dernière caresse affreusement tendre contre le creux de son oreille, il fit descendre encore sa main, qu'il passa sur son cou, avec une grande délicatesse. Celle-ci termina son voyage un peu plus bas, pour se poser à plat sur le torse dessiné de Milo. Le français retraça des lignes fermes qu'il connaissait à la perfection, avec de plus en plus d'insistance. Le tissu que portait Milo commençait à le gêner, se rendit-il compte. Il avait envie de sentir sa peau bouillante contre ses doigts. Ce qui était faisable, se dit-il, esquissant un sourire en coin devant son propre raisonnement. Comme il voulait tout de même prendre son temps, il s'arrêta dans sa course pour titiller la taille du grec. Le toucher se fit bien plus inquisiteur. Milo, lui, qui ne comprenait pas pourquoi le français le torturait ainsi, tentait tant bien que mal de maîtriser une respiration qui se faisait de plus en plus profonde. La main, qui ne semblait pas vouloir s'arrêter, lui brûla littéralement la peau dans ses déplacements, et continua à migrer encore plus bras. Elle fit un sillon contre son ventre, et, n'y tenant plus, elle se fraya un chemin sur la peau au-dessus de la ceinture du grec, s'échouant fermement sur l'épiderme offert.
Au moment où les doigts fins de Camus menacèrent de se faufiler sous son pantalon, Milo eut une réaction. Il rouvrit immédiatement les paupières, et il attrapa par réflexe la main fautive dans la sienne, avant que Camus ne puisse s'engager totalement. Le français interrompit finalement sa lecture au moment où il sentit Milo arrêter son mouvement. Le Scorpion lâcha une expiration tremblante. Il l'avait retenue dans sa tentative de contenir son excitation.
Le grec, puisqu'il avait l'attention du français, guida ladite main jusqu'à sa bouche et il entreprit de l'embrasser avec adoration. Il donna un baiser brûlant sur chacun des doigts du Verseau, qui le regarda faire, une lueur de désir dans le regard. Milo termina princièrement par le dos de sa main, en déposant ses lèvres un peu plus délicatement que les autres fois sur sa peau. Il fit ce dernier baiser en fixant Camus de ses yeux bleus et hypnotiques. Le Verseau se contenta de soutenir longuement son regard. Il se noya dans les iris purs du Scorpion, fasciné comme depuis toujours. Milo semblait avoir envie de reprendre les devants… Qu'il le fasse. De toute manière, il n'avait pas initié ses caresses sans raison. Le visage angélique de son vis-à-vis, qui avait bu ses paroles avec une dévotion touchante durant toute sa lecture, avait eu son petit effet sur lui.
Milo n'eut aucun mal à le comprendre. Sous lui, là où il avait posé sa tête, il put aisément sentir le désir physique de son amant en train de se réveiller entre ses jambes. Il fit un sourire espiègle, ravi. Sans lâcher la main, il décida de se redresser. Bien vite, il fit passer une de ses jambes au-dessus de celles de Camus. Une fois en place, il s'assit face à lui, sur ces cuisses qui le désiraient. Il était lui-même à peu près dans le même état d'excitation, désormais. Camus avait bien exécuté son travail de sape. Milo prit le visage du maître des glaces entre ses mains, puis il les fit courir sur sa peau, doucement, pour en retracer les contours délicats. Enivré par sa beauté surnaturelle et son parfum réconfortant, il avança son visage vers celui de son vis-à-vis, qui n'attendait que ça. Le Scorpion, une fois tout proche, entrouvrit la bouche. Il effleura les lèvres fines du Verseau avec les siennes, entremêlant leurs souffles. Il ne s'approcha pas plus. Son amant avait eu envie de jouer… C'était désormais son tour. Camus ne se fit pas prier. Il répondit à son invitation grisante, et cette fois, il épousa tendrement les lèvres tentatrices. Il les goûta légèrement d'abord, savourant leur chaleur, puis, voulant plus, il approfondit le baiser, et il se perdit dans la passion. Aux prises avec un désir désormais ardent, Camus glissa ses mains dans le dos de Milo, et tout en malmenant sa bouche, il tenta de trouver un accès sous ses vêtements.
« On pourrait peut-être faire ça ailleurs que sur le canapé, cette fois, souffla Milo lorsque Camus lâcha ses lèvres.
- Où tu veux. Mais je veux rester dans tes bras, murmura Camus, qui perdait facilement son maintien sous les caresses du Scorpion.
- C'est tout à fait possible, » confirma Milo avec un sourire.
Exauçant le vœu de Camus qui ne voulait pas s'éloigner une seule seconde, Milo déposa une main ferme au milieu du dos de son amant. Sans cesser le contact avec le Verseau, il fit descendre ses jambes du canapé, embrassa de nouveau les lèvres du français avec une lueur joueuse au fond des yeux, et le souleva sans difficulté pour le caler dans ses bras. Camus ne prêta pas attention au fait que Milo le portait comme une jeune mariée. Non. Un léger sourire plaqué sur le visage, et les joues rougissantes de désir, il se laissa porter par les bras puissants du grec sans opposer la moindre résistance. Dans ce genre de cadre, la fierté entrait rarement en ligne de compte. Milo fit quelques pas dans ses appartements avec son amant dans ses bras pour retourner dans leur chambre. Une fois arrivé dans la pièce, il posa attentivement le Verseau sur le lit. Et toujours sans cesser le contact, il envoya une impulsion à la porte avec son cosmos, pour qu'elle se ferme d'elle-même derrière eux.
« C'est mieux ici, non ? s'assura Milo, en se calant au-dessus de Camus dans le lit.
- Franchement, Milo, peu m'importe l'endroit… Pourvu que je sois avec toi, » murmura le Verseau, qui l'attira à lui.
Cette déclaration plutôt sentimentale de la part de Camus fut suivie d'un sempiternel baiser langoureux.
Blanc. Tout était blanc. Immaculé. Comme la neige. Ou comme la froidure qui recouvrait le temple.
Et le silence… Était aussi glaçant que l'atmosphère. Pas un bruit. Pas la moindre voix, la moindre respiration… A part la sienne.
Milo était seul dans une maison du zodiaque éthérée, semblant sans fin, et dont la lumière l'aveuglait pratiquement. La blancheur de la neige accentuait la clarté inhabituelle de la pièce. Milo avait froid. Il se sentait si seul, au milieu de cette immensité gelée.
Pourtant, il ne l'était pas, et c'est ce qu'il constata au moment où il remarqua deux formes étendues au sol, l'une en face de l'autre, inertes. Un malaise profond l'envahit tout entier.
Non… Ça ne pouvait pas être…
Ses jambes le portèrent toutes seules à la hauteur des deux personnes qui étaient à terre. Par réflexe, le grec décida de ne surtout pas s'approcher de celle qui portait une cape, et il alla vers l'autre, plus petite, à la chevelure blonde. Milo se pencha sur le corps. Il n'eut aucune peine à reconnaître Hyôga, bien amoché, qui gisait à terre. Du givre se déposait sur ses cheveux et son visage. Il avait les lèvres bleues et la peau toute blanche. Il ne respirait pas. Milo frissonna. Non, si c'était Hyôga, cela voulait dire que la personne à côté devait être… Non ! Il ne voulait pas y penser.
Tel un automate, le Scorpion se rapprocha du deuxième corps. Il savait très bien ce qu'il allait trouver. Mais il ne voulait pas le trouver. Tout mais pas ça. Ce ne pouvait pas être ça… Même si ça y ressemblait, même s'il connaissait cette scène, même s'il la connaissait par cœur… Il refusait de se l'admettre. Son regard perçut en premier la chevelure bleu-vert du chevalier, qui tranchait avec le blanc partout autour.
Camus. Milo voulut crier, mais sa voix ne lui obéit pas. Le chevalier du Verseau était blanc, d'un blanc anormal, comme un linge. Comme le blanc d'un linceul. Il était lui aussi recouvert d'une pellicule de neige. Milo écarquilla les yeux, n'arrivant pas à détourner le regard de cette image catastrophique. Sans comprendre, et sous le choc, le Scorpion commença à pleurer de désespoir. Non… Non, pas ça ! Tout… Mais pas ça.
Tu n'as pas le droit, tu ne peux pas me laisser !
Milo s'assit par terre à côté de Camus et le souleva pour le serrer fort dans ses bras. Il essaya de faire brûler son cosmos, désespérément, pour le ramener, mais rien n'y fit. Camus resta pris par le givre.
Milo tenait toujours le corps sans vie de Camus en une étreinte possessive quand celui-ci, contre toute attente, bougea entre ses bras. Le grec eut à peine le temps d'exprimer sa surprise qu'une bourrasque glacée le projeta en arrière. Le Scorpion s'écrasa sur sol en criant de douleur. Camus venait de l'attaquer et de l'immobiliser par terre. Il était dorénavant en train de l'emprisonner dans la glace la plus inhumainement froide qu'il avait sans doute pu conjurer. Le Verseau s'était relevé, et s'était redressé de toute sa hauteur pour toiser Milo d'un air menaçant. Ses iris, normalement bleu foncé, étaient blancs comme la mort, et comme le temple tout autour d'eux. Lorsqu'il fit un pas vers Milo, qui tentait de s'échapper de l'emprise de la glace, son armure dorée se teinta de noir. Le Scorpion écarquilla les yeux en le voyant soudainement se parer de son surplis maudit.
« Camus ! l'appela-t-il, sentant le froid de la glace l'envahir de plus en plus.
- Tais-toi ! » l'attaqua le Verseau sans pitié, faisant augmenter son piège gelé autour de lui.
Le grec se sentit paniquer sous cet assaut. Ce n'était pas normal. Camus devrait être mort. Pourquoi portait-il cette armure ? Pourquoi ses yeux étaient-ils si vides ?!
« Camus ! Qu'est-ce que tu fais ?! Arrête ! » hurla Milo en désespoir de cause. Peut-être que le Verseau reviendrait à lui, s'il entendait sa voix. Peut-être que tout son amour pourrait vaincre cette situation, peut-être que le français se rappellerait…
Mais Camus ne cilla absolument pas et se fendit d'un sourire ironique.
« Tu veux que j'arrête ? prononça-t-il cruellement. Dis-moi… Devrais-je épargner la personne responsable de ma mort ?
- Quoi ? cria le Scorpion. Qu'est-ce que tu racontes ?
- Tu m'as bien entendu Milo : tout est ta faute », articula Camus, qui insista franchement sur chacun de ses mots.
Liant le geste à la parole, Verseau projeta de la glace acérée sur Milo, qui hurla sous la brûlure de l'attaque.
