Note de l'auteur : Bonjour, bonsoir ! Voici par ici le sixième chapitre en version révisée d'Errance Nocturne ! J'espère que vous passerez un bon moment à le lire, et éventuellement à le redécouvrir si vous l'aviez lu il y a quelques temps. Comme toujours, les reviews sont extrêmement encourageantes pour moi, et elles m'aident beaucoup à savoir ce que vaut cette nouvelle version, alors n'hésitez pas !

Bonne lecture !


Chapitre 6 – L'apprivoisement du Scorpion

Le glorieux Chevalier d'Or du Scorpion fut tiré d'un sommeil profond par une voix grave qui appelait son nom, et qui semblait se répéter depuis un temps indéterminé.

Quel dommage, se dit le dormeur. Il était bien, là. Il rêvait qu'il se reposait dans son lit, avec Camus, et que ce dernier le soignait tendrement après une bataille éprouvante. C'était injuste. Il voulait rester au pays des rêves. Il faisait un beau songe, et on venait le déranger.

« Milo, réveille-toi, insista la voix.

- Mnon, marmonna Milo dans un demi-sommeil. Veux dormir.

- Tu auras toute la nuit, rétorqua le gêneur. Milo. Allez. Il faut que tu reprennes un rythme normal. »

Le Scorpion ouvrit les yeux à contrecœur.

Libérez le Kraken, pensa Camus, qui fit une référence inconsciente à un de ses disciples, en voyant le grec poser son regard embué sur lui.

« Bien dormi, Milo ? lui demanda son amant, soucieux.

- Ça peut aller, répondit l'intéressé dans un froncement de sourcils. Toi, on dirait pas, par contre. »

Milo ne pouvait que le constater en observant les traits tirés du français.

« Tout va très bien, Milo.

- Tu n'as pas dormi du tout, devina aisément le grec.

- Non, je…

- Te fatigue pas. Je le sens. »

Camus choisit de ne rien dire. Milo fit mine de se redresser du lit, mais le Verseau posa une main fraîche sur son torse.

« Attends, avant de bouger. Dis-moi d'abord comment tu te sens. »

Milo sembla réfléchir à la question sérieusement.

« J'ai toujours mal, annonça le Scorpion. Mais je pense que je pourrai me lever.

- Tu es sûr ?

- Certain.

- Tant mieux. Il va falloir que je change tes bandages, et cela m'aidera si tu peux te redresser un peu. »

Il y eut un silence, durant lequel Milo se noya dans les iris bleu marine de Camus. Camus qui eut l'air d'avoir une absence, puisque sa main resta à plat sur le torse de son amant.

Milo se saisit doucement de cette main pâle et il la fit remonter jusqu'à sa bouche, pour en embrasser légèrement le dos avec un sourire charmeur.

Camus eut l'air de se rendre compte de son abandon momentané au contact des lèvres de son amant diabolique et séducteur.

Il retira sa main avec un hochement de tête embarrassé. Le sourire de Milo se fit plus espiègle.

« Oh, pardon, monseigneur, vous aurais-je offensé de mes ardeurs ? se moqua Milo dans son plus beau français.

- Tu as vraiment fait des progrès dans ma langue, toi, tout de même », constata un Camus qui tentait de cacher son trouble.

Le Scorpion ne manqua pas de relever le double-sens de cette phrase depuis son esprit mal tourné.

« Ça m'étonnera toujours, ça, de te faire rougir à la moindre chose, déclara le grec, dont le sourire s'élargit encore.

- Milooo, le gronda le Verseau.

- Mais continue, j'aime ça », ajouta le Scorpion joueur.

Ce qui eut pour effet de faire rougir le maître des glaces une fois de plus, sous l'œil à la fois amusé et lubrique de Milo.

Sans un mot, Camus décida de passer néanmoins tendrement sa main dans le dos du grec pour l'aider à se redresser. Milo grimaça sous la douleur de ses blessures, mais ne fit aucun commentaire pendant cette manœuvre. Le huitième gardien arriva en position assise, et Camus le tint par les épaules pour l'aider à rester à la verticale.

« Ça va toujours ? s'inquiéta le chevalier des glaces.

- Oui, grinça Milo. Misère. J'avais oublié à quel point l'Aiguille Ecarlate était douloureuse.

- Tu ferais bien de t'y marquer, bougonna le Verseau malgré lui. Tu te sens de te mettre debout ?

- Donne-moi un moment. »

Milo prit le temps de s'habituer à la position assise, et Camus l'observa sans rien dire.

Après une petite minute de silence entre eux, le huitième gardien amorça un mouvement pour se dégager du lit.

« Attends, Milo, je vais t'aider. »

Camus assista son amant en laissant un bras préventif dans son dos. Milo posa les pieds au sol, lentement, puis en prenant appui sur le lit, il se redressa pour mettre son poids sur ses deux jambes. Le Verseau se leva du lit en même temps que lui pour suivre son mouvement.

Une fois complètement debout, le onzième gardien vit le grec pâlir.

« Milo ?

