Note de l'auteur : Voici le chapitre 5 en version révisée ! Bonne lecture ! Hésitez pas à me dire ce que vous en pensez !
Chapitre 5 – L'ami porte conseil
Le jour pointa enfin le bout de son nez. A l'issue d'une nuit où il eut vaguement somnolé peut-être deux heures, Camus décida qu'il lui fallait trouver un moyen rapide d'aider Milo. Cela commencerait certainement par une discussion avec les autres ors… Et particulièrement ceux qui avaient été proches du Scorpion durant ses cinq ans d'absence.
La seule chose qui l'ennuyait, dans ce raisonnement, était qu'il ne voulait en aucun cas laisser Milo seul chez lui après l'épisode de la veille. Le français n'avait pas du tout envie qu'en plus, le grec ne se réveille et ne pense qu'il l'avait abandonné, ou quoi que ce soit du genre. Et puis, il ne voulait surtout pas que son amant soit victime de réminiscences douloureuses. Milo semblait se battre avec ses mauvais souvenirs sans qu'il ait vraiment besoin de son aide.
Ce fut en se faisant cette réflexion que Camus opta pour un compromis, et il sonna alors télépathiquement son disciple pour avoir un peu d'aide.
Au vu de l'heure très matinale, ledit disciple dormait tranquillement dans un lit bien moelleux. Un « Hyôga » péremptoire et familier retentit dans son esprit au milieu de ses jolis rêves.
« Gheuh ? Grogna-t-il pour toute réponse.
- Hyôga, insista Camus.
- Euh… Oui, maître ? Il se passe quelque chose ? s'empressa le plus jeune en reprenant ses esprits.
- J'aurais besoin de ton aide, daigna expliciter Camus. Est-ce que tu pourrais venir au temple du Scorpion, s'il te plaît ?
- Oui, maître, » agréa immédiatement le Cygne.
Il y eut un moment de silence gêné, certainement dû à l'hésitation peu réveillée de ce dernier.
« Mais… euh… maintenant ?
- Non, dans quinze jours, ironisa ledit maître. Bien sûr que j'ai besoin de toi maintenant ! Je ne prends pas plaisir à te réveiller.
- Très bien, maître… retentit la voix du jeune homme. J'arrive le plus vite possible. »
Camus, satisfait, rompit la connexion immédiatement.
Hyôga soupira, se redressa, mais s'affala à nouveau sur son oreiller. Le chevalier de bronze n'était guère matinal. Mais pour Camus, il fallait qu'il fasse un effort. Il avait une image de disciple modèle à redorer, lui, depuis que son mentor était revenu. Même si Camus lui avait dit que le combat qui les avaient opposés avait été dans le seul but de lui offrir un ultime enseignement, Hyôga frissonnait toujours parfois quand il croisait les yeux sombres de son maître en repensant à son geste. Et puis, si le chevalier d'or du Verseau, être puissant et responsable, lui demandait quelque chose de ce genre, c'était qu'il y avait certainement un problème conséquent.
Le Cygne s'habilla le plus vite qu'il put et au pas de course, il fila au temple du Scorpion. En arrivant sur les lieux, il alla directement pour toquer à la porte de chez Milo.
Il eut à peine esquissé un geste que le Verseau lui avait déjà ouvert.
« Hyôga. Merci de t'être déplacé, le salua Camus d'un signe de tête.
- Euh, de rien, maître. »
Le français ouvrit plus grand le battant de la porte pour laisser son disciple s'engouffrer dans la pièce à vivre. Celui-ci l'invita à le suivre à travers les appartements d'un geste silencieux et Hyôga traversa le temple, interdit, jusqu'à la porte de la chambre de Milo.
« Bon, commença Camus. Voilà, dans ce genre de situations, une démonstration vaut mieux que de savants discours. Tu vas vite comprendre mon problème. »
Camus ouvrit le battant discrètement et fit signe à Hyôga de rentrer silencieusement avec lui. Sur le lit, Milo dormait, toujours torse nu et couvert de bandages. Le Cygne écarquilla les yeux devant les blessures importantes du chevalier du Scorpion. Depuis quand est-ce que Milo était dans cet état ? La dernière fois qu'il l'avait vu, et cela avait tout de même été il n'y avait même pas vingt-quatre heures, le chevalier d'or n'avait eu qu'un seul pansement sur le bras gauche… Pas cette armée de sparadraps fixés et enroulés autour de sa peau.
« Mon problème est simple, lui annonça le Verseau à voix basse. Tu peux constater par toi-même l'état dans lequel se trouve Milo. Or, il se trouve que je dois impérativement aller discuter avec Aiolia ce matin, et je ne veux pas le laisser seul ainsi. Alors je te demande à toi si tu veux bien monter la garde. Je ne veux pas que Milo se blesse dans son sommeil, ou qu'il panique à l'idée que je sois parti sans prévenir. Est-ce que tu voudrais bien faire cela pour moi ? Je t'offre des croissants et une boisson chaude en dédommagement.
- Hein ? s'étonna Hyôga, surpris d'une telle requête. Euh, oui, bien sûr, maître. Mais si je puis me permettre… Qu'est-ce qui est arrivé à Milo ? »
Camus le considéra un instant.
« Je t'en parlerai peut-être une autre fois.
- Non, maître ! objecta le Cygne, inquiet. Dis-moi ce qu'il a, que je sache quoi faire s'il y a un problème ! »
Camus contint un soupir devant la répartie pertinente de son élève. De toute manière, il sentait que l'état de Milo n'allait pas rester secret bien longtemps.
« Ce sont trois coups d'Aiguille Ecarlate, daigna-t-il le renseigner. J'ai bien pansé et serré les bandages sur les blessures, et normalement ça ne saigne plus... Mais Milo est affaibli à cause de la perte de sang et la perforation de certains de ses points vitaux. Toutefois, si cela peut te rassurer, il y a peu de chances qu'il se réveille avant que je ne revienne. Il est fatigué, en ce moment. »
Hyôga prit un air stupéfait.
« Comment ça, l'Aiguille Ecarlate… balbutia-t-il, craignant de comprendre. Tu veux dire… Milo…
- S'est fait ça tout seul, oui, Hyôga, confirma Camus d'un air grave. Peut-être que je t'expliquerai plus tard, s'il y consent. Mais pour l'heure, je dois partir. J'essayerai de revenir le plus vite possible. Contacte-moi par télépathie au moindre problème, et je serai ici aussitôt.