« Tu n'es qu'un meurtrier, lui asséna Camus sans se soucier de son cri. Tu as toujours été comme ça. Pourquoi est-ce que j'ai fait confiance à une enflure comme toi ? »
Il lui donna un coup de pied dans les côtes. Milo en sentit une se briser sous le choc.
« Tu crois que tu agis pour la justice ? ironisa-t-il en le toisant toujours de son regard vide. Regarde ton beau sens de l'honneur. Tu laisses mon disciple franchir ta maison... Alors que tu connaissais mes volontés. Il aurait dû rester à jamais dans son cercueil de glace. Tu as laissé passer la personne qui allait me tuer… Alors que tu aurais pu l'achever aisément dans ton temple. Regarde-toi. Tu fais un bien piètre chevalier. Tu assassines, encore et encore, et lorsque tu faiblis à ton devoir, voilà le résultat. J'aurais dû me méfier de toi. Tu es un meurtrier, Milo, mon meurtrier. Tu m'as assassiné, toi qui prétendais m'aimer. De bien belles paroles… Et rien que pour ça, le Cocyte sera trop bon pour toi ! »
Camus, sans sourciller le moins du monde, engloba progressivement le grec dans de la glace vengeresse, qui s'étendit jusqu'à sa poitrine. Milo sentit son cœur geler avec le reste de son corps. Il n'arrivait plus à respirer. Tout s'était figé.
« Camus ! articula-t-il malgré sa douleur. Je ne voulais pas ! Je ne voulais pas, je te jure ! Je…
- Et ce sont là tes excuses, minable ? A moi, qui t'ai accordé toute ma confiance ? Si j'avais encore des remords à te tuer, je n'en ai plus à présent. Meurs, traître ! »
Milo, voyant toutes ses tentatives échouer, sombra dans le désespoir. Les larmes qui coulaient de ses joues se figeaient dans le givre omniprésent, à peines tombées. Camus avait raison. Il l'avait tué. Il l'avait tué comme tous les autres. Il ne méritait que sa vengeance. Le Verseau leva alors les bras et les joignit au-dessus de sa tête, laissant le temps à Milo de comprendre qu'il ne pourrait pas esquiver. Il ne le pourrait plus. Camus porta ses bras devant lui et de cria « Exécution de l'Aurore ! »
Le pauvre Scorpion se prit cette ultime attaque de plein fouet, et s'époumona de douleur.
« CAMUS ! »
« Milo ! » retentit une voix soucieuse et familière.
L'intéressé se redressa subitement dans son lit, en sueur, pour tomber dans les bras fermes d'un Camus inquiet.
Le grec regarda autour de lui d'un air frénétique, tentant de comprendre ce qui lui arrivait. Et il paniqua quand il se rendit compte que le français le tenait dans ses bras. Il essaya de le repousser, mais le Verseau l'agrippait fermement.
« Camus ! s'écria Milo en se débattant désespérément. Camus ! Pardonne-moi ! Non, pardonne-moi, je te jure que je ne voulais pas, je… Ne me tue pas, je vais, je vais… Non, non… Lâche-moi, lâche-moi !
- Eh, Milo… Calme-toi ! lui ordonna le Verseau sur un ton uni. Tout va bien. »
Cela ne suffit pas au Scorpion. Les yeux ronds de peur et la respiration erratique, celui-ci regardait de tous côtés pour trouver où s'échapper. Il tentait toujours furieusement de se dégager, et il paniquait d'autant plus que Camus ne le lâchait pas.
« Tu as raison, tu as raison, fit-il d'une voix tremblante. Tout est de ma faute, tout est de ma faute, j'aurais dû l'arrêter, je suis le seul responsable ! Tue-moi, tue-moi, je préfère que ce soit toi plutôt qu'un autre ! »
Le Verseau écarquilla les yeux en entendant ces paroles. Milo avait un regard fou qui lui déplaisait fortement.
« Milo ! Tout va bien ! Cesse de te débattre ! Et arrête de dire des choses aussi horribles ! »
Camus avait élevé la voix. Milo arrêta de bouger et à la place, il éclata violemment en sanglots. Il tremblait toujours, et le Verseau se sentit un instant submergé par les émotions volcaniques de son amant. Mais il ne réfléchit pas. Il attira directement Milo contre lui. Ses pleurs étaient si intenses qu'ils agitaient son corps de soubresauts. Le grec s'abandonna à l'étreinte désespérément comme un naufragé à une bouée de sauvetage. Camus posa ses lèvres sur le front du Scorpion et se mit à le bercer. Il lui fit plusieurs baisers légers ainsi, dans l'espoir de l'apaiser.
Milo ne résista pas plus, mais il pleura pendant de longues minutes. Après leurs ébats, tous les deux s'étaient assoupis ensemble dans le lit, pour une sieste improvisée. Du moins jusqu'à ce que Camus entende Milo crier et se débattre dans son sommeil. Il s'était redressé, et il avait tenté de le réveiller, mais en vain. Milo s'était mis à gémir de douleur, toujours endormi, et le hurlement qu'il avait poussé en s'éveillant enfin de son cauchemar avait littéralement été à glacer le sang.
Comme s'il s'était pris l'attaque d'un ennemi particulièrement cruel, se rendit compte Camus. C'est en tirant cette conclusion qu'il essaya de le rassurer.
« Milo… Mon Milo… Tu as juste fait un mauvais rêve, marmonna doucement le français, la bouche toujours collée contre le front de son amant. Personne ne va te faire du mal, personne ne va t'attaquer. Tu es en sécurité, ici. Calme-toi… »
Milo tressaillit mais ne répondit pas. Camus sentit tous les muscles de son amant se tendre, alors qu'il espérait l'exact inverse.
« Chhhut, Milo, réessaya Camus en le caressant gentiment dans le dos pour le détendre. Personne ne va tenter quoi que ce soit contre toi. Et je ne vais pas te faire de mal non plus. Tu n'es pas en danger. »
Cette fois, le Verseau sentit le corps du Scorpion commencer à s'apaiser. Satisfait, Camus se recula un petit peu de son étreinte. Il voulait tenter d'accrocher le regard de Milo, qui essayait tant bien que mal de se calmer, mais imparfaitement.
« Regarde-moi, Milo. »
Le Scorpion hésita un instant. Toutefois, il finit par accorder à son amant le privilège de pouvoir plonger ses yeux dans son regard azuré. Heureux d'avoir son entière attention, le Verseau approcha une main fine et claire du visage défait du Scorpion, et d'un geste délicat, il essuya tendrement ses larmes de son pouce.
« Voilà… C'est mieux, non ? » murmura Camus en le toisant, un faible sourire sur les lèvres.
Le Scorpion renifla pour toute réponse. Il n'était pas très sûr d'arriver à parler, mais le fait que le Verseau ne semble pas avoir envie de le geler sur place le rassurait sensiblement. Le grec referma les yeux, et fit de son mieux pour stabiliser sa respiration. Lorsqu'il y arriva de manière satisfaisante, il rouvrit ses yeux clairs, et tomba de nouveau sur les iris envoûtants et nocturnes de Camus, qui n'avaient heureusement plus la teinte affreuse de son cauchemar.
Le français, soulagé que Milo reprenne ses esprits tranquillement, l'embrassa sur la joue en soupirant. Au moins, le gros de l'épisode semblait passé. Décidément, vivre avec le Scorpion n'était pas de tout repos…
« Tu étais mort, déclara soudain Milo d'une voix brisée. Et c'est ma faute. Complètement ma faute.
- Qu'est-ce que tu racontes, Milo… ? » lui demanda Camus, qui se recula légèrement après son chaste baiser, pour scruter son visage.
Le Scorpion se contenta de le toiser d'un air malheureux.
« C'est de ma faute si Hyôga t'a tué. Tu le sais, affirma-t-il à mi-voix.
- Pardon ? »
Camus fut immensément surpris d'entendre de tels propos dans la bouche du grec. Qu'est-ce que c'étaient que ces aberrations ?! La faute de Milo ? Qui avait pu lui mettre une chose aussi horrible en tête ? Il ne comprenait pas comment un tel chemin de pensée avait pu se développer dans l'esprit du Scorpion.
« Tu ne comprends pas, remarqua le grec, qui voyait bien qu'il l'avait déstabilisé. Ce jour-là… J'aurais pu l'arrêter. J'avais le dessus dans la bataille, je l'ai seulement épargné parce que… Parce que mes bons sentiments ont pris le dessus. Parce que j'ai décrété qu'il ne méritait pas de mourir après avoir montré tant de ténacité face à mon attaque. Mais je t'ai condamné, Camus. Et je ne pourrai jamais me le pardonner. »
Camus garda le silence un instant, sonné. Tout simplement parce qu'il n'en revenait pas. Milo se blâmait pour une erreur de jugement dont lui seul était vraiment responsable ! C'était lui qui avait choisi de combattre Hyôga et d'y laisser la vie… Milo n'avait rien à voir là-dedans ! De fait, il portait seul la culpabilité, de son point de vue, concernant cette histoire. Il se doutait bien que sa mort avait dû beaucoup peiner Milo, même si celui-ci ne s'était jamais trop étendu à ce sujet-là… Et clairement, le français s'en voulait d'avoir laissé son amant tout seul. Et d'ailleurs, voilà le résultat, se dit-il. Le Scorpion ne pouvait tout de même pas s'en vouloir pour ça ! C'était insensé !
« Mais enfin… Milo ! s'exclama-t-il, lorsqu'il reprit contenance. Comment peux-tu te blâmer d'une chose pareille ! C'est moi, et moi seul, qui ai choisi d'affronter mon élève ! J'aurais pu le laisser passer comme ses camarades, mais je ne l'ai pas fait. Tu n'y es pour rien ! Et pour te dire la vérité, je crois que Hyôga serait arrivé en haut même si tu avais essayé de l'achever. C'est bien ce qu'il s'est produit par la suite, d'ailleurs, si j'en crois ce que tu m'as raconté. »
Il y eut un silence lourd entre eux.
« Dans mon rêve, tu essayais de me tuer pour te venger de l'assassin que j'étais, » lui avoua Milo d'une voix rauque.
Camus comprit mieux la réaction du Scorpion au sortir de son rêve, mais il n'aimait certainement pas ce qu'il semblait s'imaginer à son sujet. Il ne manquait plus que ça… Milo n'allait quand même pas se mettre à croire qu'il lui en voulait, maintenant ?
« Milo, souffla-t-il, éberlué. Mais jamais je ne ferais une chose pareille, tu m'entends ? Jamais ! Dans aucune circonstance ! Et ce, même si j'avais des raisons de t'en vouloir ! Tu devrais le savoir. De plus… »
Camus s'interrompit. Il ferma les paupières un instant, pour tenter de faire sortir ce qu'il avait à dire correctement.