- Ça va, le rassura son amant en prenant une profonde inspiration. Ça va passer. Il faut que je me réhabitue. »

Il y eut un moment de flottement. Camus regardait Milo dans les yeux, à l'affut du moindre malaise. Puis il inspecta l'aspect général du Scorpion, qui laissait franchement à désirer.

« Il faudrait te laver, constata le français. Tu es dans un état inquiétant. »

Milo ne lui répondit pas, et soupira seulement.

« Allez, viens. Comme ça, j'en profiterai pour changer tes pansements et vérifier l'état de tes blessures. »

Le Verseau prit d'autorité le poignet de Milo dans sa main, et précautionneusement, il guida le Scorpion jusqu'à la salle de bain.

Une fois arrivé dans les lieux, il aida son amant à retirer ses vêtements et il entreprit de défaire les bandages avec une attention particulière. Milo se concentra, pour faire en sorte de respirer profondément pendant cet exercice. Chaque mouvement de tissu sur sa peau blessée provoquait une douleur aiguë dans tout son corps.

Une fois que Camus eut retiré tous les pansements, il inspecta les plaies. Il fut heureux de voir que rien ne semblait infecté, même si Milo allait mettre du temps à guérir. Il ne s'agissait pas de piqûres normales, et leur cicatrisation se ferait lentement. Pauvre Milo.

Le Verseau aida ensuite le Scorpion à se laver avec un gant de toilette et une bassine d'eau. Il ne voulait pas tenter de le mettre sous la douche, pour éviter que l'eau sous pression n'agresse trop les plaies. Milo se laissa faire tranquillement. Ses blessures le faisaient souffrir, mais il aimait avoir Camus pour lui tout seul, à s'occuper de lui. Le Verseau fut particulièrement doux. Il le lava avec minutie. A chaque fois qu'il passait sur une piqûre, il faisait très attention. Il appuyait le moins possible avec son gant pour éviter de rouvrir la plaie. Mais il passa partout, d'abord avec du savon, puis il le rinça avec précaution. Il fit glisser son gant consciencieusement sur chaque partie de son corps, du visage jusqu'à ses pieds. Il s'attardait parfois un peu sur une zone qu'il savait sensible pour prodiguer une caresse, puis il continuait. Il connaissait ce corps par cœur, et toutes ses possibles réactions. Il en appréciait chaque parcelle. Une fois Milo lavé, séché, et rhabillé d'un pantalon de toile, Camus attrapa la boîte de sparadrap pour refaire les bandages. Il prit le plus de précautions possibles, même s'il vit parfois Milo tiquer lorsqu'il passait sur une blessure. Une fois qu'il eut terminé de tout remettre en place et que son Scorpion fut affublé de pansements propres et solides, il acheva sa tâche en capturant ses lèvres dans les siennes.

Milo, qui était un peu crispé par la douleur que lui avaient causé toutes ces manipulations, se détendit soudainement au contact chéri.

Lorsque le Verseau rompit le baiser, il tira une chaise qui se trouvait dans la salle de bain et il la posa près du lavabo.

« Assieds-toi, Milo. Je vais te laver les cheveux. »

Le Scorpion ne se fit pas prier, et il s'affala sur la chaise plus qu'il ne s'assit dessus.

« Penche la tête en arrière, s'il te plaît. »

Pendant une petite dizaine de minutes, Camus prit soin de la chevelure de son arachnide adoré. Il passa d'abord la longue tignasse bleue sous l'eau, qui prit une teinte plus sombre. Un peu comme le ciel le soir après le coucher du soleil, les cheveux déjà foncés de Milo changèrent d'éclat, pour un bleu nuit profond au contact de l'eau. Le Verseau passa ses doigts entre les mèches pour les démêler sommairement. Il aimait la texture des cheveux de Milo. Le Scorpion avait la chevelure étrangement soyeuse, même s'il ne l'entretenait guère. Celle-ci s'amusait à s'onduler sans cesse de courbes rebelles, contrairement à la coiffure de Camus qui restait complètement plate quoi qu'il fasse. Le Verseau avait les cheveux épais, heureusement, sinon sa crinière aurait eu moins d'effet.

Camus passa ensuite du shampoing sur la tignasse de son amant et ses mains répartirent la mousse dessus avec application. Il en profita pour masser le crâne du Scorpion, qui en soupira d'aise sous le plaisir que lui offrit son amant. Milo, les yeux clos, savoura le toucher des doigts fins de Camus sur sa tête. Ils avaient un pouvoir relaxant inégalé. Le Verseau, voyant le Scorpion sourire béatement sous ses caresses, ne put retenir lui-même un sourire. Les meilleurs moments qu'il passait avec Milo étaient définitivement ces instants de calme où ils prenaient soin l'un de l'autre. Il n'y avait pas besoin de parler, simplement… Se concentrer sur le bonheur immédiat et la présence aimante de l'autre.