- Très bien, maître, agréa le disciple, en coulant un regard vers le Scorpion endormi. Mais… S'il devait se réveiller… Milo n'a pas de chances de m'attaquer, quand même ?
- Je ne sais pas, cingla froidement Camus. Depuis quand est-ce que tu as peur des affrontements, toi ?
- Je n'ai pas peur, je m'informe seulement, se défendit le Cygne.
- Je ne pense pas qu'il va t'attaquer, si ça peut te rassurer, consentit à le réconforter Camus. Et puis, s'il devait y avoir un souci, j'ai tout un stock de sparadrap. Ce que tu vois sur Milo n'est qu'un échantillon de la collection dans ma trousse de secours.
- Très bien, maître, agréa le Cygne. Est-ce que tout va bien ? Tu as l'air fatigué.
- Je vais très bien, Hyôga », fit le Verseau en foudroyant du regard.
Il y eut un temps. Camus se radoucit un peu.
« Il y a des croissants sur la table de la cuisine, que je fais livrer de France. Tu peux te servir. Il y a aussi du thé que j'ai préparé et des tasses à disposition.
- Merci, Camus.
- Dans la mesure du possible, surveille bien Milo. Il m'inquiète. Et s'il se réveille, fais-le-moi savoir par télépathie.
- Oui.
- J'ai laissé un mot sur la table, au cas où il se réveillerait et se demanderait où je suis. Donne-le-lui seulement s'il se réveille. Avec un peu de chance, je serai revenu avant et ta mission sera assez ennuyeuse. Je n'espère certainement pas le contraire.
- D'accord, maître.
- Tu as bien tout compris ? Je peux vous laisser ?
- Oui, ne t'inquiète pas, Camus. Je veillerai sur Milo comme tu me l'as demandé.
- Merci, Hyôga. Je t'en suis très reconnaissant. »
Pour appuyer ses dires, le maître des glaces posa une main affectueuse sur l'épaule de son disciple.
« Je serai au cinquième temple. A tout à l'heure, Hyôga. »
Sans plus discourir, Camus fit volte-face. Laissant le russe au milieu du salon, il partit d'un pas rapide en direction de la sortie. Le Verseau, une fois sorti, prit soin de refermer la porte derrière lui. Il était pressé, certes, mais tout de même civilisé.
Aiolia se réveilla en sursaut. Des coups sourds avaient résonné dans son sommeil, et continuaient encore à se faire entendre alors qu'il était éveillé. Le Lion en tira cette conclusion : quelqu'un frappait à sa porte.
Le grec était en galante compagnie. A ses côtés dormait Marine, le maître de Seiya, qui, seul lui le savait, avait un fort joli minois. Elle était allongée paisiblement sur le côté, la respiration calme, et Aiolia en voulut tout d'un coup au gêneur. On n'avait pas idée de venir le déranger si tôt, alors que sa chère et tendre se reposait après une dure journée d'entraînement. Le Lion poussa un grognement rageur et il se dirigea vers la porte, torse nu et en pantalon de toile, pour aller dire à son visiteur matinal sa façon de penser. Il était un chevalier d'or, tout de même ! Il voulait bien être tolérant, mais il avait ses limites.
Ça lui apprendrait à être sociable. Camus et Milo, eux, au moins, n'étaient que rarement dérangés !
Ouais, se dit le Lion en marchant jusqu'à la porte. Mais qui voudrait aller déranger un psychopathe sadique et un frigide sans cœur ?
La porte qu'il ouvrit lui révéla justement le visage d'un certain frigide sans cœur qui n'aurait probablement pas apprécié le qualificatif.
Le Lion eut un froncement de sourcils surpris en tombant sur Camus du Verseau. Le maître des glaces venait quand même peu souvent lui rendre visite, si ce n'était…
« Ah non ! s'exclama immédiatement Aiolia. Cette fois-ci, je n'y suis pour rien !
- Pardon ? prononça son visiteur.
- Je sais pourquoi tu es là : Milo s'est encore mis minable en soirée et c'est moi que tu blâmes ! se fâcha le grec. Eh bien non, cette fois, je n'ai rien à voir là-dedans !
- Euh, Aiolia, tenta le Verseau.
- Figure-toi que hier soir, j'étais chez moi, tranquillement, avec Marine, et que j'ai pas vu Milo de la journée ! Tu peux même demander à Marine si ça t'amuse ! Alors c'est un peu facile de venir m'embêter à cette heure-ci alors qu'on dormait et que Milo fait n'importe quoi tout seul !
- Aiolia, le reprit calmement Camus. Je ne viens pas pour ça. »
Le Lion stoppa net son réquisitoire.
Il y eut un silence gêné.
« Ah… lâcha Aiolia, embarrassé de la scène gratuite qu'il venait de provoquer. Euh… Qu'est-ce qui me vaut l'honneur de ta visite, alors ? »
Le Verseau le contempla un instant.
« C'est au sujet de Milo, en effet, annonça-t-il platement. En fait, il se trouve que j'aurais besoin de ton aide.
- Qu'est-ce qui lui arrive ?
- Il ne va pas bien, lui avoua Camus. Il se passe quelque chose que je ne comprends pas. Je venais te voir parce que tu es son ami et qu'il y a des chances pour que tu saches des choses que je ne sais pas. Je voudrais l'aider.
- Qu'est-ce que tu veux savoir, exactement ? fit un Lion circonspect.
- Est-ce qu'il serait possible d'en discuter calmement et plus confortablement que sur le seuil de ta porte ?
- Hein ? Euh, oui, peut-être. Attends-moi une minute, Camus, je reviens. »
Aiolia referma la porte sans cérémonie et laissa Camus dehors. Le Lion voulait bien agréer à sa requête étrange, mais il fallait qu'il se rende un peu plus présentable.
Quand il revint dans la chambre à coucher, Marine s'était redressée dans le lit et le regardait d'un air pétri de curiosité.
« Qui c'était ? »
Aiolia s'approcha d'elle et l'embrassa sur le front.