« C'est moi qui m'en veux de t'avoir laissé tout seul... lui avoua-t-il à voix basse. Tu ne peux pas savoir à quel point j'en suis désolé. Ces mots n'effaceront pas le passé… Je le sais. Et je ne pourrai pas le dire autrement pour m'en excuser, même si ça doit te paraître ridicule. Et je suis d'autant plus désolé quand je vois l'état dans lequel tu es. »
Milo le scruta simplement, comme juger de la véracité de ses propos. Camus le remarqua, et jugea bon d'ajouter, sur un ton uni :
« Jamais je ne porterais la main sur toi, Milo. Et puis, sors-toi de la tête que tu es un assassin. Ce qui s'est passé, à l'époque… Ce n'est pas ta faute. Tu n'avais fait que suivre des ordres. Tu n'as pas eu le choix.
- Non, Camus.
- Comment ça, non ?
- Je n'ai pas fait que suivre des ordres. Tu sais… J'aimais ça. Je crois… Que c'est ce qui ne me plaît pas, » termina le Scorpion d'une voix sourde.
A ces mots, Camus soupira de lassitude. Parfois, il se disait qu'il aurait aimé que Milo soit resté le garnement jovial et malicieux qu'il avait été, et pas un chevalier d'or au passé sanglant. Et que ni lui ni personne n'ait eu à devenir chevalier, même si leur rôle était nécessaire pour le bien de l'humanité. Être investi d'un cosmos n'était pas vraiment une bénédiction, quand on y regardait bien.
« Camus, j'ai toujours eu des pulsions… Tu me connais. Et elles me font peur maintenant que je n'ai plus d'ordres d'assassinat. Parfois je me dis que je serais capable de péter un câble et de récidiver. »
Le Verseau n'eut malheureusement pas de réponse toute faite pour apaiser les doutes de Milo. Il savait que le Scorpion était un être impulsif, et il concevait sa crainte. Pourtant, il était certain que ce que redoutait son amant n'avait que très peu de chances de se produire. Milo était un être droit, qui ne tuait pas sans raison. D'ailleurs, il ne l'avait jamais fait. Il avait suivi des ordres. Il ne s'était jamais mis à perpétrer des horreurs de son propre chef. Milo avait toujours choisi de donner la mort ou non, et d'après la manière dont il utilisait son attaque, il laissait même très souvent à son adversaire l'opportunité de se rendre. Camus essayait lui-même de se rassurer quand il contemplait ses propres actes passés. On lui avait également demandé d'accomplir des missions peu humaines, même s'il avait moins joué le rôle de l'assassin. Toutefois, l'heure n'était pas à se laisser aller à ces souvenirs désagréables. Le Scorpion avait besoin de lui.
« Milo, le fait que tu sois capable de faits monstrueux, ou même que tu en aies commis, ne fait pas de toi un monstre, lui dit Camus en le regardant dans les yeux.
- Je trouve que c'est sacrément lié, quand même, lui répondit l'intéressé sur un ton cynique.
- Un monstre ne regrette pas ses actes, ni ne se pose de questions, Milo, rétorqua Camus, sûr de lui. Tu n'es pas quelqu'un de mauvais. Tu ne l'as jamais été, et ça, j'en suis certain. »
Milo fit une moue sceptique, mais ne trouva pas d'argument à opposer à Camus.
« Tu remettrais ma parole en doute ? fit le Verseau en haussant un sourcil double.
- Non, capitula Milo. Non… Je te fais confiance, Camus. Merci. Je sais que je t'en fais voir de toutes les couleurs…
- Ça, tu peux le dire, » acquiesça le français avec un sourire amusé, que dans sa nervosité il ne parvint pas à dissimuler.
Milo lâcha un petit rire dépité.
« Tu fais souvent ce genre de rêves ? lui demanda Camus, beaucoup plus sérieusement.
- Je te rappelle que je fais des insomnies, d'habitude, répondit un Scorpion très las.
- Tu t'agitais beaucoup, tout à l'heure, lui apprit le Verseau. J'ai essayé de te réveiller pour te sortir de ta vision, mais je n'y suis pas arrivé… »
Un deuxième silence s'installa à ces mots.
« Je ne comprends pas ce qu'il m'arrive, lui confia Milo en baissant la tête. Je ne sais pas ce qu'il se passe. Je n'avais aucun problème, avant. »
Camus ne jugea pas utile de lui offrir sa maigre érudition en psychologie. Ce n'était pas un de ses sujets de prédilections.
« Nous vivons un moment d'accalmie, dans notre vie, réfléchit-il à voix haute. Peut-être que tu as besoin de faire le point sur ce que tu as vécu avant d'avancer. »
Milo se dit à part lui que c'était une drôle de façon de voir les choses. Il n'avait pas l'impression de faire un point, lui. Plutôt celle de se faire rouler dessus par son propre cerveau.
Camus, face à l'air peu convaincu de Milo, voulut le rassurer.
« Ça ira mieux avec le temps, Milo. Tu as déjà une semaine pour te reposer, et ensuite, nous aviserons. Mais je suis certain que viendra un temps où tu ne penseras plus à tout ça. »
Le grec acquiesça simplement. Il avait envie de croire son amant, et il se contenterait de cette explication pour l'instant.
Camus, pour appuyer ses propos, étreignit une nouvelle fois Milo, fermement, laissant une main tendre caresser son dos offert. Puis, au bout de quelques minutes, jugeant qu'il serait bon qu'ils s'occupent à autre chose pour se changer les idées, le Verseau entraîna le Scorpion hors de son lit. Camus fit quelques pas jusqu'au placard de la chambre, histoire de ne pas se promener nu comme un ver, même s'il savait que le Scorpion n'y aurait pas rechigné. Il choisit une chemise et un pantalon convenables, et une fois habillé, il se rendit ensuite dans la partie séjour de leur appartement. Milo enfila sommairement un T-shirt et un jean confortables. Présentable lui aussi, il suivit Camus, qui était en train de réinvestir les lieux.
Milo, en entrant dans le salon, constata qu'il était dans les vingt heures. Ils n'avaient fait qu'une sieste, après tout. Et ce n'était pas plus mal qu'ils se réveillent au moins pour savourer leur soirée. Le Scorpion se demanda comment il allait faire pour se rendormir cette nuit-là, après ce rythme de sommeil décalé et ce rêve horrible.
Pour l'heure, il chassa cette pensée désagréable de son esprit et il chercha du regard Camus, qui s'était assis dans le canapé pour recommencer sa lecture. Décidément, Tolkien le poursuivait. Milo, soulagé plus qu'il ne se l'admettait de voir que tout rentrait dans l'ordre, et que Camus ne risquait effectivement pas de redevenir cette copie démoniaque qui avait hanté son rêve, eut une idée pour s'occuper utilement.
« Il est vingt heures passées. Tu veux que je fasse à manger ? »
Camus tourna vers lui un regard qui avait retrouvé toute sa neutralité.
« Pourquoi pas, si ça te fait plaisir. Mais si tu ne le sens pas, je peux le faire moi-même », offrit le Verseau.
« Non, non, s'empressa le Scorpion. Tu as fait le goûter tout à l'heure. Et puis, ça me changera les idées. »
Milo lui offrit un sourire conciliant, et sans attendre le consentement de Camus, il fit volte-face pour se diriger vers la cuisine.
« Appelle-moi si tu as besoin d'aide, Milo, lui enjoignit le français d'une voix forte depuis le salon.
- Oui, oui, » confirma distraitement le Scorpion.
Milo voulait absolument faire un bon repas pour remercier Camus. Après tout, son amant s'était surpassé pour l'aider, ces vingt-quatre dernières heures. Il allait lui témoigner sa gratitude comme il se devait.
Le Scorpion chercha dans les tiroirs de quoi composer un dîner vaguement romantique… Enfin, surtout un dîner qu'il n'avait que peu de chances de rater. Pour son ego, ce serait mieux.
En fouillant un peu, il trouva un paquet de spaghettis frais que Deathmask lui avait donné. Le Cancer s'approvisionnait souvent en très bons produits italiens, et quand il n'était pas trop de mauvaise humeur, cela lui arrivait de partager un peu son butin avec les autres. D'où l'intérêt de faire des matchs amicaux avec lui, se dit Milo, qui rit tout haut à cette pensée, puisqu'il avait justement échappé à cet exercice précis cet après-midi-là.
Camus leva un sourcil interloqué en entendant Milo rire tout seul, et jeta un regard interrogateur vers la cuisine. Rien, Milo continuait de s'affairer, semblait-il, au vu des sons qu'il entendait. Le Verseau haussa les épaules. C'était Milo, en même temps. On n'allait pas tout relever…
Et de toute manière, il préférait largement l'entendre rire que pleurer. Même s'il riait sur sa cuisine, ou sur il ne savait trop quoi… Qu'il rie. Camus rebaissa donc le nez sur son livre.
Parfait, se dit Milo. Un plat de pâtes serait rapide à faire, et surtout, peu compliqué pour lui. Le Scorpion, même s'il se débrouillait en cuisine, n'était pas un chef, comme pouvait l'être Camus. En revanche, il savait faire admirablement bien quelques plats très simples et familiaux. Le français, lui, versait plus dans le raffinement et la nourriture saine. Chacun ses points forts, pensa Milo avec un sourire en coin.
Sur ces pensées, le Scorpion ouvrit les placards pour attraper une casserole. Il la remplit d'eau et la mit sur une des plaques à induction devant lui. Il n'oublia pas de saler le tout et d'allumer ladite plaque.
En cherchant dans ses réserves de nourriture, il tomba sur quelques tomates, qu'il se décida à préparer en sauce pour accompagner. Des bonnes pâtes italiennes, toutes simples, et de la sauce tomate maison pour aller avec… Parfois, il n'y avait que ça de vrai.
Au moment où Milo sortit un couteau dix fois trop grand pour les malheureuses tomates qu'il allait couper, on toqua à la porte de ses appartements.
« Camus ! Tu peux aller ouvrir ? J'ai les mains dans la cuisine ! » lui demanda Milo d'une voix forte depuis son poste. Il venait justement de trouver la planche à découper.
Le Verseau obtempéra sans un mot. Il conjura un marque-page en glace fort délicat pour poser dans son livre. Sa page notée, il se leva du canapé, et il fit quelques pas à travers le temple pour aller ouvrir la porte d'entrée des appartements privés de Milo. Qui pouvait bien venir les emmerder à cette heure-ci, rouspéta intérieurement un Camus irrité. Il avait expressément demandé à ce qu'on ne les dérange pas de la semaine ! Les gens ne savaient-ils donc pas se tenir… ?