Le Verseau rinça à l'eau chaude les cheveux pleins de savon de son amant, et il répéta le processus une deuxième fois. Milo se laissait aller sous ses mains attentives, et prenait de profondes respirations pour savourer le moment. Il voulait que cela dure pour toujours. Qu'est-ce qu'il pouvait aimer son Camus, bon sang. Une telle prévenance gonflait son cœur d'un bonheur épidermique et inégalé.

Au terme d'un lavage aussi tendre qu'efficace, le Verseau se saisit d'une serviette propre et il frotta la tête de Milo avec pour sécher ses cheveux comme il fallait. Il en profita pour donner un ultime massage à l'arrière du crâne du Scorpion de ses doigts expérimentés, à travers le tissu de la serviette. Puis il regroupa les mèches de cheveux ensemble avec ses mains, une fois le tout un peu séché. Camus attrapa le sèche-cheveux que Milo avait laissé en vrac dans un tiroir, et il passa quelques minutes à passer ses doigts dans les mèches bleu-violet qui séchaient progressivement. Une fois satisfait, il chercha une brosse, dans les placards de la salle de bain. Il ne mit pas longtemps à en trouver une, un peu trop inutilisée à son goût. Il allait y remédier. Il posa une de ses mains à plat sur la tête de Milo et il passa lentement l'objet de haut en bas pour démêler soigneusement les mèches de cheveux. Le Verseau utilisa la brosse de partout, cherchant à défaire le moindre nœud, dans un perfectionnisme complètement affectif. Il sentait la crinière de Milo couler entre les pics de l'objet, pour ensuite s'onduler malgré tout dès qu'il avait fini de l'étirer.

Lorsque Camus acheva son intéressant exercice, il reposa la brosse sur le bord du lavabo. Milo rouvrit les yeux et lui sourit tendrement.

« Merci, Camus. C'était merveilleux. »

Le Scorpion se leva de sa chaise et il enlaça fermement le Verseau, qui lui rendit l'étreinte avec précaution, mais tendresse.

« Si tu savais comme je t'aime », murmura Milo à son oreille.

Touché, le Verseau ne répondit rien.

« Milo, commença-t-il, sans pour autant se dégager de l'étreinte. Il va être bientôt quatorze heures. Tu sais que j'ai promis à mon disciple de m'entrainer avec lui, hier.

- C'est vrai, en convint le Scorpion, sans le lâcher non plus. J'espère que tu vas y aller.

- Oui, je vais y aller, mais… Il faut que tu manges, Milo. Tu as perdu beaucoup de sang hier soir. Te reposer ne suffira pas.

- Je sais.

- Tu sauras te débrouiller, pour te faire à manger ?

- Ne t'inquiète pas, Camus. Y'aura aucun souci.

- Vraiment ?

- Vraiment. »

Milo embrassa Camus à la base du cou.

« J'ai retrouvé les lettres que je t'avais envoyées, cette nuit, dans ta table de chevet. Elles étaient bien cachées.

- Tu vois.

- Mais tu pourrais éviter de garder ces horribles magazines.

- Pardon, Camus. Je te jure que je ne les lis jamais. Je les ai laissés là parce que c'est une bonne planque pour tes lettres, c'est tout.

- Tu ne me mens pas ?

- Non. Je préfère qu'on dise de moi que je suis un pervers plutôt qu'on mette le nez dans les sentiments que tu entretenais pour moi.

- Entretiens pour toi », le corrigea le Verseau.

Milo fit un sourire ému à cette déclaration.

« Je verrai si je peux trouver une cachette plus éthique, si tu y tiens vraiment, s'amenda-t-il tout de même.

- Je n'y serais pas opposé, effectivement. »

Milo desserra doucement son étreinte et en se dégageant du corps de son amant, il fit glisser ses mains le long de ses bras, pour aller saisir celles de Camus.

« Milo, il faut que je te dise… hésita le Verseau. Il y a Hyôga qui est déjà dans le salon, et qui nous attend. J'avais besoin de sortir un peu du temple ce matin, et il est gentiment venu à ma demande pour veiller sur toi.

- Quoi ? s'étonna le Scorpion, désagréablement surpris.

- Je suis désolé, Milo, s'amenda le Verseau. Je ne voyais pas d'autre solution.

- Et alors ?

- Et alors… Alors, il a vu tes bandages, forcément. »

Au lieu de s'énerver, Milo fronça les sourcils et plongea son regard perturbant dans le sien.

« Qu'est-ce que tu ne me dis pas ?

- Comment ça ?

- Tu me parles de ton disciple pour me cacher ce que tu es allé faire ce matin. »

Milo devenait diablement perspicace.

Mais son inquisition fut soudainement interrompue par de grands coups frappés à la porte. Un « Ouh, ouh, Milo ! Tu es là ? » particulièrement sonore résonna à travers le temple.

C'était la voix d'Aiolia du Lion.

« Qu'est-ce qu'il fait là ? » s'interrogea Milo à voix haute.