« Camus. Je ne sais pas trop ce qu'il me veut. Mais apparemment il y a un souci avec Milo et il a besoin de mon aide.
- Un souci avec Milo ?
- Oui. Il ne m'a pas dit quoi.
- Ça ne m'étonne pas. Il n'est pas connu pour être bavard.
- Sans rire.
- Ça doit être important. J'ai entendu dire que les chevaliers d'or du Scorpion et du Verseau étaient mis à l'arrêt une semaine par le Grand Pope, lui fit remarquer Marine. C'est assez louche.
- C'est vrai que je n'ai croisé ni l'un ni l'autre hier, réfléchit Aiolia. En général, je vois Milo au moins une fois par jour. Il a toujours un tour à jouer à quelqu'un ou une blague salace à raconter à la ronde, alors, difficile de l'éviter. Bon, Camus, je n'y aurais pas fait attention, c'est vrai… Mais c'est Camus.
- En tout cas, ça doit être significatif, vu l'heure qu'il est.
- Oui, acquiesça le chevalier à contrecœur. Désolé, Marine, j'aurais aimé rester plus avec toi.
- C'est normal, mon Lion, lui sourit l'Aigle. Tu as des choses à faire. Ne t'en fais pas. Ça va me laisser du temps pour me lever tranquillement. Allez, mets un truc propre, au moins, que tu n'aies pas l'air d'une serpillère à côté de Camus.
- Moi, l'air d'une serpillère ?
- A tes heures, ce genre de choses arrive, le taquina Marine. Mais c'est pas grave, c'est toi le plus beau.
- Merci, ma chérie. »
Aiolia posa un baiser léger sur les lèvres du chevalier de l'Aigle, et il partit fouiller ses placards à la recherche de vêtements.
Camus, quant à lui, poireautait dehors. En attendant que le Lion ne re-pointe le bout de son nez, il se posait un million de questions, dans sa cervelle embrumée par le manque de sommeil. Qu'allait-il vraiment dire à Aiolia ? Il ne savait pas si parler de l'état de Milo était le trahir. En plus, il n'était pas sûr que son amant aime les manigances qu'il faisait dans son dos. Mais il devait l'aider, et il ne voyait pas d'autre moyen. Il lui semblait difficile de rester discret sur l'état de Milo tout en glanant des informations au Lion. Il se devait d'être à la fois honnête avec Aiolia pour qu'il mesure le problème et lui apporte des réponses, mais à la fois discret pour laisser une part d'intimité au Scorpion.
Aiolia reparut cinq minutes plus tard, vêtu cette fois d'une tenue d'entraînement ordinaire. Il guida Camus vers le devant de l'édifice et tous les deux s'assirent sur les marches qui descendaient vers la maison du Cancer, depuis le parvis du temple du Lion.
« Bon, commença le Lion. Alors, qu'est-ce qu'il se passe avec Milo ? »
Camus prit une grande inspiration avant de se lancer. La santé de son amant était en jeu.
« Milo est… Il ne va pas bien, tenta-t-il d'expliquer. Mentalement, je veux dire.
- Mentalement ? répéta Aiolia.
- Oui, confirma le français. Il est… Il ne réagit plus comme avant. Il a du mal à dormir, il… Il se dépense beaucoup, et il fait croire à tout le monde qu'il est en pleine forme… Et là, depuis deux jours, il paye ses débordements. »
Il y eut un silence.
« Qu'est-ce qui te fait dire qu'il ne réagit plus comme avant ?
- Eh bien, on va prendre le problème à l'envers, décréta le français. Moi, je ne l'ai que rarement vu comme ça… Alors… Est-ce que tu as souvent vu Milo pleurer ? Ou… »
Camus hésita, mais continua sur sa lancée.
« Ou se faire du mal ? »
Aiolia écarquilla les yeux.
« Quoi ? Tu veux dire que Milo… Délibérément… »
Camus hocha affirmativement de la tête. Le visage d'Aiolia s'assombrit. Un air désolé s'afficha sur ses traits.
« Ça a l'air plus grave que ce que j'avais pensé, murmura Aiolia pour lui-même.
- Que veux-tu dire par là ? Le reprit immédiatement le Verseau. Plus grave que quoi ? »
Aiolia dévisagea Camus. Effectivement, il comprenait que le français soit déstabilisé par le comportement de Milo. Lui, en revanche, l'était un peu moins.
« Je comprends que tu sois venu me voir, éluda Aiolia. C'est vrai que tu n'as pas vu Milo évoluer pendant un moment. Alors, il lui reste sans doute des automatismes de sa vie d'avant. Après la bataille du sanctuaire… Il faisait de son mieux pour le cacher, tu sais, mais il n'était plus le même homme. »
Le Verseau garda le silence. Il Aiolia le considéra un instant, puis il continua :
« Il était plus… grave, plus sombre. Dans l'ensemble, il était beaucoup moins insouciant. Mais ce ne sont que les gens qui le connaissaient bien qui s'en sont aperçus. Et personne ne lui a jamais fait de commentaire à ce sujet. Honnêtement, pendant un moment, il ne valait mieux pas trop chercher Milo. »
Le Verseau écouta le Lion avec appréhension. Il s'agissait d'une période qu'il n'avait pas vécue, mais qu'il savait importante dans la vie de son amant. Pour lui, c'était comme s'il avait quitté le Scorpion l'espace d'un instant. Milo, lui, avait vécu avec la perte du Verseau pendant des années. Alors Camus, naïvement, s'était attendu à retrouver le même Milo qu'il avait quitté… Mais il se rendait à l'évidence, à présent. Il avait raté beaucoup de choses. Beaucoup trop.
« Il faut que tu me racontes, Aiolia, lui enjoignit Camus. Je veux aider Milo. J'ai demandé au Grand Pope une semaine pour m'occuper de lui. Et pour ça, j'ai besoin de comprendre ce qu'il lui est arrivé. Même si tu ne sais pas tout. Milo… Il ne veut pas m'en parler. Le peu de fois où j'ai posé des questions, il m'a dit que c'était sans importance, puisque j'étais là et ressuscité, maintenant. Alors… Je viens recueillir le plus d'informations que je le peux sur cette période. »
Aiolia acquiesça gentiment. Il comprenait la démarche, elle était très logique, et le Verseau avait l'air sincèrement perdu. Alors, il eut une idée.