Camus eut la réponse à ses interrogations en ouvrant la porte et en tombant sur son disciple, Hyôga, flanqué de Shun d'Andromède.
Evidemment, se dit Camus en s'empêchant de lever les yeux au ciel. Personne d'autre que son disciple ne pouvait venir le voir à cette heure-là.
« Ah, bonsoir, Hyôga et Shun » les salua-t-il avec un signe de tête.
Il dévisagea les nouveaux venus d'un air circonspect, les bras croisés sur la poitrine.
« Maître ! s'exclama le Cygne, sans se soucier de sa posture peu sociable. Je ne vous ai pas vu de la journée. Je vous ai cherché partout !
- Eh bien, tu m'as trouvé, lui indiqua froidement Camus. Tout de même, Hyôga. Où crois-tu que je puisse être... Mis à part dans ce temple ou dans le mien ? »
La question était rhétorique. Le Cygne n'avait pas dû chercher tant que ça, pensa le Verseau. Ou alors si, auquel cas cela avait dû être un peu pathétique. L'image de son disciple en train de fouiller partout pour le trouver, même dans les endroits les plus absurdes, du genre sous les meubles ou même, en désespoir de cause, au fond de son frigo, s'invita dans son esprit.
Pas vexé pour un sou, Hyôga continua.
« J'ai entendu dire que le Grand Pope vous avait donné un congé, maître. Alors je venais simplement vous voir pour m'assurer que tout allait bien.
- Tout va très bien, Hyôga, déclara le Verseau sur un ton uni. Je te remercie de ta sollicitude. Il se trouve que c'est Milo qui…
- Qu'est-ce qu'il se passe ici ? »
Le Scorpion venait de débarquer derrière Camus avec son immense couteau dans la main, qui pour ne pas arranger son cas, dégoulinait de jus de tomates fraîchement coupées.
Le français haussa les sourcils devant la taille peu adéquate du couteau mais ne fit aucun commentaire. Hyôga faillit avoir un mouvement de recul en voyant Milo ainsi. Le chevalier d'or du Scorpion prenait tout de même facilement des airs de psychopathe patenté.
« Ah, sourit aimablement l'hôte des lieux. Ça va, gamin ? Salut, Shun. »
Milo fit un signe de la main (celle qui était libre) vers le chevalier d'Andromède. Shun, lui, ne sembla pas aussi effrayé que son comparse par l'attitude du Scorpion. Le grec était de toute manière bien meilleur aux essais d'Aiguille Ecarlate, qu'aux coups de couteau. Pour ce genre de spécialité, c'était davantage de Shura qu'il fallait se méfier. Voire de Shiryû.
« Ça va… Merci ? hésita Hyôga. Je venais prendre des nouvelles de Camus. »
Milo rit franchement devant l'air légèrement renfrogné de Hyôga.
« Waouh. Tu les élèves drôlement bien, tes disciples, Cam'. Ils sont tellement polis qu'ils viennent te demander comment tu vas.
- Cesse de te moquer de moi, Milo, siffla Camus entre ses dents.
- Mais je ne me moque pas de toi, fit sincèrement le grec. Je trouve ça plutôt mignon. »
Cette phrase semblait absurde dite dans ce contexte, avec ce couteau en main.
« Milo, c'est pourquoi, le couteau ? » osa s'immiscer Hyôga. Il craignait toujours les utilisations diverses que pourrait en faire le sadique Scorpion.
« Ah, ça ! Oups ! se rendit compte Milo, avant d'éclater de rire. T'inquiète pas, j'étais en train de couper des tomates dans la cuisine ! »
Devant l'air peu convaincu de Hyôga, Camus jugea bon de tancer son amant.
« Milo, tu es au courant que tu n'avais pas besoin d'un couteau aussi grand pour couper trois tomates ? Il y en a des plus petits dans le tiroir du bas !
- Oh là là, rouspéta Milo. Ça va, j'ai pris le premier que j'ai trouvé, on ne va pas en faire un drame ! Elles seront coupées pareil, ces fichues tomates !
- Oui, mais tu admettras que ce n'est guère courtois de recevoir les gens avec cet accessoire en main. »
Milo resta silencieux un instant, puis, charmeur, il partit dans un grand rire. Son amant se remettait à fonctionner de manière miloesque, se dit Camus. Le Verseau se demandait si le Scorpion n'avait pas tout simplement endossé cette sorte de masque social par habitude. Quand on voyait l'état dans lequel il avait été vingt minutes plus tôt, autant dire que le contraste était déroutant.
« C'est vrai, confirma Milo, amusé. Désolé, les mômes. Tenez, pour me faire pardonner de l'impolitesse, je vous invite à dîner ! Vous aimez les pâtes ? »
Shun opina du chef avec un doux sourire. Honnêtement, il avait tendance à trouver le Scorpion de bonne compagnie. Il savait que Hyôga s'en méfiait toujours un peu à cause de leurs affrontements passés, mais lui, franchement, il voyait bien que le grec était de bonne volonté.
Camus ne sembla pas partager l'envie de Milo de recevoir.
« Milo ! Tu devais te reposer ! le contredit le Verseau.
- Oh, Camus, je vais bien, soupira le Scorpion sans quitter son sourire. Vois-le comme ça : ton disciple pourra prendre toutes les nouvelles qu'il voudra de toi… Et toi, tu pourras le gronder comme tu voudras, et tout le monde sera content. »
Milo termina sa phrase avec un clin d'œil malicieux envers Hyôga.
Le Cygne sembla satisfait du retournement de situation. Quelque part, il considérait que veiller sur son maître était une de ses missions officieuses. Camus ne l'apprécierait pas s'il le savait, mais depuis qu'il était revenu, Hyôga voulait de se rattraper de ses manquements envers lui. Alors, vérifier que son maitre se portait bien régulièrement faisait partie de ses prérogatives. Surtout avec cet excité de Milo que Camus s'était choisi comme compagnon. Hyôga devait admettre qu'il ne comprenait pas comment le rationnel Verseau avait pu s'éprendre d'un type sanguin et désorganisé comme le Scorpion.
Camus soupira à part lui. Il savait qu'il aurait du mal à forcer Milo à être raisonnable.
« Bon, très bien, capitula-t-il. Mais seulement pour dîner, alors. Je ne veux pas que tu te surmènes, Milo.
- Pourquoi ? s'informa Hyôga en regardant le Scorpion. Il se passe quoi, Milo ?
- Rien de bien grave », répondit l'intéressé sur un ton léger.
Le regard noir que Camus adressa à Milo en dit long, cependant.
« Alors ! Entrez, ne restez pas plantés là ! » s'exclama le Scorpion en souriant à la ronde. Son invitation lancée aux deux plus jeunes, celui-ci se déroba rapidement de l'ouverture afin de les laisser entrer, et il retourna immédiatement terminer sa cuisine.
Camus leva les yeux au ciel et fit signe aux deux jeunes chevaliers de les suivre à travers le temple. Il n'avait guère l'habitude de recevoir, ni de tenir des conversations mondaines, mais il s'y prit du mieux qu'il put.
« Venez, leur enjoignit Camus. Vous pouvez vous installer sur le canapé en attendant. C'est Milo qui fait tout le repas, ce soir. Attendez-moi là, je vais nous chercher un apéritif. »
Cette injonction était en fait une excuse déguisée du Verseau pour échapper à un début de conversation potentiellement plate et sans intérêt. Il détestait avoir à engager un sujet de discussion, mais il détestait tout autant être pris dans un bavardage convenu juste pour s'assurer d'être poli. Alors, il allait leur préparer cet apéritif… Et en profiter pour aller se plaindre à son Milo, qui avait déjà regagné la cuisine.
Hyôga et Shun suivirent les instructions de Camus et s'installèrent côte à côte dans le canapé.
« Tu n'as pas peur de déranger, quand même ? l'interrogea Shun, soucieux.
- Non, pas vraiment, admit le Cygne avec un demi-sourire. Tu sais, honnêtement, j'ai toujours l'impression de déranger maître Camus, quoi que je fasse, alors… Avec le temps, je crois que j'ai juste arrêté de me poser la question. »
En effet, le taciturne Verseau n'était guère accueillant d'ordinaire, mais Hyôga en avait pris l'habitude. Il avait reçu un enseignement plutôt sévère de sa part, même si juste, et il avait appris à passer outre le ton peu avenant de son professeur. Il trouvait même que ça le rendait attachant, au fond, à toujours le rabrouer à la moindre incartade. Et puis, Hyôga avait raison : même si Camus le tançait souvent, il était content de voir son disciple. En y regardant bien, le Verseau avait toujours cette lueur d'affection au fond des yeux quand il discutait avec Hyôga. L'entraînement en Sibérie avait tissé des liens entre eux, même si son maître ne l'avouerait pas tout haut. Alors en grandissant, le Cygne avait appris à faire taire ses doutes. Son maître était peu démonstratif ? Soit. Il s'en était toujours accommodé. Cela n'allait pas changer maintenant.
Ledit maître venait justement de rejoindre Milo dans la cuisine. Il en ouvrit les placards du haut afin d'y dégoter des chips et une boisson non alcoolisée à servir aux deux jeunes gens assis dans le salon. Milo, quant à lui, était penché sur une casserole de sauce tomate qui mijotait lentement. Sur une autre plaque, il y avait une grande marmite d'eau bouillante.
« Tu auras assez à manger pour tout le monde ? l'interrogea Camus d'une voix unie.
- Oh, ne t'inquiète pas, lui sourit Milo. Deathmask prend de grandes quantités dans les paquets quand il s'approvisionne. Ça lui arrive de donner des pâtes à Aldé, donc il prévoit toujours la dose. »
Camus lui rendit un sourire en coin, avant de le perdre immédiatement.
« Tu n'aurais pas dû accepter qu'ils restent dîner. Hyôga va encore poser tout un tas de questions embarrassantes, et tu vas être fatigué… Et…
- Et ?
- Et je m'inquiète pour toi », lui avoua Camus à voix basse.
Milo étira un sourire mélancolique. Hochant négativement de la tête, il se retourna vers Camus, et il l'enlaça tendrement. Calé entre ses bras, il posa la tête sur l'épaule de son amant.
« Tout va bien », le rassura Milo à mi-voix. Camus voulut répondre un « tu sais très bien que non », mais il n'en eut pas le courage. A la place, il garda le silence. Et il lui rendit l'étreinte avec douceur.