Ce dernier ne laissa même pas à Camus le temps de l'en informer. Il alla d'un pas conquérant vers la porte trouver lui-même la réponse à sa question. Lorsque le grec passa dans le salon, il aperçut effectivement Hyôga, assis dans le canapé, qui essayait de déchiffrer l'énorme volume du Seigneur des anneaux de son maître, sans beaucoup de succès. Le Cygne se leva, quand il le vit passer devant lui, au garde à vous, mais Milo ne lui prêta pas attention et continua sa marche jusqu'à l'entrée.

Lorsqu'il ouvrit le battant de sa porte, le Scorpion ne se retrouva pas face à un, mais trois chevaliers d'or.

« Milo, mon ami ! s'exclama Aiolia, enthousiaste, et peut-être même un peu trop. On venait te rendre visite ! Ça fait longtemps qu'on ne t'a pas vu dehors, dis-moi !

- Salut Aiolia » hésita Milo, circonspect.

Le Scorpion dévisagea tout le monde.

« Euh… Pas que je ne sois pas content de vous voir, continua-t-il, mais… Qu'est-ce que vous faites tous là ?

- Je n'ai pas eu de tes nouvelles depuis un moment, lui sourit Mû avec douceur. Alors je me suis dit que je passerais te voir aussi, et on en a profité pour ramasser Shaka dans son temple, histoire de le sortir un peu.

- Bonjour, Milo, le salua courtoisement Shaka.

- Tu nous offres un café ? demanda Aiolia d'une voix forte.

- Quelle bonne idée, » s'immisça une voix derrière Milo.

Camus, fidèle à sa discrétion légendaire, les avait rejoints silencieusement et s'était posté derrière son Scorpion, flanqué de Hyôga. Milo se retourna et le regarda, incompréhensif de ce qu'il se passait.

« Vous tombez à merveille, tous les trois, annonça posément le Verseau. Je devais justement partir m'entraîner avec mon disciple. Puisque c'est Milo que vous voulez voir, vous pourrez profiter de votre après-midi tous ensemble ! »

Milo plissa des yeux, essayant de comprendre où était l'arnaque, mais Camus ne cilla pas.

« On ne veut pas te jeter dehors, lui répondit courtoisement Mû.

- Mais vous ne me jetez pas dehors, les assura-t-il posément. Et puis, cela fera plaisir à Milo, de changer de compagnie, de temps en temps. N'est-ce pas, Milo ?

- Hein ? prononça Milo, ébahi de la façon dont Camus invitait trois personnes chez lui sans même lui demander son avis. Je… Oui, mais, enfin… »

Tous les chevaliers regardèrent Milo s'empêtrer dans son discours avec amusement.

« Bon, euh, ben entrez, alors… se résigna le Scorpion.

- A tout à l'heure, Milo », fit Camus sur un ton léger, avant que de quitter le temple rapidement.

Hyôga le suivit rapidement. Il n'avait pas cherché à se faire remarquer outre mesure.

Milo voyait parfaitement que Camus venait de lui refourguer trois confères en guise de gardes du corps, mais il était éberlué d'un tel tour de force. Il n'avait aucune idée de comment une telle chose avait pu se produire aussi vite et aussi efficacement.

Choisissant de ne pas y réfléchir sur l'instant, le grec invita ses trois frères d'armes dans son salon. Ceux-ci entrèrent à sa suite et s'assirent bien sagement sur le canapé, en un joli rang d'oignon.

Tout cela était assez bizarre, pensa Milo en les regardant faire. La présence d'Aiolia ne le surprenait pas. Celle de Mû était plutôt inhabituelle. Quant à celle de Shaka ? Camus aurait pu lui annoncer qu'il avait commencé des cours de pole dance que ça l'aurait moins étonné.

La Vierge ne l'avait honoré de sa présence que très peu de fois. Il ne se rappelait même pas l'avoir déjà invité à boire quelque chose. La dernière fois que Shaka avait dû mettre les pieds dans son espace habitable remontait à un anniversaire raté pendant son adolescence, à tous les coups.

« Du coup… café ? proposa-t-il à la ronde.

- Volontiers, agréa Aiolia pour tout le monde. Tu vas voir, Shaka, Milo fait un des meilleurs cafés du Sanctuaire. En excluant ceux de Deathmask, bien sûr.

- En même temps, t'es moins souvent invité chez lui pour comparer, se moqua Milo.

- Honnêtement, à part Shura, Aphrodite, et toi, Milo, peu de gens fréquentent le temple du Cancer, lui fit remarquer Mû.

- On se contentera du second meilleur café, tant pis », s'amusa Aiolia.

Shaka se dit à part lui qu'un être aussi noble et pur que l'incarnation de Bouddha méritait mieux que le second meilleur café du Sanctuaire, mais il préféra ne pas en faire la remarque. Il était peut-être au-dessus du café que leur proposerait Milo, mais pas complètement au-dessus de la courtoisie.

« En fait, je n'ai pas encore mangé, leur avoua Milo. Est-ce que vous voudrez vous joindre à moi ?

- Qu'est-ce que tu comptes faire à manger ? l'interrogea Aiolia.

- Je ne sais pas encore, leur sourit le Scorpion.

- On va t'aider à trouver, si tu veux », lui proposa Mû.