« Je sais ! s'exclama-t-il. Ça te dirait d'aller rendre visite à Mû ? Lui et moi étions assez proches de Milo pendant cette période. On pourrait en parler calmement tous ensemble. En plus, Mû est parfois plus attentif à certains détails, et plus compréhensif que moi sur ce genre de problèmes. Il aura peut-être remarqué des choses qui auraient pu m'échapper. Qu'est-ce que tu en penses ? »
Camus hésita. Il ne savait pas si c'était une très bonne idée de mettre encore plus de personnes dans la confidence. Il avait déjà trahi Milo, quelque part, en acceptant de se faire aider par Hyôga et en parlant de la situation à Aiolia. Il avait peur que le Scorpion ne lui en veuille de dire à tout le monde qu'il n'allait pas bien ces jours-ci, même si c'était pour son bien, et même si c'était la stricte vérité.
« Je ne suis pas sûr, déclara Camus d'une voix plate. Ecoute, Aiolia… Milo ne sait pas que je suis venu te parler de ça. Il ne sera pas content s'il apprend que je dis aux autres qu'il est… enfin, de son point de vue… en position de faiblesse. Hier soir, il a littéralement mis une chaise en miettes en se mettant en colère. Alors mettre une personne de plus dans la confidence… »
Aiolia fit un sourire amusé, apparemment pas étonné pour un sou.
« Ah, là, là, soupira-t-il. C'est du Milo tout craché. Ne t'inquiète pas, Camus. Mû et moi, on saura rester discrets. Et si Milo venait à le savoir… Je te promets qu'on prendra la responsabilité de lui expliquer nous-mêmes. Et de le bastonner s'il n'est pas content. Ça te va ?
- Très bien, capitula Camus. C'est entendu. Allons-y. De toute façon, je n'ai guère le choix. Et je le fais pour son bien. Alors, aux grands maux les grands remèdes.
- C'est bien pour ça que tu es venu me voir, de toute façon, non ?
- Effectivement. »
Aiolia lui fit un sourire, que Camus n'imita pas. Le Lion ne s'en formalisa pas. Il savait que le Verseau était comment dire… un poil associable. Mais il le trouvait touchant de s'inquiéter de la santé de Milo. Cela rassurait le grec. Depuis qu'il avait appris que les deux étaient en couple, il avait eu un peu peur que le Scorpion ne se soit trompé et que Camus se joue de ses sentiments sans y accorder d'importance. Milo l'aurait tué pour cette pensée, se dit-il avec amusement. Mais Camus était parfois si imperméable aux émotions que le Lion se demandait bien ce que Milo lui trouvait. Et pourtant, durant des années, le huitième gardien n'avait eu que le nom du français à la bouche. Cela avait toujours été le même refrain, aussi longtemps qu'il s'en souvenait. Camus ceci, Camus cela, et regardez comme il est doué, et blablabla… Aiolia s'en était lassé. Comme il n'avait pas su, à l'époque, que les deux avaient été épris l'un de l'autre, cela avait rendu le bavardage du Scorpion insupportable. Leur mise en couple officielle et aux yeux de tous était en fait très récente. Les deux chevaliers d'or s'étaient ouvertement affichés seulement depuis leur résurrection, et celle-ci datait de moins de trois mois. Le Lion ne s'était pas douté un instant de leur liaison avant que Milo ne lui ait expliqué la vérité.
Aiolia et Camus décidèrent donc de se rendre au premier temple pour y trouver Mû, qui était sans doute déjà réveillé à cette heure-là. Le Bélier était connu pour se lever tôt naturellement.
Les deux chevaliers passèrent d'abord par le temple du Cancer, où Deathmask buvait un café très serré. Celui-ci les salua, l'œil goguenard, les interpellant simultanément des surnoms hilarants de « Simba » et « Blanche Neige », mais il ne les retint pas outre mesure.
Dans le temple des Gémeaux, personne ne vint les accueillir. Et pour cause, les jumeaux semblaient occupés à leur loisir préféré, c'est-à-dire s'engueuler.
« Tu pourrais ranger ton bordel, Kanon ! criait la voix du Gémeau en titre. A chaque fois c'est moi qui m'y colle ! J'en ai marre de toujours devoir passer derrière toi ! Et puis arrête de laisser traîner partout tes magazines de pervers ! Quelle image tu donnes de nous !
- Mais bien sûr, ça y est, Saint Saga, priez pour nous ! continua la voix du jumeau numéro deux. T'es exemplaire, toi, peut-être ! Monsieur je sais-tout-mieux-que-tout-le-monde qui sait même pas faire cuire trois pâtes ! C'est moi qui fais toujours tout, dans cette baraque, qui te nourris, et c'est comme ça que tu me remercies ! Franchement… »
Camus et Aiolia n'eurent pas le temps d'en entendre plus, car ils avaient quitté le temple d'un pas rapide, et ces règlements de compte familiaux se transformèrent en écho lointain au fur et à mesure de leur descente.
Au temple du Taureau, ils croisèrent Aldébaran, qui était en train de siroter lui aussi une boisson chaude à la fenêtre de sa cuisine. Le deuxième gardien échangea quelques paroles aimables et chaleureuses avec Aiolia, qui l'imita, et il salua avec un peu plus de distance Camus, qu'il connaissait moins, mais toujours aussi amicalement. Aiolia et Camus déclinèrent sa proposition de prendre un café, arguant qu'ils étaient pressés, et c'est ainsi qu'ils quittèrent le temple en direction de chez Mû.
Lorsqu'ils arrivèrent dans le temple du Bélier, son propriétaire s'avançait déjà à leur rencontre.
« J'ai senti vos cosmos s'approcher de chez moi, leur expliqua Mû avec un sourire. Ce n'est pas souvent que je vous vois vous promener ensemble, Aiolia et Camus.
- Disons qu'on a quelque chose de spécifique à discuter, déclara Aiolia, qui fut appuyé par un hochement de tête de son glacial confrère.
- Je m'en doutais, fit Mû. Peut-être que vous voulez prendre le thé, pour m'expliquer ce qui vous amène ?
- Avec plaisir, Mû, c'est gentil, accepta le Lion.