Milo savait très bien qu'il n'avait pas convaincu Camus. Pour tout dire, il n'était pas vraiment convaincu lui-même. Mais il savait que passer la soirée avec Hyôga, Shun et son amant serait tout à fait dans ses cordes. Enfin, si Camus le laissait finir sa cuisine correctement.
« Il faut que je surveille la sauce tomate », déclara Milo en se dégageant à regret de l'étreinte.
Le Verseau le laissa s'éloigner et le contempla un moment, la mine soucieuse.
« Camus, l'interpella le Scorpion. Hyôga et Shun vont finir par se demander ce que tu fais. »
Le français sembla hésiter.
« Allez, l'incita Milo. Je ne vais pas disparaître. Et puis, ça te fera du bien de discuter un peu avec ton disciple. Et Shun est une des personnes les plus conciliantes que j'ai jamais rencontrées. A vous trois, vous aurez bien des choses à vous dire, non ? »
Appuyant ses propos, le grec lui sourit tranquillement. Camus n'arriva pas à l'imiter, mais il obtempéra.
« Tu as raison, Milo. Mais avertis-moi, si tu as besoin d'aide, ici.
- T'inquiète pas. Tu as vu, je serai sacrément bien armé contre ces tomates, si jamais elles devaient avoir des idées de rébellion. »
Le Scorpion en titre indiqua du regard l'énorme couteau qui avait servi à les couper.
Camus secoua la tête et réprima un rire. Milo était impossible.
« Bon. J'y vais. Mais n'oublie pas de nous rejoindre vite, lui demanda le Verseau. C'est qu'on s'ennuierait, sans toi.
- Je sais » répliqua Milo avec un clin d'œil.
Camus leva les yeux au ciel devant la modestie du Scorpion, et il retourna au salon avec ses denrées en main.
Quand il arriva dans la pièce, Hyôga et Shun étaient comme demandé sur le canapé, en train de discuter à voix basse, certainement des derniers racontars entre chevaliers de bronze.
Quand le maître des glaces rentra dans la pièce, Hyôga se redressa dans son assise, au garde à vous. Camus devait avouer qu'il était un peu mal à l'aise face à l'attention que lui réservait son disciple, parfois. Surtout qu'il avait un public. Public qui se résumait certes à Shun d'Andromède, mais un public quand même. Faisant taire ses pensées, le français posa le plateau contenant les chips et le jus de fruits qu'il avait trouvés sur la table basse.
« Ouah, maître ! s'exclama Hyôga, visiblement aux anges d'un tel menu. Je ne savais pas que vous aviez des chips dans vos placards !
- Nous sommes chez Milo, je te rappelle, rétorqua froidement Camus.
- Oui, mais même », insista Hyôga, qui avait rarement vu son maître lui proposer ce genre de nourriture peu saine.
Camus ne répondit rien. Il se contenta de servir à Shun et Hyôga deux verres de jus de fruits, et une fois que cela fut fait, il s'assit dans le fauteuil qui faisait face au canapé.
« Alors, maître ? essaya Hyôga en le dévisageant. Vous ne nous avez pas dit pourquoi vous étiez à l'arrêt.
- C'est Milo, soupira Camus. Disons… Qu'il a besoin de repos, et j'ai reçu une autorisation spéciale pour l'aider à se remettre, cette semaine.
- Milo ? l'interrogea Shun. Pourtant, je n'ai rien remarqué de spécial en le voyant, là. Il ne va pas bien ?
- Rien remarqué de spécial ? le reprit Hyôga, circonspect. Mouais. A part peut-être le fait qu'il nous a accueillis avec un couteau de boucher…
- Oui, mais bon… C'est Milo », répliqua Shun en haussant les épaules.
Camus ne réagit même pas pour prendre la défense son amant. En fait, il ne réagit pas à la conversation tout court. Il se contenta de rester impassible au fond de son fauteuil et de regarder les deux adolescents sans mot dire.
Les deux chevaliers de bronze tournèrent un regard interrogateur vers Camus, puisqu'il ne s'était pas prononcé sur le sujet. Lui, il devait avoir des réponses.
« Mais du coup… Qu'est-ce qu'il a ? lui demanda Hyôga.
- Milo a eu… Un accident… Hier, commença le Verseau, qui ne voulait pas trop en dire. Et il est fatigué, en ce moment. Il a besoin que je sois dans les parages pour le tenir en place.
- Un accident ? répéta Shun, très surpris que ce genre de choses arrive à un Or. Quel genre d'accident ?
- Est-ce que ça a quelque chose à voir avec le bandage qu'il porte sur le bras ? renchérit Hyôga, perspicace et observateur.
- Oui », consentit à répondre Camus.
Il y eut un moment de silence quelque peu gêné.
« Je ne savais pas que les chevaliers d'or pouvaient avoir des accidents, essaya Shun. Milo s'est fait mal à l'entraînement ?
- Non, répondit sommairement Camus. C'est… Un problème un peu personnel. Je ne suis pas sûr que Milo veuille que j'en parle à sa place, ou que j'en parle tout court. »
Cette déclaration n'admettait que peu d'objection.
« Est-ce qu'on pourra lui demander quand il sera là, alors ? » se risqua Hyôga.
Camus fut surpris d'une telle demande de la part de son disciple. Depuis quand le Cygne se préoccupait-il à ce point de la santé de Milo ?
« Pourquoi ? l'interrogea-t-il.
- Parce que Milo partage votre vie, et que ce qui lui arrive vous affecte aussi, parla franchement le Cygne. Et puis, j'ai du respect pour Milo, et je serais triste qu'il ne lui arrive quelque chose de grave.
- En plus, c'est un chevalier d'or, appuya Shun. Ce qui peut lui arriver a le potentiel d'ébranler tout le domaine. »
C'était vrai, mais peu souhaitable, se dit Camus, qui espérait qu'on n'en arrive pas à de telles extrémités. Il voulait juste qu'on laisse Milo un peu tranquille. Et d'ailleurs, il avait l'intuition que c'était également le souhait du Scorpion.
« Milo est un grand garçon, se résigna le Verseau. Je n'ai pas à vous dire ce que vous avez le droit de lui demander ou non. Et c'est à lui de déterminer ce qu'il veut vous répondre. En revanche, je ne vous garantis pas qu'il sera ravi que vous lui posiez des questions. »
Cette mise en garde aurait peu de chances d'arrêter son disciple curieux et son ami. Camus le savait d'expérience.
Sur ces entrefaites, on entendit les pas de Milo qui revenait de la cuisine. Lorsqu'il arriva en vue du petit groupe assis autour de la table basse, il les interpella d'une voix forte, tout sourire.
« J'ai mis les pâtes à cuire ! Ça va durer dans les dix minutes. Vous m'avez laissé des chips, j'espère ? »
Le Scorpion ne manqua pas de venir vérifier rapidement. Arrivant à hauteur de la table basse, il plongea la main dans un paquet qui descendait tout de même assez rapidement, avec les deux chevaliers de bronze dessus. Le Cygne était ravi de l'aubaine, honnêtement. Milo en tira une chips et l'avala. Il alla ensuite en direction de Camus, qui était assis sur le fauteuil solitaire, en face du canapé.
« Tu me fais une place ? »
Camus soupira. Il se cala bien au fond de l'assise, pour laisser de la place à son amant, qui s'installa sur ses genoux.
Le Cygne s'étrangla sur une chips en voyant son maître tout à coup dans cette posture amoureuse. Elle reniait absolument tout l'enseignement qu'il lui avait inculqué, c'est-à-dire, de ne pas se laisser aller à ses propres sentimentalités. Là, le Verseau était… limite guimauve avec Milo, se dit le Cygne, soufflé de voir une telle chose se produire sous ses yeux.
Shun lui tendit charitablement son verre de jus de fruits pour l'aider à faire passer la chips récalcitrante. Hyôga murmura un merci à son camarade attentionné.
« Alors, comment ça va, vous deux ? lança Milo d'une voix forte. Ça marche bien, pour vous, la vie au Sanctuaire ? J'ai entendu de ces rumeurs sur Shiryû, récemment… Je vous raconte pas ! Le bruit court qu'on aurait retrouvé toute sa correspondance sentimentale avec Shunrei !
- Oui, rit Shun en rougissant légèrement. J'ai eu le privilège de jeter un œil, par hasard… Et si vous aimez le romantisme qui en fait trop… Ses poèmes sont à mourir de rire. J'aime bien Shiryû, vraiment… Mais même moi je dois avouer qu'il est un peu ringard, surtout en amour !
- Oh, fit Hyôga, un peu amusé mais gêné pour son camarade. C'est vrai que c'est plutôt rigolo, mais ça me fait de la peine que tout le Sanctuaire ait accès à ses lettres. Je ne serais pas très content que ça m'arrive, à sa place. »
Le Verseau, pour sa part, ne pouvait qu'être d'accord avec son disciple. Il ne voudrait certainement pas qu'une telle chose arrive à ses écrits de jeunesse.
« C'est Aphrodite qui a mis la main sur ses écrits. Donc, il faut sans doute lui demander à lui, pour les lire. »
L'information que Shun venait de donner fit verdir légèrement Camus. Le Verseau se jura qu'en que la prochaine fois qu'il rentrerait à son temple, il veillerait à mettre définitivement sous clef toutes les lettres sentimentales que Milo avait pu lui écrire au fil du temps. Il n'avait jamais eu le courage de faire disparaître, même si leur existence restait dangereuse. Rien qu'imaginer ça dans les mains d'Aphrodite des Poissons, la commère en chef du sanctuaire… Il en était terrifié.
Comment le Poissons avait-il pu se trouver en possession de ce genre de manuscrits ? S'apeura Camus. C'est forcément quelqu'un de malintentionné qui était de mèche.
Milo formula justement la question de Camus tout haut :
« Comment ça se fait que ce soit Aphro qui ait récupéré sa correspondance ? Je le vois mal risquer de faire des marques sur son vernis à ongles en fouillant les appartements de quelqu'un.
- Je pense que la faute vient de Seiya, à la base, le renseigna le Cygne peu sportivement pour son camarade. Il a dû laisser échapper en discutant que Shiryû gardait ses lettres d'amour quelque part, et il est possible qu'il l'ait dit à Kiki du Bélier, ou qu'il l'ait entendu.
- Ouh là, c'est sûr que l'apprenti Bélier est un sacré fouineur ! commenta Shun. A peine il a dû entendre ça qu'il a trouvé les documents dans la foulée !
- Je te confirme que Kiki est quelqu'un de très efficace, ajouta Milo, l'œil espiègle.
- Malheureusement pour Shiryû », acquiesça Hyôga.