Le Bélier avait une intention moins naïve derrière cette généreuse proposition : investi de la mission de surveiller Milo, il se dit que l'opportunité était à saisir pour vérifier le contenu de ses placards, et surtout jauger le taux de consommation d'alcool du Scorpion.

Les trois chevaliers d'or suivirent alors Milo dans la cuisine. Pendant la demi-heure qui suivit, ils fouillèrent les rangements et se constituèrent un menu digne de ce nom. Ils finirent par opter pour quelques escalopes à faire à la poêle, accompagnées de patates. Mû en profita pour ouvrir les placards du Scorpion, mais il ne trouva pas ce qu'il cherchait. Le stock d'alcool qu'il avait vu sous l'évier quelques années plus tôt avait disparu. Si le huitième gardien consommait encore ce genre de choses, les preuves ne se situaient pas dans la cuisine, se dit le tibétain. Celui-ci espéra que c'était un signe que Milo ne buvait plus, mais il restait inquiet. Son confrère se promenait actuellement torse nu et effectivement recouvert de bandages, tableau non pas surprenant pour un chevalier en temps normal, mais inquiétant pour un homme censé rester dans son temple toute la journée.

Milo les accueillit avec toute la grâce qu'il put, alors qu'il les invita à table pour partager le repas. Aiolia accapara le gros de la conversation, et Mû fit quelques remarques de temps en temps de sa voix calme. Shaka n'intervint que très peu, et en général, ce fut pour énoncer un précepte obscur, qui provoqua à chaque fois un blanc réflexif dans leurs échanges.

Les quatre chevaliers mangèrent ensemble et passèrent de longues heures à discuter à la table du huitième gardien. Milo était loin d'être quelqu'un d'ennuyeux : il était sociable comme il respirait. Et en plus, il avait toujours une plaisanterie à raconter. Mû en profita pour l'observer un peu, puisqu'il était la plupart du temps en retrait dans les discussions. Oh, il riait de bon cœur aux pitreries de son compagnon d'armes, il ne fallait pas croire, Milo était drôle. Shaka, lui, riait moins. Mais Shaka… Etait Shaka, et personne ne lui en tenait réellement rigueur. Et puis, si même la Vierge s'était déplacée et avait décidé de comprendre aussi ce qu'il se passait, c'était que l'heure était grave.

Milo, à force de blablater, se sentit vite fatigué d'avoir à tenir la conversation à trois personnes d'un coup. Pourtant, il tint bon. Il n'avait pas envie que ses amis constatent son malaise ou son mal-être. Il avait toujours mal dans le torse à cause de sa petite séance privée d'Aiguille Ecarlate, et se tenir assis lui coûtait un peu. Et ce qu'il n'aimait pas, et qu'il commençait à trouver difficile à détourner, c'était cette attention plutôt hors du commun que ses confrères lui accordaient. Attention étrange et déplacée qu'il ne comprenait pas. Milo avait l'impression d'être observé sous toutes les coutures depuis qu'ils étaient arrivés chez lui, et c'était très désagréable, en plus d'être épuisant à gérer. Même si le Scorpion avait l'art et la manière de mettre ses invités à l'aise, il n'aimait pas ce climat insidieux où il avait la sensation de faire office de sujet à analyser.

Sa suspicion se confirma au moment où, au bout d'un moment, au détour d'une discussion sur le port du masque pour les femmes au Sanctuaire, Shaka l'interrogea mine de rien, l'air de tout.

« Et sinon, les bandages, Milo, c'est pourquoi ?

- C'est vrai que tu ne nous as pas dit pour quelle raison le Grand Pope avait choisi de te mettre à l'arrêt, » s'immisça Aiolia d'un air entendu.

Milo les dévisagea tout à coup d'un air sombre, et tenta tant bien que mal de contenir son mécontentement face à ces questions soudain désagréables. Il y eut un silence.

« Ecoute, Milo, essaya Mû en le voyant se rembrunir, c'est difficile de ne pas remarquer que tu t'es blessé… On s'inquiète pour toi, c'est tout.

- Nous ne sommes pas là pour te juger, prononça calmement Shaka.

- C'est juste que comme tu ne t'es pas entraîné récemment, c'est facile de se demander comment tu as pu te faire ça », renchérit Aiolia.

Milo les toisa intensément tour à tour. Les trois chevaliers étaient littéralement suspendus à ses lèvres. Ils se demandaient si le Scorpion allait oser leur mentir. L'intéressé, quant à lui, n'était pas d'humeur à jouer. Cette fois, et puisqu'il n'y avait pas moyen d'y couper malgré ses efforts, il allait se jeter dans la bataille.

« Bon. Pourquoi est-ce que vous êtes là, vraiment ? s'enquit Milo en croisant les bras, un air dur au visage.

- On te l'a dit, tenta Aiolia. On n'avait pas eu de nouvelles depuis un moment et…

- Arrêtez avec vos excuses idiotes, le coupa le Scorpion sur un ton autoritaire. Votre présence n'est pas un hasard, je le vois bien. »

Effectivement, constata Mû, le Scorpion était une créature difficile à apprivoiser. Questionner Milo sur ses potentielles faiblesses attisait rapidement son agressivité. Le problème, c'était qu'il fallait bien avoir des informations pour avancer, se dit-il avec fatalisme.