- Shaka est là, ce matin, les informa Mû. Je l'avais invité pour le petit déjeuner. Mais vous tombez bien, comme ça, nous pourrons le partager. »
Camus retint un soupir dépité. Pour la discrétion, c'était raté, pensa-t-il. Même si Shaka n'était pas une énorme commère, et qu'il aurait été bien pire de tomber sur quiconque d'autre, il aurait dû l'anticiper. Les nouvelles allaient très vite, au Sanctuaire. Une personne mise au courant en valait une dizaine dans l'heure suivante.
Mû invita ses deux collègues dorés à sa suite dans son petit salon confortable. Il y a avait là plusieurs poufs pour s'assoir et un canapé rempli de coussins qui avait l'air très moelleux. Au-dessus de l'un des poufs, lévitait Shaka, qui avait les yeux ouverts, pour une fois. Après tout, il était simplement venu se détendre avec son ami tibétain.
Shaka tourna la tête vers eux, légèrement surpris de voir Aiolia et Camus débarquer au milieu de sa matinée tranquille.
« Tiens, Mû, tu ne m'avais pas dit que nous aurions de la visite, commenta-t-il posément.
- Je ne le savais pas moi-même, déclara Mû avec un doux sourire. Installez-vous, tous les deux. Je reviens avec des pâtisseries. »
Mû disparut dans la cuisine un instant. Camus et Aiolia en profitèrent pour s'asseoir dans le canapé.
Shaka, en face d'eux, les dévisagea de son regard clair. Les deux chevaliers d'ors furent un peu gênés d'être passés ainsi au crible. Il s'avérait qu'ils n'avaient pas tellement l'habitude de pouvoir contempler les yeux azur de la Vierge. Le chevalier, quand il daignait ouvrir les paupières, se mettait à tout observer avec minutie, comme pour pallier le temps qu'il passait en aveugle. Voyons-le comme ceci : Shaka faisait rarement les choses à moitié.
« Alors, interpella-t-il ses deux confrères, qui se jetaient présentement des coups d'œil embarrassés. Qu'est-ce que Milo a encore fait ?
- Quoi ? prononça Aiolia, surpris. Mais comment tu sais que…
- Il est tôt, et tu es levé, Aiolia, ça ne peut pas être par hasard, lui asséna la Vierge.
- Et alors, je ne vois pas le rapport… se vexa le Lion, peu ravi de l'insinuation qu'il était tire-au-flanc.
- Le rapport, c'est que Camus ne reste pratiquement jamais en ta compagnie, continua la Vierge sans se perturber. Et à cette-heure-ci, d'habitude, tu es plutôt chez le Scorpion, Camus, n'est-ce pas ? Et tous les deux, vous venez à l'improviste voir Mû. Si tu étais venu tout seul, Aiolia, et en début d'après-midi, j'aurais pensé à une visite de courtoisie. Or, il se trouve que la personne qui vous lie tous ici est, selon mes observations, Milo du Scorpion. J'en conclus donc que vous êtes là à cause de lui. Alors, je répète ma question : qu'est-ce qu'il a encore fait ? »
Shaka tourna son regard inquisiteur vers Camus, qui ne laissa pas montrer la moindre émotion, et qui garda le silence. C'est à ce moment-là que Mû revint avec un plateau de pâtisseries au miel dans les bras. Il posa le tout sur la table et s'assit sur un pouf aux côtés de Shaka.
« Servez-vous, allez-y, les invita Mû. C'est fait pour ça.
- Merci, » répondit poliment Camus.
Mû leur offrit ensuite une tasse de thé fumante, et il entama la sienne.
« Alors, dites-moi tout, leur sourit Mû. Qu'est-ce qui vous amène chez moi de si bon matin, tous les deux ? »
Aiolia jeta un regard vers le taciturne Verseau.
« Peut-être que tu devrais expliquer, Camus. Après tout, la démarche vient de toi.
- C'est vrai », acquiesça le français.
Camus hésita quelques secondes, car il savait pertinemment qu'il allait exposer Milo aux autres, mais il se décida à expliquer son problème.
« Comme l'a deviné si facilement Shaka, il s'agit de Milo, soupira-t-il, résigné. Mais avant que de vous dire ce qu'il se passe, je voudrais d'abord vous demander votre discrétion. Milo ne serait pas ravi de savoir que je dévoile son intimité ainsi, mais je n'ai pas le choix, il faut que je comprenne. Ce qui lui arrive dépasse mes capacités actuelles, et je voudrais l'aider. C'est pourquoi je me tourne vers vous. Est-ce que je peux avoir votre parole que ce que je vous dirai ici restera entre ces murs ?
- Tu as ma parole, promit Mû.
- Si c'est pour Milo, je resterai discret, déclara Aiolia avec grand sérieux.
- Je ne suis pas du genre à m'abaisser à raconter des cancans, se défendit Shaka sur un ton prétentieux. Il en va de mon honneur de chevalier d'or.
- Très bien, accepta Camus. Je vous remercie. »
Le Verseau ferma les paupières un instant, puis il décida de raconter ce qu'il s'était passé.
« Milo… Va très mal, déclara-t-il, plus sombre. Je ne m'en étais pas rendu compte tout de suite, mais on dirait… qu'il a gardé des séquelles de son passé, et que mentalement, ces choses l'affectent toujours. J'avais observé qu'il était constamment fatigué, ces derniers temps… Et puis il y a deux jours, son état mental s'est aggravé d'un coup. Il s'est… Il s'est blessé tout seul, il a perdu le contrôle à cause de ses pensées désagréables, et... On dirait qu'il culpabilise, enfin, je n'arrive pas bien à cerner d'où vient le problème exactement. »
Camus déglutit. Personne ne songea à l'interrompre.
« Hier soir, il a eu un accès de rage conséquent, continua le Verseau. On dînait tranquillement avec mon disciple et Shun d'Andromède. Hyôga lui a simplement demandé comment il allait, et il s'est énervé d'un seul coup. Puis, il a claqué la porte. J'ai jugé que je devais le laisser tranquille pour qu'il se calme, mais… Une demi-heure plus tard… »
Camus réprima un frisson d'horreur en se rappelant dans quel état il avait trouvé Milo.