Il y eut un silence. Milo se resservit de chips, et Camus en profita pour digérer ces informations déplaisantes. Son amant semblait être bien renseigné sur le fait que Kiki était « très efficace ». Le ton qu'il avait employé avait été étrangement complice. Le Verseau n'en fut pas surpris outre mesure. Milo pouvait avoir tendance à aimer jouer des tours aux autres comme un gamin, et pour y réussir, vers qui de mieux se tourner que le disciple de Mû ? Camus ne savait pas s'il devait se sentir amusé ou résigné de faire ce genre de constat.
Milo ré-entama alors la conversation en embrayant sur d'autres nouvelles du sanctuaire, et il incita les deux chevaliers à raconter leur nouvelle expérience dans le domaine sacré, qui se modernisait beaucoup ces temps-ci. Les deux bronzes avaient aussi de nouvelles fonctions et ils faisaient un peu d'encadrement de groupe des jeunes au sanctuaire. Autant dire que l'ambiance y était bien meilleure que lorsque Milo et Camus avaient subi, eux, leur entraînement, étant enfants. Camus ne les écouta réellement que d'une oreille, focalisé sur cette histoire de lettres retrouvées. Il visualisait avec horreur l'emplacement des lettres du Scorpion dans son temple, et il trouvait avec effroi que la correspondance en question n'était pas si bien cachée que ça, enfin, pour quelqu'un qui saurait chercher un peu. Il se triturait depuis les méninges pour réfléchir à une meilleure cachette.
Au moment où Shun parlait du fait qu'Ikki était un peu récalcitrant à se montrer indulgent envers les apprentis, Milo eut un sursaut.
« Merde ! jura-t-il. Mes pâtes ! Je dois vérifier où ça en est, moi !
- Ton langage, Milo », intervint distraitement Camus.
Hyôga retint un sourire. Il avait beau ne plus être un enfant, son maître conservait pourtant toujours ce genre d'automatismes en sa présence : il reprenait les gens à la moindre vulgarité.
Milo ne fit pas attention à la remontrance, car il avait déjà sauté des genoux de Camus pour courir éviter un désastre quelconque en cuisine. Un éclair de cheveux bleu-violet traversa la pièce pour se ruer sur l'éventuel lieu du drame.
Comme on n'entendit pas de cri de désespoir provenant de ladite cuisine, Camus conclut que rien de catastrophique n'y était arrivé. L'avantage avec Milo, c'était qu'il était exubérant. Il n'était pas difficile d'être fixé tout de suite sur le moindre problème.
Camus se rembrunit immédiatement à cette pensée. Pas toujours, se corrigea-t-il. La preuve. Il ne s'était pas rendu compte du mal-être évident de son amant… Et ce, pendant de nombreuses semaines. Et il se détestait pour cela. A force de s'habituer à voir Milo mettre son extraversion en spectacle, le français s'était lui aussi perdu dans la fiction que le grec lui proposait tous les jours. Et cela lui mettait un grand coup dans son amour-propre. Il n'aimait pas l'idée que Milo ait pu le berner à ce point, alors qu'il se targuait d'être observateur et objectif.
Hyôga, qui avait appris à connaître Camus avec les années, décela facilement la lueur mélancolique au fond des yeux de son maître.
« Ça va, maître Camus ? demanda-t-il. Vous voulez un autre verre de jus de fruits ? »
Le Verseau en sursauta presque. Depuis quand est-ce que son disciple arrivait à le déchiffrer autant ?
« Ça va, Hyôga, merci, fit-t-il sans montrer son trouble. Je pense que je vais débarrasser le plateau d'apéritif et aider Milo à apporter le repas sur la table. Finissez tranquillement vos verres. »
Sur ces paroles, Camus se leva du fauteuil et rassembla rapidement les affaires sur la table basse. Il les posa sur le plateau, et partit sans demander son reste.
Effectivement, se dit Hyôga. Quoi qu'il se passe avec Milo, cela affectait suffisamment son maître pour qu'il puisse le déceler. D'ordinaire, le Cygne avait quand même beaucoup plus de mal à cerner l'humeur du Verseau, qui semblait toujours coincé entre la neutralité totale et une vague ironie intellectuelle. Mais ça, c'était quand il était avec lui. Hyôga ne savait pas comment il était avec Milo. Imaginer son maître déclamer des paroles tendres et avoir une relation intime avec quiconque était un exercice mental très difficile pour le russe. Mais il se rendait à l'évidence de l'affection que Camus portait à Milo. Le Scorpion avait bien de la chance d'avoir réussi à dérider un peu le maître des glaces, pensa Hyôga avec un sourire en coin.
« Qu'est-ce qui te fait sourire ? l'interrogea Shun, en contemplant l'expression amusée de son ami.
- Oh, rien, répondit l'intéressé. C'est juste… Que ça me dépayse un peu de voir mon maître jouer l'amant affectueux avec Milo. Tu l'aurais vu pendant mon entraînement… Là, tout de suite, on aurait facilement pu le qualifier de sociable, enfin, à son échelle à lui, évidemment.
- C'est vrai qu'ils sont mignons, tous les deux, commenta Shun sur un ton rêveur. Et puis, ils ont l'air de bien s'équilibrer. On dirait que Camus calme Milo et que Milo dévoile un peu Camus.
- C'est sûr que Milo a bien besoin de quelqu'un pour le calmer de temps en temps, agréa Hyôga, qui même s'il appréciait le Scorpion, était toujours rancunier du combat qu'il avait mené contre lui.
- Hyôga, le gronda Shun avec un léger rire. Moi, je le trouve très fréquentable, tu sais. Bon, c'est vrai, il vient nous accueillir un couteau à la main, mais… Il faut avouer qu'il a la conversation facile !
- Je ne sais pas trop, le contredit Hyôga, l'air plus sombre. Milo donne l'air d'avoir la conversation facile, c'est vrai… Mais gare à celui qui vexera le chevalier d'Or du Scorpion. Il y a probablement des sujets à ne pas aborder avec lui, même s'il peut t'amener à croire que tu as le droit d'en parler au départ.
- Donc, tu n'oserais pas lui demander ce qui lui arrive, comme tu l'as demandé à Camus tout à l'heure ?
- Seul à seul avec lui, je ne sais pas si je m'y risquerais, admit Hyôga. Mais il y a maître Camus qui est impliqué, alors, c'est important. Et puis, il ne laisserait pas Milo m'assassiner de sang-froid sur la table à manger si je devais poser une mauvaise question.
- En somme, tu considères que Milo du Scorpion est un type dangereux, résuma Andromède.
- Il faudrait être fou pour penser le contraire, Shun, déclara le Cygne d'une voix ferme. Mais cela ne s'applique pas qu'à lui en particulier. Tous les chevaliers d'or sont des personnes dangereuses, et mon maître le premier. »
Le chevalier des glaces avait au moins l'honnêteté de l'admettre.
« Oui, enfin, c'est des chevaliers d'or qu'on a tout de même réussi à battre, donc… Quelque part, on est pratiquement aussi dangereux qu'eux.
- Oui, mais quand même, t'es moins soupe au lait, Shun », lui sourit le Cygne.
Andromède rit de bon cœur devant cette observation très juste.
De son côté, Camus avait regagné la cuisine avec le plateau en main. Milo était en train de vider la grande casserole de pâtes dans une passoire quand Camus posa ce qu'il avait dans les bras sur le plan de travail.
« Les pâtes vont bien, je présume ? »
Milo tourna la tête vers lui, un sourire moqueur aux lèvres.
« Alors comme ça, on ne supporte pas d'être loin de moi plus de trente secondes ? Je dois avouer que je suis flatté ! »
Et honnêtement, Milo l'était.
Il vit d'ailleurs le visage de Camus rougir presque de la même teinte que la fameuse sauce tomate qu'il avait préparée.
« Ce n'est pas ce que tu crois, fit Camus, embarrassé. Je ramenais simplement le plateau d'apéritif à la cuisine.
- Bien sûr, rebondit un Milo taquin. Je suis sûr que Hyôga et Shun ont dû être ravis que tu leur enlève le paquet de chips des mains.
- C'est mauvais pour leur santé, répliqua froidement le onzième gardien.
- Toujours la réponse à tout, hein, mon Camus ? »
Milo secoua la tête, amusé, avant de se remettre à son ouvrage.
« Est-ce que je peux t'aider à quoi que ce soit ? changea de sujet le maître des glaces.
- Oui, confirma le Scorpion. Tu peux me sortir quatre assiettes ? Il faudra les amener sur la table à manger. »
Camus donna son accord en hochant brièvement de la tête, et il fouilla dans les placards pour trouver les assiettes en question. Au milieu de sa recherche, il s'interrompit, hésitant.
« Milo… je me demandais… est-ce que tu… enfin… »
Le Verseau s'arrêta. Il avait peur que le Scorpion ne se moque de lui.
« Oui ? Tu te demandais ? » l'invita gentiment son amant. Milo le contemplait de ses beaux yeux azur, l'air interrogateur.
« Je me demandais si… continua timidement le Verseau. Les lettres qu'on s'est écrites… Pendant tout ce temps, où j'étais en Sibérie, et sur des missions ou autre… Je… Est-ce que… Est-ce que tu les as toujours ?
- Hein ? s'étonna le Scorpion, qui était surpris que son amant pose une telle question au milieu de nulle part. Je… Oui, bien sûr que je les ai toutes gardées, Camus. Jamais je n'aurais jeté ça ! »
Evidemment, se dit Camus, qui déglutit péniblement. Cette information fit monter son anxiété d'un cran. Toutefois, il devait avouer qu'il était très touché par le romantisme de Milo. Milo qui sembla comprendre soudainement d'où venait la question.
« Ah ! Tu as peur que ça tombe entre de mauvaises mains, c'est ça, Camus ? s'informa-t-il avec un sourire.
- Oui, lui avoua le Verseau. Je ne voudrais pas que quiconque les lise. Ce qu'on s'est échangé… Ça n'appartient qu'à nous. Cela ne concerne personne d'autre. Personne d'autre que toi n'a le droit de… je veux dire… tu es le seul qui… »
C'était un classique : Camus s'empêtrait dans ses mots bien souvent, lorsqu'il s'agissait de faire une déclaration romantique. Il n'en avait pas l'habitude, ou du moins, il peinait beaucoup à la prendre, même avec les années. Il était reconnaissant à Milo d'être si patient et compréhensif envers lui sur ce point-là. Mais il essayait tout de même, il se faisait violence. Il souhaitait que Milo sache qu'il tenait à lui, même s'il avait du mal à l'exprimer.