« Milo, nous voudrions simplement t'aider », l'informa Mû en gardant son calme.

Le Scorpion sembla considérer ses paroles. Et ce fut à ce moment-là qu'il fit la connexion entre les évènements. Evidemment, en soupira-t-il intérieurement, irrité d'avance.

« Camus. C'est à cause de Camus, c'est ça ? »

Milo avait mis dans le mille. Les trois chevaliers se regardèrent, gênés.

« Oh, intéressant, continua le Scorpion sur un ton dangereux, voyant qu'il avait pris le dessus. C'est lui qui vous a demandé de venir, c'est ça ? »

Le regard du huitième gardien se teinta d'une lueur orangée sans qu'il ne s'en rende vraiment compte.

« Milo, voulut le raisonner Mû, qui refusait de se laisser impressionner. Nous serions venus de toute manière.

- C'est vrai, ça, fit Aiolia pour soutenir le tibétain. Je comptais passer te voir, aujourd'hui. Ne pas te croiser… Ça me manque.

- Et c'est ça vos excuses pour venir jusque chez moi vous mêler de ce qui ne vous regarde pas ? » ne se laissa pas attendrir le Scorpion.

Le regard de Mû se chargea de mécontentement.

« Ecoute, Milo, ça suffit. Camus est inquiet pour toi, et nous le sommes aussi. Je ne vois pas pourquoi est-ce que tu le prends aussi mal. »

Milo ne répondit rien, mais ses yeux ne rechangèrent pas de couleur pour autant.

« Camus nous a indiqué que tu ne voudrais pas dévoiler ta vie privée, et tu n'as pas à le faire pour autant. Nous ne sommes pas venus ici pour ne pas la respecter, appuya Mû.

- N'en veux pas au Verseau, énonça Shaka. Il n'a que de bonnes intentions à ton égard, et si tu dois te mettre en colère contre quelqu'un, fais-le contre nous.

- Ne le tente pas », marmonna Aiolia.

Milo les observa de son air inquiétant quelques secondes avant de les interroger encore.

« Qu'est-ce que vous voulez de moi, exactement ?

- Rien de plus que t'apporter notre soutien, lui assura le Lion.

- Et il ne vous a pas traversé l'esprit que je saurais peut-être me débrouiller tout seul ? » répliqua Milo sur un ton tranchant.

Mû fronça ses points de vie et fit de son mieux pour ne pas s'énerver devant la tête de mule indomptable qu'était devenue le Scorpion.

« Milo… commença-t-il. Camus du Verseau est un grand garçon, et responsable, en plus de ça, donc…

- Responsable, c'est un bien grand mot, s'immisça Shaka. Moi, je suis responsable, par exemple, lui, je pense que…

- Ce n'est pas le moment pour tes commentaires, Shaka ! siffla Mû pour le faire taire, visiblement irrité d'avoir été interrompu. Camus sait se débrouiller tout seul, et il s'abaisse rarement à demander de l'aide. Et ce matin à l'aube, je le retrouve sur le pas de ma porte, flanqué de ton ami Aiolia, qu'il a réveillé aux aurores pour lui parler de ton cas. Alors tu vas me faire le plaisir d'arrêter de te foutre de nous et de faire semblant que la situation ne te dépasse pas ! »

Il y eut un silence ébahi après l'éclat peu commun du Bélier. Aiolia le brisa d'une petite voix :

« En même temps, si on suit ce raisonnement, c'est Camus qui est dépassé, pas Milo.

- Mais enfin, tu vois bien que si Camus est dépassé, c'est que l'heure est grave ! s'exclama le tibétain. Ce type a toujours réponse à tout, d'habitude !

- Eh, dites, je suis là, hein, intervint Milo. Ne vous dérangez pas trop, après tout, ce n'est pas comme si vous étiez chez moi.

- Tiens, tu te décides à parler, toi ? fit le Bélier en se retournant vivement vers lui. Tant mieux ! Parce que c'est peut-être le moment de nous dire ce qu'il se passe ! »

Milo écarquilla les yeux devant la colère de Mû. Cela lui fit perdre son humeur assassine pour un amusement qu'il ne s'expliqua pas. Ses yeux redevinrent bleus dans le processus. Il ne fallait pas trop chercher le Bélier, visiblement. Un rire força son chemin entre ses cordes vocales sans qu'il ne puisse le retenir.

« Eh ben, prononça-t-il en secouant la tête, souriant malgré lui. J'invite des gens chez moi et je me fais engueuler, dis.

- C'est ton mec qui nous a invités, précisa charitablement le Lion.

- Simple détail de courtoisie, répliqua Milo sans se perturber.