Mû l'encouragea.
« Oui, Camus ? Qu'est-ce qu'il s'est passé, ensuite ?
- Ensuite, je l'ai trouvé en sang, leur avoua le français en s'empêchant de grimacer. Il s'était infligé son attaque. Trois fois. Elle n'est pas mortelle pour lui, vous vous en doutez bien. Cependant, il saignait beaucoup, et il a refusé de se soigner avant que je ne l'y oblige. »
Un silence accueillit ces paroles.
« La première nuit, je l'ai aussi trouvé blessé, cependant accidentellement, d'après ses dires. Il m'a révélé qu'il ne dormait plus depuis des semaines. Et maintenant, il dort, mais il dort trop. Et en plus, il cauchemarde. Et je vous avoue… Que je ne sais pas ce que je dois faire. Je n'ai jamais connu Milo comme ça. Pour moi, c'est quelqu'un d'enjoué, de fier, de… Je ne l'imaginais pas capable de s'infliger lui-même sa propre attaque. »
Un air compatissant s'afficha sur les traits de Mû.
« Et où est Milo, en ce moment ?
- Dans son temple. Quand je l'ai laissé, il dormait. J'ai demandé à mon disciple de veiller sur lui pendant que je venais trouver de l'aide auprès de vous. Quand j'ai compris que Milo ne dormait plus et qu'il ne se contrôlait plus correctement, hier matin, je suis allé demander audience avec le Grand Pope pour qu'il accorde au moins à Milo un temps de repos. Shion, dans sa grande bienveillance, nous a accordé une semaine, à nous deux, pour qu'il puisse se rétablir. Malheureusement, j'ai compris hier soir que je ne pourrais pas l'aider tout seul. Je sais qu'il y a toute une part de la vie de Milo dont je n'ai pas conscience, et dont je n'ai pas eu la moindre information, et c'est pour cela que je vous sollicite, afin d'avoir un regard et un avis extérieur.
- Qu'est-ce que tu attends de nous, exactement ? l'interrogea Aiolia.
- Que vous m'aidiez à avoir les bons réflexes avec Milo et que vous me renseigniez sur ce que je ne sais pas de lui. Plusieurs années de sa vie sont passées sans que ne je sache ce qui est advenu du Milo que j'ai connu pour en arriver au chevalier que je côtoie actuellement. »
Mû jeta un regard entendu à Aiolia, qui acquiesça silencieusement.
« L'homme est en constante évolution, énonça doctement Shaka. Il est vrai que Milo a parcouru un chemin difficile. Mais je sens qu'il va arriver au bout de ses peines. »
Camus haussa un sourcil.
« Euh… Merci, Shaka.
- Si tu veux, je peux te raconter ce que je sais de Milo après la bataille du Sanctuaire, lui offrit Aiolia. Mais peut-être que tu as des questions précises à nous poser ?
- Oui, confirma Camus. Je voudrais déjà savoir une chose. Est-ce que… Ce que je vous ai expliqué vous étonne, venant de Milo ? Est-ce que vous auriez déjà remarqué chez lui quoi que ce soit qui fasse écho à mes paroles ?
- Des choses me viennent à l'esprit, en effet, réfléchit Mû. Mais pas éléments aussi graves que ce que tu nous as raconté. C'était… Des détails, très ponctuels.
- Oui, c'est à peu près la même chose pour moi, appuya Aiolia. Il faut que tu saches que la plupart du temps, Milo agissait très normalement autour de nous. Si je me suis aperçu que tout n'était pas aussi beau qu'il le laissait paraître, c'est parce que je l'ai surpris dans des moments de faiblesse. En plus, personne ne savait pas que vous aviez formé un couple à ce moment-là, même après ta mort. Milo ne nous avait jamais rien dit, alors, on ne s'imaginait pas qu'il ait pu souffrir autant.
- Chacun avait perdu des amis dans la bataille, précisa Mû. Milo ne faisait pas exception, même si tu es sans doute la personne avec laquelle il avait ostensiblement été le plus proche. On savait qu'il avait beaucoup tenu à toi, mais nous n'avions pas imaginé qu'il avait perdu plus qu'un ami.
- Milo est resté très secret à ton sujet, renchérit Shaka. J'ai parfois senti son cosmos perturbé, mais il se dissimulait bien. Une habitude qu'il a gardée, à ce que j'entends.
- Malheureusement, déclara Camus, qui fit tout pour contenir le chagrin que lui inspirait ce constat. Qu'est-ce que tu appelles des moments de faiblesse, Aiolia ?
- Eh bien… hésita le concerné. Un matin, par exemple, c'était dans les deux ans après ta mort, je suis venu plus tôt que prévu au temple du Scorpion pour demander à Milo de me rejoindre à l'entraînement. Je suis entré dans ses appartements, assez discrètement parce que je me disais qu'il devait dormir encore, et je ne voulais pas le réveiller brusquement. Et quand je l'ai trouvé… Il gisait sur le canapé, inconscient, et ivre mort… Il y avait une bonne quinzaine de bouteilles d'alcool autour de lui, toutes vides. Son salon était complètement jonché de débris. Il y avait des trucs partout par terre. Il n'a pas été content quand je l'ai réveillé, enfin, quand il s'est rendu compte qu'il y avait un témoin. Je l'ai aidé à dessaouler. Et le jour suivant, quand je suis revenu le voir, tout avait disparu : les bouteilles, le bazar… J'avais presque eu l'impression d'avoir rêvé. Ensuite, je me suis simplement dit que Milo avait dû déconner, et qu'il ne le referait plus.
- Cela dit, il y avait toujours de l'alcool dans ses placards, renchérit Mû, qui venait d'y penser. Ça m'est arrivé de passer le voir plusieurs fois et il y avait toujours des caisses d'ouzo sous l'évier de sa cuisine. Après, je n'ai jamais trouvé ça choquant à l'époque de trouver de l'alcool chez Milo, mais…
- Vous voulez dire que Milo s'est rendu accro à l'alcool pendant des années ? prononça Camus d'une voix blanche.
- Ce n'est qu'une hypothèse, temporisa Shaka. Nous n'avons pas de preuves. Beaucoup de chevaliers ont de l'alcool chez eux. Deathmask en a toujours, par exemple. Cela ne fait pas de lui un ivrogne. Et d'ailleurs, il ne manquerait plus que ça.