« Ce que j'essaye de te dire, c'est… que je suis à toi, et à personne d'autre. »
Camus finit sa phrase dans un murmure, que les oreilles exercées de Milo entendirent parfaitement. Celui-ci en devint radieux. Camus se surpassait en démonstration d'affection envers lui, ces temps-ci. Cela le comblait de joie. Le Scorpion franchit les quelques mètres qui le séparaient de son amant pour l'étreindre très fort.
« Je t'aime, Camus », lui dit-il simplement. Il y eut un silence durant lequel ils savourèrent la proximité de l'un l'autre, puis Milo reprit la parole.
« Je ferai attention à nos lettres. Elles sont dans un endroit sûr, mais je peux trouver encore mieux, si tu préfères. Tu as raison : notre relation ne regarde personne. »
Camus était soulagé que Milo ait compris sa requête, et qu'il ne se soit pas moqué de lui. Il se l'avouait moins, mais il était aussi très heureux d'être dans ses bras. Il ne se lassait jamais du Scorpion. Il l'aimait trop pour même envisager une telle chose.
Milo embrassa Camus à la base du cou et se défit doucement de ses bras, manifestement à contrecœur.
« C'est bien dommage qu'il y ait les deux gamins dans le salon juste à côté, parce que j'aurais bien tenté le fantasme de la cuisine, lui asséna-t-il en le clouant de son regard hypnotique. Tu es à peu près aussi appétissant que ce que j'ai cuisiné… »
Camus retint un faible sourire. Il se sentait un peu fragile, parfois, sous le regard intense du Scorpion quémandeur. Milo était si beau, se dit tout simplement Camus. Au fond de son esprit, une voix lui criait qu'il aurait bien tenté lui aussi « le fantasme de la cuisine », mais ce n'était guère le moment de se prêter à l'expérience.
« Seulement à peu près aussi appétissant ? le taquina Camus, qui recommençait à rougir.
- Non, dit Milo. Excuse-moi. Rien ni personne ne peut rivaliser avec toi. Et certainement pas de vulgaires pâtes, aussi fraîches soient-elles.
- Tu me rassures », fit Camus, avec un sourire en coin.
Milo laissa échapper un léger rire avant de revenir à sa cuisine. Il versa les pâtes dans un plat qu'il souleva ensuite entre ses mains.
« Tu peux attraper les assiettes ? Je prends le plat. On va tout mettre sur la table à manger. »
Camus fit ce que Milo lui avait demandé et ils se dirigèrent vers la table en question, qui se situait dans l'espace juxtaposé à la cuisine. Camus posa méthodiquement les assiettes sur la table, et Milo mit la casserole fumante de pâtes sur un dessous de plat.
Ils revinrent une fois de plus dans la cuisine pour aller chercher le reste. Avant de fouiller les placards pour trouver les verres et les couverts, Camus fit un crochet vers le salon pour y appeler les deux convives restants.
« Hyôga, Shun ? On va pouvoir manger, si vous voulez bien venir. »
Les deux chevaliers de bronze ne se firent pas prier.
« Vous avez besoin d'aide, maître ? lui demanda son disciple, attentionné, en arrivant dans la cuisine.
- Euh, oui, pourquoi pas, marmonna Camus. Tiens, prends les couverts dans le tiroir, Hyôga. »
Camus lui indiqua de la main un rangement dans les meubles du bas. Hyôga s'empressa, sous les yeux amusés de Milo qui repassait par là pour saisir la casserole de sauce tomate.
« Shun, appela Milo. Est-ce que tu pourrais prendre la carafe d'eau qui est sur le plan de travail ? Comme ça on ramènera tout sur la table en même temps.
- Oui, bien sûr, Milo. »
Chacun investi d'un objet à ramener, (Milo avait la sauce tomate, Hyôga les couverts, Shun la carafe d'eau et Camus les verres), le groupe s'achemina vers la salle à manger. Ils posèrent leurs denrées comme il fallait sur la table, et, puisque tout était prêt, tout le monde prit place sur les chaises. Milo s'assit à côté de Camus, et Hyôga s'installa en face de son maître, Shun à ses côtés.
Milo servit généreusement tout le monde en pâtes, et laissa chacun agrémenter librement leur plat de sauce tomate. Camus souhaita à tout le monde un « bon appétit » gracieux, en français, histoire d'épater un peu la galerie. Il fut imité par Milo, qui n'eut aucun problème à prononcer ces deux mots. Hyôga le fit avec un accent assez marqué, mais ayant entendu son maître dire cela plusieurs fois, il s'en sortit. Shun tenta une approximation phonétique plutôt comique que personne ne releva.
D'ailleurs, Hyôga était légèrement surpris de l'accent quasiment impeccable de Milo en français. Il n'aurait pas pensé une seule seconde que le Scorpion puisse être doué en langue.
Et en goûtant le plat qu'il avait préparé, le Cygne eut une deuxième surprise. Il n'aurait pas pensé non plus que Milo soit si doué en cuisine.
« C'est super bon, Milo, le complimenta Shun, qui appréciait particulièrement la sauce tomate.
- Je suis d'accord, appuya le russe. Vous êtes très doué, Milo !
- Merci, leur répondit le Scorpion, qui était à la fois soulagé et fier. Mais tu devrais me tutoyer, Hyôga. Tu me donnes l'impression d'avoir cinquante piges ! »
Un rire collectif accueillit cette exclamation.
« Et toi, Camus ? Tu trouves ça bon ? s'inquiéta Milo.
- Bien sûr, répliqua Camus avec neutralité. Merci de nous avoir préparé le repas, Milo. »
L'intéressé sourit à son amant, ravi. Puis Camus reprit la parole :
« D'ailleurs, Hyôga, soit dit en passant, tu peux me tutoyer aussi. Je ne suis plus ton maître, désormais, et nous sommes tous les deux chevaliers. Ce vouvoiement n'est plus de mise. »
Hyôga faillit s'étrangler sur les pâtes pourtant excellentes de Milo.
« Quoi ? hésita Hyôga. Mais… vous êtes sûr ?
- J'ai l'air de plaisanter ? » ironisa le Verseau.
Précisons tout de même que Camus ne plaisantait qu'assez rarement. Et sûrement pas sur ce genre de sujet.
« Non, répondit Hyôga, la voix mal assurée. Mais… Je ne suis pas sûr que je m'y ferai vite… Même si nous avons terminé l'entraînement, et que je suis chevalier… Vous serez… Enfin, tu seras toujours mon maître, Camus ».
Camus ne lui répondit pas, mais il lui adressa un sourire doux et sincère. Hyôga n'en croyait pas ses yeux. Tutoyer son maître puis le voir lui sourire… Décidément, Milo avait dû provoquer un changement énorme chez le Verseau pour qu'il lui accorde une telle chose. Gloire lui en soit rendue, pensa le Cygne, ravi de voir son cher maître se défaire au moins un peu de son masque froid avec le temps.
Le dîner se poursuivit dans la bonne humeur. Milo était assez bavard, une vieille habitude, et entre ses contributions, il en profita pour taquiner Hyôga, Shun et un chouïa son amant. Ce dernier restait à l'écart des conversations, de manière générale. Causer en groupe mettait le Verseau mal à l'aise. Le chevalier des glaces ne savait jamais trop quoi dire, ni pourquoi. Alors, il ne parlait réellement que si on lui demandait son avis, ou pour tancer son disciple et corriger Milo si l'envie lui prenait, mais c'était à peu près tout. Shun, lui, n'avait jamais beaucoup fréquenté les deux chevaliers d'or. Puisqu'il était sociable, cela lui faisait plaisir d'apprendre à connaître mieux deux membres de plus de la garde dorée. Et puis, quelque part, cela pouvait lui permettre d'enfin se faire un peu une idée de qui était réellement ce fameux Camus, que Hyôga admirait à peu près autant que sa chère maman. Le Verseau était taciturne, mais pas pour autant inerte ou inintéressant, se dit Shun. Et il trouvait de plus en plus que la complicité sous-jacente qu'il entretenait avec Milo faisait plaisir à voir.
Un Milo qui d'ailleurs avait l'air on ne pouvait plus normal et débordant d'énergie. C'était à se demander ce qu'il se passait vraiment, pensa Andromède.
Au moment où un blanc s'installa dans la conversation, Hyôga en profita pour faire une adresser une requête timide à son mentor.
« Au fait, maître… J'avais une question à vous… Pardon, à te poser. »
Camus haussa un sourcil, seule indication qu'il avait entendu, et qu'il était prêt à écouter ladite question.
« Je me disais, puisque vous, euh, tu vas avoir du temps libre cette semaine… Je me demandais si c'était possible de s'entrainer ensemble demain ? Comme au bon vieux temps. Ça me ferait plaisir de pouvoir ré-échanger avec v… avec toi sur mes techniques de glace. »
Si Camus fut surpris de la requête, son visage resta impassible. Il ne dit rien pendant un moment, semblant peser le pour et le contre.
Voyant qu'il hésitait, ce fut Milo qui prit la parole.
« Il viendra. »
Là, Camus eut une réaction mécontente.
« Milo ! s'exclama-t-il, irrité. Depuis quand te permets-tu de décider à ma place ? »
Pas décontenancé pour un sou, Milo sourit et confirma.
« Oui, il viendra. »
Camus lui jeta un regard noir.
« Je n'ai pas pris une semaine de repos pour ne pas respecter mes engagements et te laisser tomber ! lui indiqua-t-il fermement.
- Mais enfin, Camus ! s'exaspéra le Scorpion. Je sais que tu en meurs d'envie. Ça te fera du bien de t'entraîner avec ton disciple, et tu le sais. Alors arrête de faire semblant et dis-lui que tu vas venir. En plus, je ne vais pas m'envoler ! Je trouverai bien à m'occuper pendant ce temps-là, va.
- Mais Milo… et si… »
L'hypothèse de Camus mourut au fond de sa gorge.
Il planta alors son regard nocturne dans celui de Hyôga et confirma ce qu'avait dit Milo.
« Bon. Demain après-midi, vers quatorze heures, trancha-t-il froidement. Je serai là.
- Oh, merci, Camus ! s'illumina Hyôga. V… Tu ne peux pas savoir comme je suis content ! Je ferai de mon mieux pendant l'entraînement, promis !
- J'espère bien », cingla Camus, néanmoins amusé par l'enthousiasme de son ex-élève.
Shun sourit pour lui-même devant cette scène de ménage. On sentait bien que Camus et Hyôga avaient dû avoir ce genre d'échanges durant des années. Hyôga devait une fière chandelle à Milo, sur ce coup-là. Shun n'était pas sûr que le Cygne aurait eu ce qu'il voulait sans l'intervention du huitième gardien.