- Tu as l'air bien énervé, Mû, s'étonna Shaka. Tu veux une infusion à la camomille ? »

A ces mots, Milo fixa Shaka, interdit, avant d'éclater d'un rire tonitruant, suivi par Aiolia de près. Mû, quant à lui, prit un air renfrogné devant le peu de respect que Shaka avait pour son coup d'éclat.

Lorsque Milo redescendit de son fou rire et passa une main devant ses yeux pour en essuyer les larmes, il déclara :

« Si vous voulez vraiment, je dois avoir ça dans mes placards quelque part… Camus boit beaucoup d'infusions.

- Ça te ferait du bien d'en consommer au moins cinq par jour pour te calmer, marmonna le Bélier sur un ton pincé.

- Oh, Mû, te vexe pas, ricanna Milo.

- Loin de moi l'idée d'avoir voulu te blesser, Mû, déclara Shaka en guise d'excuse. Je te trouvais un peu tendu, voilà tout.

- Tu crois ? ironisa le Bélier.

- Eh, Mû, l'interpella Milo pour qu'il cesse de bouder. C'est bon, t'as gagné. Je vais y répondre, à tes questions. De toute façon, est-ce que j'ai le choix…

- Bien sûr, répliqua Shaka sur un ton docte. Tout être muni d'une conscience et de la capacité de parler peut choisir de répondre ou non à une question, tant qu'il en a la capacité, même si toutes les questions n'ont pas de réponse. Et d'ailleurs…

- Oui, c'est bon Shaka, on a compris, » l'interrompit Aiolia, qui sourit devant l'instant philosophie que leur octroyait gratuitement la Vierge.

Mû tourna un visage plus calme et plus doux vers Milo.

« Tu veux bien nous dire ce qu'il t'arrive, alors ? »

Milo plongea son regard azur dans les yeux verts du Bélier.

« J'ai une condition à poser avant ça.

- Laquelle ? l'interrogea Aiolia.

- Je veux que vous me promettiez qu'à aucun moment vous n'impliquerez les commères que sont devenues Aphrodite, Deathmask et Kanon dans ce que je vais vous dire, leur demanda très sérieusement le gardien des lieux.

- Tu sais, il y a des chances que tu entendes parler d'eux même sans notre aide, lui fit remarquer le Lion.

- Peut-être bien, admit le Scorpion sans se perturber. Mais si vous vous considérez mes amis, je vous prierai de rester discrets. Si vous ne vous en sentez pas capables, je vous raccompagne dès maintenant jusqu'à ma porte. Pas besoin de faire durer le plaisir. »

A ces mots, Mû esquissa un sourire amusé.

« C'est quand même assez drôle, commenta-t-il. Camus nous a demandé la même chose ce matin avant de venir nous parler. Pas en ces termes, mais…

- Non, Camus n'aurait pas daigné mentionner les noms impurs d'Aphrodite, Deathmask et Kanon tout haut, mais il l'a pensé très fort, se moqua le Lion.

- Comment tu parles de mon mec, toi, s'offusqua Milo.

- Oh, ça va, si on peut plus rigoler…

- Je te répète ce que j'ai dit à Camus ce matin, intervint Shaka. Je ne suis pas du genre à m'abaisser à raconter des cancans.

- Non, c'est pour ça que tu es venu en glaner chez moi, lui asséna Milo.

- Milo, je te prierai de me respecter, s'indigna l'indien. Je suis quand même venu jusqu'à toi, dans cet antre de débauche, pour te venir en aide !

- Un antre de débauche ? répéta sourdement le pauvre Scorpion.

- Dis, Shaka, essaya de temporiser Aiolia. Tu gagnerais à être plus courtois, quand même.

- Il m'a provoqué, fit la Vierge vexée.

- Dites, si vous arrêtiez de vous comporter comme des enfants, ce serait bien, voulut recentrer Mû.

- Mû, tu n'aides pas, se vexa le Lion.

- Ecoute, je suis venu là pour apporter de l'aide à Milo, pas pour le voir se disputer avec Shaka, se justifia Mû. Je sais qu'on ne dirait pas comme ça, mais j'ai d'autres choses à faire de mes journées.

- Moi aussi, convint Milo. Alors, vous me jurez que ce que je vous dirai restera entre nous ?

- Oui, répondirent-ils tous en décalé.

- Bon, d'accord. Tu as le droit de poser tes questions, Mû, » abdiqua Milo dans un soupir.

Le silence se fit, solennel. Mû dévisagea la Vierge et le Lion, avant de recentrer son attention sur Milo.

« Je vais commencer par te reposer la même que question Shaka tout à l'heure. Pourquoi est-ce que tu portes ces bandages ? »

Milo prit une grande inspiration résignée.

« Parce que je me suis blessé, fit-il sur le ton de l'évidence. Je ne les porte pas pour rien.

- C'est pour ça que le Grand Pope a ordonné ta mise au repos ? rebondit Mû.

- Pas vraiment, c'est Camus qui est allé le demander.

- Et pourquoi ? s'enquit Shaka. On n'arrête pas un chevalier pour quelques bandages.

- Il s'inquiétait, » fit Milo en haussant les épaules.