- Honnêtement, Camus, fit Aiolia sans se soucier de ce persiflage, je ne surveillais pas Milo tout le temps, et je le voyais assez peu. On a pu faire quelques virées en ville ensemble, mais en ma présence, il n'était pas excessif. D'ailleurs, c'est même lui qui avait tendance à écourter nos soirées. »
Il y eut un silence stupéfait devant les paroles du cinquième gardien.
« Milo ? Ecourter des soirées ? demanda Camus, incrédule.
- Oui, c'était assez étrange, venant de lui, admit le Lion. Mais il n'avait pas l'air de prendre beaucoup de plaisir à nos sorties. Il le faisait surtout pour me tenir compagnie. Ensuite, il se retranchait dans son temple le reste de la nuit. Dans le meilleur des cas, il dormait sagement. Mais sinon… je ne sais pas. »
Camus pâlit devant ces révélations. Il connaissait Milo. Enfin, justement : le Milo qu'il avait connu auparavant n'aurait voulu mettre fin à une soirée sous aucun prétexte. En plus, le grec n'aimait guère être seul. Alors qu'il décide délibérément de passer la fin de soirée sagement dans son temple… Camus se dit qu'il fallait qu'il ait de vraies explications de la part de son amant à ce sujet-là. Parce que ni Aiolia ni Mû ne pourraient réellement le renseigner sur ce qu'il avait pu se passer derrière la porte de son temple.
« Et est-ce que vous avez déjà vu Milo s'infliger ses propres attaques ?
- Non, nia fermement Mû. Je pense qu'Aiolia peut le confirmer, mais jamais nous n'avons remarqué quoi que ce soit de similaire. En revanche, cette information me fait réfléchir. Parce que maintenant que tu parles de ça, je crois me souvenir que quand même, Milo revenait souvent bien amoché de ses entrainements. Il disait qu'il devait s'endurcir pour la prochaine guerre. Et nous n'avions pas vraiment d'arguments à opposer à ça.
- C'est vrai qu'il se poussait à bout, observa Shaka. Il se dédiait totalement à sa progression et sa mission en tant que chevalier. C'était souvent au prix de quelques bleus ou quelques fractures. Mais en soi, cela n'a rien d'alarmant au Sanctuaire d'Athéna.
- C'est vrai, en convint Mû, qui essaya de rassurer Camus. Je te fais part de ces observations uniquement parce que je les lie à cette problématique. Si ça se trouve, le fait que Milo se soit mis un peu en danger durant des combats amicaux n'a rien à voir. »
Camus n'en était pas pour autant réconforté. Avant la bataille du Sanctuaire, il n'avait pas été difficile de lire les émotions de son amant. Milo avait naturellement livré ses ressentis sans faire beaucoup de tri. Il s'était toujours enthousiasmé, passionnément, pour la moindre chose qui lui avait plu, malgré les difficultés, et surtout, il avait été bavard. Camus savait qu'il y avait des épisodes de sa vie que ce dernier ne lui avait pas raconté, mais il ne pourrait pas lui jeter la pierre. Lui-même se livrait encore moins.
D'ordinaire, le français trouvait qu'il n'était pas bon de ressasser le passé. Il préférait faire fi des évènements avec stoïcisme et aller de l'avant, comme on le lui avait enseigné, et comme lui-même l'avait enseigné à Hyôga et Isaak.
Cependant, il commençait à constater que parfois, que le passé n'était pas si anodin que cela. Surtout pas pour Milo, que de sérieux démons semblaient ronger désormais. Le Scorpion avait l'air d'avoir appris le contrôle de lui-même et le paraître, pendant ces quelques années, et Camus en eut un pincement au cœur. C'était son rôle à lui, le contrôle des émotions et l'impassibilité, pas celui de son amant. Milo devait vivre au rythme de ses émotions, comme il l'avait toujours fait. C'était ce qui avait fait sa force et son charme, ce caractère entier et juste. Cela l'attristait de constater que Milo mimait une version habituelle et passée de lui-même, manifestement bien ancrée désormais, sans vraiment y mettre du cœur.
Il avait du mal à s'imaginer un Milo plus sérieux, mis à part lors de ses missions peut-être, ou durant d'importantes batailles. Ce que lui avaient confié Aiolia et Mû sur son comportement ne présageait rien de bon.
« Je vois, déclara-t-il après un silence. Aiolia, est-ce que tu l'as surpris dans d'autres moments de « faiblesse », à part celui-là ?
- Les seuls dont je me rappelle, c'est les moments où il était un peu bourré, répondit le Lion. Il disait toutes sortes de choses tristes et incompréhensibles. Mais sinon, pas grand-chose de plus.
- Et qu'est-ce que tu faisais pour l'aider, dans ces moments-là ? le pressa le Verseau.
- Euh… hésita le Lion, qui réfléchit à voix haute. Je faisais comme je pouvais. Je le ramenais chez lui et je le couchais en général. Et je lui laissais un verre d'eau et une boite d'aspirine à disposition près de son lit. Il n'y avait pas grand-chose à faire, en attendant qu'il dessaoule. Tu sais comment il est, non ?
- Justement, plus vraiment, rétorqua Camus. J'ai connu Milo alcoolisé, c'est vrai, mais ça restait occasionnel et festif. Et justement, je ne l'ai plus vu boire depuis notre résurrection. Enfin, il le fait peut-être dans mon dos, mais…
- Il faut peut-être que tu vérifies s'il y a encore cette réserve d'alcool chez lui, suggéra Mû. De toute façon, au vu de ce que tu nous racontes, il serait sage qu'il n'en consomme pas, pour l'instant.
- Milo n'est de plus pas connu pour résister beaucoup aux tentations », appuya peu charitablement Shaka.
Un silence suivit cette assertion.
« Et toi, Shaka ? l'interrogea Aiolia. Tu n'as rien à ajouter que nous n'aurions pas dit ? Je sais que tu n'es pas aussi proche de Milo que nous, mais tu étais son voisin le moins éloigné, après la bataille du Sanctuaire.