« Milo, continua soudainement Hyôga, qui décida de s'engager sur un terrain miné. Est-ce que je peux te poser une question aussi ?
- Hein ? s'étonna sincèrement l'intéressé. Euh… Oui, vas-y. Bien que je me doute que tu n'aies pas envie de t'entraîner à affronter l'Aiguille Ecarlate.
- Non, pouffa Hyôga, ce n'était pas ma question. »
Affronter l'Aiguille Ecarlate, honnêtement, il avait déjà donné.
Il y eut un silence.
« En fait, je me demandais ce qu'il se passait, pour que tu sois mis à l'arrêt avec maître Camus, se jeta finalement à l'eau le Cygne. Je m'inquiétais… Parce que ce genre de choses arrive très rarement. Même si maintenant c'est Shion le Grand Pope… Voilà, on n'arrête pas deux chevaliers d'or à la légère. Alors… Je me demandais ce qu'il vous arrivait, à tous les deux ».
Milo garda le silence. Et Shun grimaça. Le Verseau l'avait prédit, et Hyôga le confirmait : le grec n'avait absolument pas envie de parler de ça. Cela se vit immédiatement sur son expression.
« Ah. »
Milo croisa les bras sur sa poitrine.
« Camus vous en a dit la raison ? » les interrogea-t-il, soudain autoritaire.
Le Verseau fronça les sourcils, confus. Quoi… Le Scorpion aurait voulu qu'il le fasse à sa place… ? Voilà qui aurait été étonnant.
« Ben… Un peu, confirma Hyôga. Il nous a dit que c'était pour toi que vous étiez au repos une semaine.
- Oui ? Mais encore ? demanda Milo en le détaillant de ses yeux clairs.
- J'ai remarqué le bandage sur ton bras… lui avoua Hyôga, qui mordit à l'hameçon. Et Camus nous a dit que tu ne t'étais pas fait ça à l'entraînement…
- Ah bon, il a dit ça, Camus ? » siffla un Milo dont les pupilles virèrent soudain du bleu à l'orangé.
Milo se tourna pour toiser son amant d'un air dangereux.
Oups, pensèrent à la fois le maître et le disciple. Le Scorpion qui clignait orange, ce n'était pas bon, ça. Camus tenta de se dédouaner.
« Qu'est-ce que tu voulais que je dise, au juste ? raisonna-t-il. Evidemment qu'il allait remarquer le bandage sur ton bras.
- Et tu t'es dit, super, on va étaler la vie privée de Milo, il s'en fout, de toute façon ! ragea le grec.
- Tu n'avais qu'à mettre des manches longues, aussi, si tu ne voulais pas de questions, s'énerva à son tour Camus, qui n'aimait pas ces reproches injustifiés. Comme si c'était ma faute, ce qu'il t'arrive !
- Ah oui, évidemment, c'est entièrement de la mienne ! s'exclama le Scorpion. Tout est toujours ma faute, c'est bien connu ! Alors franchement, la prochaine fois, demande donc au Grand Pope de raconter l'intégralité de mes symptômes à tout le Sanctuaire ! Je suis sûr qu'Aphrodite et Deathmask seront ravis d'avoir les détails !
- Milo, tu vas trop loin, essaya de temporiser Camus.
- Bien sûr, renchérit Milo dont la colère enflait de manière impressionnante et démesurée. Tu n'aurais pas pu leur dire simplement que je m'étais blessé à l'entraînement, en tombant sur un caillou tranchant ?! Ou n'importe quoi d'autre ?! Maintenant, il faut que je me justifie à ton crétin de disciple du canard dansant ! Alors excuse-moi de m'énerver !
- Mais ça suffit, Milo du Scorpion ! explosa Camus. Je ne te permets pas d'insulter mon disciple ! Il n'y est pour rien ! Et ne t'en déplaise, ce n'est quand même pas moi qui m'inflige ma propre attaque en pleine nuit et qui oublie, comme par hasard, de me soigner ! »
Camus se rendit compte trop tard de ce qu'il avait laissé échapper. Milo, au comble de la colère, se leva d'un bond et envoya sa chaise s'éclater contre le mur à quelques mètres d'eux. Le Scorpion, une fois debout, enflamma instantanément son cosmos et son ongle rouge poussa sur sa main droite. Le bras levé devant lui, Milo menaça ostensiblement Camus de son attaque mortelle. Hyôga et Shun eurent à peine le temps de se lever de leur chaise pour tenter quoi que ce soit pour le retenir, que le Scorpion, fou de rage à peine contenue, décida, au lieu de lancer son Aiguille Ecarlate sur le onzième gardien, en d'en envoyer trois se ficher dans le mur d'en face. Un énorme bruit d'explosion se fit entendre et trois trous nets se détachèrent dans la paroi fumante. Serrant les poings, Milo fit volte-face, et il sortit de la pièce d'un pas vif pour aller s'enfermer dans la chambre. La porte claqua violemment.
Il y eut un blanc. Camus, sonné, n'avait pas bougé pendant l'intégralité de la manœuvre. Il était toujours assis droit sur sa chaise, figé. Ses yeux fixaient la direction dans laquelle venait de disparaître Milo. Il avait toujours un air indéchiffrable sur le visage. Toutefois, Hyôga imagina sans peine que le Verseau devait être remué par la réaction épidermique et inattendue de son amant.
« Maître ? » l'appela-t-il.
Camus ne répondit pas. Il ne lui accorda pas un seul regard. Il semblait emmuré dans ses réflexions.
Il y eut un long silence. Personne ne bougea dans la pièce. Au moment où Hyôga se dit que son maître n'avait pas dû l'entendre, finalement, Camus tourna la tête vers les deux convives, visiblement embarrassés d'avoir assisté à une telle scène.
« Ne vous en faites pas, déclara finalement le Verseau, qui même s'il parla sur un ton assuré, ne l'était pas tant que ça lui-même. Milo a tendance à être impressionnant quand il s'emporte. »
Un autre silence gêné suivit cette affirmation. Pour tromper cette situation maladroite, Camus se leva de sa chaise et il la rangea sagement sous la table. Un geste futile, puisque sa jumelle était pratiquement en miettes contre le mur à quelques mètres de là, mais peut-être que le Verseau cherchait inconsciemment à remettre de l'ordre au milieu du chaos.
Redressant la tête, il regarda son disciple dans les yeux.
« Ne t'en veux pas d'avoir posé la question, Hyôga, consentit-il à le rassurer. Comme je te l'ai enseigné, il n'y en a pas de question bête. Tu es en droit de poser des questions… Et c'est la responsabilité de Milo s'il ne veut pas y répondre.
- Oui mais maître… Je suis désolé, j'ai gâché la soirée, s'amenda le Cygne, dépité.
- Ce qui est arrivé est arrivé, Hyôga, prononça Camus sur un ton uni. Peut-être que ça devait éclater, de toute façon. »
Un autre silence.
« Camus… s'immisça la voix timide de Shun. Ce que tu as dit de Milo… Est-ce que c'est vrai ? »
Le français dévisagea Shun calmement, l'air toujours impassible.
« Oui, murmura-t-il. Tout est vrai. »
Comment le Verseau aurait-il pu inventer une chose pareille, de toute manière ?
« Mais comment est-ce que Milo a pu s'infliger sa propre attaque ? lui demanda Hyôga.
- Je ne sais pas vraiment, soupira Camus, qui laissa montrer légèrement sa résignation. J'ignore ce qu'il se passe dans sa tête, en ce moment. Milo n'aime pas être vu en position de faiblesse, et il est difficile de discuter avec lui quand il croit qu'on le regarde de cette manière.
- Mais maître… C'est dangereux, ce qu'il s'est fait, non ?
- Ça l'est, assurément », confirma Camus.
Le Verseau réprima un nouveau soupir de défaite.
« Ça va aller, maître ?
- Je suis un grand garçon, Hyôga, le rabroua-t-il avec plus de sévérité. Je vais me débrouiller avec Milo.
- C'est normal d'être inquiet, maître, tenta le russe. Je le serais à votre… à ta place.
- Je le sais. Je m'inquiète pour Milo, c'est vrai, admit le Verseau, qui admettait d'ailleurs vraiment rarement ce genre de choses. Mais ça ira mieux.
- Vous viendrez… Tu viendras quand même à l'entraînement, demain ?
- Oui, Hyôga. Je ne reviens pas sur mes engagements, déclara le Verseau avec grand sérieux.
- Tu vas t'en sortir, avec Milo ? voulut s'assurer Shun.
- Oui, les rassura le Verseau. Je vais aller lui parler. Quant à vous deux… Je suis désolé… Mais je crois que la soirée s'arrête là. Cependant… Vous pourrez revenir dîner, si vous le souhaitez, quand il ira mieux. Je pense que Milo sera content de vous recevoir. Il a juste besoin d'être en meilleure forme. D'ordinaire, il est bon hôte.
- Oh, ne t'inquiète pas Camus, lui répondit Shun. Après tout, c'est nous qui sommes venus vous déranger à l'improviste. On n'est pas venu au bon moment, et… Milo a été très gentil de nous faire le repas.
- Et il était très bon, en plus, ajouta Hyôga. Remercie-le pour nous, s'il veut bien l'accepter.
- Ce sera transmis. Bonne soirée à vous deux. »
Camus congédia les deux jeunes gens sur un ton qui laissa définitivement entendre que la conversation était close. Hyôga et Shun offrirent un salut de la tête respectueux à leur aîné et ils quittèrent les lieux discrètement.
Une fois seul dans la salle à manger, Camus poussa un profond soupir, dépité. Il apprendrait à mieux tenir sa langue. En revanche, il était vraiment fâché de la scène que son amant avait provoquée. Le Scorpion s'était donné en spectacle, alors que le Verseau n'avait pas fait grand-chose d'impardonnable à son endroit. Et il n'aimait pas ce constat. Milo était un être entier… Mais d'habitude, il s'énervait tout de même pour de bonnes raisons.
Camus ne savait pas trop ce qu'il devait faire. Essayer de parler avec Milo immédiatement, à chaud, ne donnerait rien de bon. En plus, le français était lui-même à cran. Il avait à la fois envie de s'excuser et d'engueuler le Scorpion pour sa réaction injuste et exacerbée. Il en conclut donc qu'il valait peut-être mieux laisser Milo se calmer un moment. Cela lui laisserait le temps de réfléchir lui aussi à ce qu'il devait faire pour aplanir les choses. Et reprendre un peu contenance.
Autant que possible. Il ne savait qu'augurer de la suite…