- C'est vrai que Milo était particulièrement isolé, géographiquement, après cet évènement, constata Mû. Il l'était déjà avant qu'Athéna ne revienne au Sanctuaire, puisque Dôhko n'était pas là et Aiolos n'était plus de ce monde, mais à partir de ce moment-là, il était le dernier chevalier à s'en être sorti vivant. Le temple du Scorpion était aussi le dernier rempart avant la déesse en cas d'attaque.
- Son souhait de s'entraîner dur était tout à fait compréhensible, prononça Shaka. Et quant à moi, vous vous doutez bien que je ne me rendais pas souvent dans ce lieu de perdition qu'est le temple du Scorpion.
- Tu es dur, Shaka, tenta Aiolia pour défendre son ami.
- Non, je ne dis que la plus pure vérité, continua la Vierge d'un air hautain. Néanmoins, et pour répondre à ta question Aiolia, j'ai souvent ressenti des perturbations dans le cosmos de Milo. La nuit, la plupart du temps. Il m'est arrivé de méditer à des heures tardives. Mais je ne peux vous révéler la teneur de ces perturbations. Il aurait été indiscret de fouiller le cosmos d'un confrère.
- Je croyais que de toute façon, Milo était un être de perdition, siffla un Camus ironique, qui n'avait pas aimé la manière dont Shaka avait qualifié l'endroit où il passait la moitié de sa vie.
- Il n'empêche que, contrairement à d'autres chevaliers au Sanctuaire, j'ai encore une vertu et une éthique. »
Mû écarquilla les yeux devant la réplique peut-être vraie mais peu diplomatique de l'indien.
« Euh, Shaka, tout de même, » le réprimanda doucement le Bélier.
Camus n'avait pas cillé, mais on devinait sous ses traits marqués par la fatigue un vif mécontentement.
Mû reprit les rênes de la conversation.
« Bon, en tout cas, nous pouvons en conclure que Milo a l'air de souffrir, et qu'il est de notre devoir de lui fournir de l'aide, décréta le Bélier. Déjà, il serait bon que cette semaine, il évite, effectivement, tout ce qui est alcool, et je pense que tu as pris la bonne décision d'aller voir Shion, Camus.
- Merci, fit le Verseau. Je vais tâcher de surveiller Milo comme je le pourrai.
- Si tu as besoin de nous, tu peux compter sur nous, lui assura gentiment Aiolia. Est-ce qu'il y a quelque chose qu'on pourrait faire pour lui, nous ?
- Rester discrets sur tout ceci serait déjà merveilleux, déclara Camus avec une pointe de mélancolie dans la voix. Mais à bien y réfléchir… J'ai peut-être un service à vous demander.
- Oui ? l'invita Mû.
- Il se trouve que cet après-midi, j'ai promis à mon disciple de m'entraîner un peu avec lui. Je ne pourrai pas veiller sur Milo si j'y vais, mais je voudrais respecter mon engagement envers Hyôga. Alors cela me soulagerait si l'un d'entre vous pouvait éventuellement passer le voir pendant mon absence. De plus, je pense que cela lui serait bénéfique de discuter un peu avec des amis. »
Mû trouvait que le Verseau faisait des progrès admirables en psychologie. Le français était attendrissant, à se démener pour que son amant aille mieux. Le Bélier avait un peu de connaissances dans le domaine : c'était un sujet qui le fascinait. Il aimait écouter les histoires des uns et des autres et comprendre comment chacun fonctionnait. Au Sanctuaire, il n'était pas déçu… Tout chevalier était un peu fou à sa manière, et il avait de quoi observer autour de lui. Mais essentiellement, il avait un profond désir d'aider les autres, et notamment ses compagnons d'armes. Il se doutait que Milo n'allait pas être la personne la plus simple à apprivoiser, surtout un Scorpion de mauvaise humeur et blessé dans son orgueil, mais il avait réussi à se faire au caractère bouillant du grec, tout comme Milo avait appris à apprécier la douce tranquillité du premier gardien avec les années. D'ailleurs, se dit Mû, cela faisait un moment qu'il n'avait pas pris le temps de discuter avec le Scorpion. C'était une bonne occasion de prendre quelques nouvelles.
« Je viendrai, se proposa Mû.
- Je peux venir avec toi, si tu veux, offrit Aiolia. Après tout, on ne sera pas deux de trop.
- Je vous tiendrai compagnie », déclara Shaka à la surprise générale.
Camus haussa les sourcils.
« Tu es sûr, Shaka ? Je croyais que tu ne voulais pas mettre les pieds chez Milo ?
- Il me semble peu moral de ne pas prêter assistance à une personne qui a besoin d'aide, se défendit l'indien. C'est pourquoi je viendrai. Milo est un frère d'armes, même si je n'approuve pas son mode de vie. »
Il y eut un silence durant lequel Camus sembla considérer la question.
« Je vous remercie tous de votre aide. Quoi que vous disiez à Milo cet après-midi, faites attention. Il est un peu colérique, et… S'il comprend que j'ai fait ma petite enquête auprès de vous…
- T'inquiète pas, Camus, rit Aiolia avec légèreté. Ça fait des années que je le pratique, le Milo. On sera trois, et il me semble qu'il est en convalescence.
- Justement, appuya le Verseau. Je ne veux pas qu'il s'agite.
- Camus, tenta de l'apaiser le Bélier. Nous ferons attention.
- Tu as notre parole », promit Shaka.
Camus avait surtout peur des représailles qu'il risquait de se prendre lui-même, mais il n'en fit pas mention.
« Je devrai être à l'entraînement à quatorze heures. Je reviendrai probablement en début de soirée. Vous pensez que vous pourrez être là tout ce temps ?
- Si Milo est assez généreux pour nous offrir un café, je ne vois pas de problème », sourit Aiolia.
Il y eut un hochement de la tête affirmatif du Bélier et de la Vierge.
« Dans ce cas-là, je vous en suis très reconnaissant. Considérez que j'ai une dette envers vous.
- Enfin, Camus, c'est peu de choses, le rassura Mû. Tu nous demandes juste d'aller rendre visite à un ami. Ce n'est rien que nous pourrions refuser ! »
Camus opina du chef. Au moins, il avait résolu le problème de son entraînement avec Hyôga. Avec trois chevaliers d'or pour le surveiller, Milo ne risquerait rien.