Mû, voyant que le huitième gardien n'avait pas envie d'être très coopératif, changea de tactique.

« Ça te fait mal, ce qu'il y a en dessous de tes pansements ? s'enquit-il avec sollicitude. Tu veux peut-être qu'on aille s'installer dans un endroit plus confortable que ces chaises ?

- Non, ne vous embêtez pas, refusa Milo avec un vague signe de main.

- Aiolia, Shaka, on bouge, décida Mû sur un ton définitif. Tu veux de l'aide pour te déplacer, Milo ?

- Mais je viens de vous dire que…

- Milo, le sermonna Mû. Viens. Quelle que soit la gravité de tes blessures, tu seras plus confortable avec un bon dossier. Et d'après ce que tu as, je dirais que ce ne sont pas que des égratignures. Arrête de faire l'enfant deux minutes. Alors ?

- Alors quoi ?

- Alors, tu veux de l'aide pour bouger ?

- Non, non, ça, je peux me débrouiller, merci », grogna le Scorpion.

Les quatre chevaliers d'or, sur ces paroles, se levèrent de leur chaise et allèrent se réinstaller dans le salon de Milo. L'hôte des lieux grimaça en partant de sa chaise, mais il n'eut aucune difficulté à suivre les autres. Le soulagement fut intense pour lui quand il put s'installer dans le fauteuil. Celui-ci présentait un dossier mou et moins exigeant pour son torse endommagé.

Les trois autres se postèrent face à lui, sur le canapé, attendant visiblement la suite.

« Et si tu nous racontais simplement ce qu'il se passe ? suggéra Aiolia.

- Je ne suis pas sûr d'arriver à vous faire un résumé cohérent de la situation, leur avoua Milo.

- Est-ce que tu sais ce que Camus est allé dire au Grand Pope, par exemple ? essaya Mû.

- Non, leur sourit un Milo désemparé. Camus garde ses secrets de rhétorique pour lui, en général. »

Pas de chance, pensa Mû. Ça aurait pu faire un bon point de départ à leur conversation, sans que cela ait l'air d'un interrogatoire. Le Bélier rechignait à partager les détails de ce que leur avait dit Camus le matin même. Il ne voulait pas créer de problèmes dans le couple de Milo, et de risquer qu'il ne fasse plus confiance à sa moitié. Les trois chevaliers savaient à peu près ce qu'il s'était passé, puisque Camus leur avait expliqué ce qu'il avait vu, mais Mû souhaitait entendre l'histoire de la bouche du grec.

« Milo, comment tu t'es fait ça ? l'interrogea Mû en pointant son torse du doigt.

- C'est… » hésita l'intéressé.

Le Scorpion coula un regard absent sur ses pansements, se demandant ce qu'il fallait dire pour éviter de passer pour un fou. Puis il se reprit. Il avait dit qu'il parlerait… Il ne pouvait plus reculer maintenant, surtout pas avec les trois chevaliers dans son canapé qui le fixaient tous avec un air de chouette réveillée en plein jour. Alors foutu pour foutu…

« C'est de ma faute, annonça-t-il plus clairement, faisant fi de sa honte. C'est moi qui me suis fait ça.

- C'est pour ça que Camus est inquiet, voulut l'aider Aiolia.

- Oui. »

Il y eut un silence.

« C'est ton Aiguille Ecarlate, n'est-ce pas, se renseigna Shaka, qui le savait pourtant pertinemment.

- Oui, fit Milo d'une voix sourde.

- Et pourquoi t'être fait ça ? » l'interrogea encore Mû.

Milo retint une grimace dégoûtée. Ce n'était pas le moment de flancher.

« Parce que je… Je me sentais coupable, leur avoua-t-il péniblement. Je me suis énervé contre Camus, hier, et… Je ne sais pas ce qui m'a pris. Je crois que… Tout ça, ça faisait trop. »

Si c'était bien la raison que Milo avait donnée à Camus pour justifier ses actes, ce n'était guère surprenant que ce dernier n'en mène pas large, se dit le Bélier.

« Qu'est-ce qui est… trop ? lui demanda-t-il avec le plus de précaution possible.

- Tout, prononça le grec. Tout ce que je ressens. Tout est trop. La résurrection, tout ça… Je… Je crois que je ne sais plus où j'en suis.

- J'aurais pensé que tu serais content de revoir tout le monde vivant, pourtant, lui fit remarquer Aiolia.

- Je le suis, répliqua Milo. C'est pour ça que je ne suis pas sûr de comprendre. Je crois que… C'est dur pour moi de me faire à l'idée que Camus est vivant… Alors que j'ai passé des années et des années à porter son deuil. »

Shaka prit le temps de méditer ce discours. Il avait, pour sa part, peu de notion de ce qu'était réellement le deuil. Il voyait la vie comme un continuum de réincarnations, et la mort n'était qu'un passage, qu'une métamorphose de plus. Alors, il avait du mal à ressentir ou se figurer vraiment ce que c'était. En revanche, il voyait les autres êtres humains autour de lui souffrir de la perte, du manque, et cela le chagrinait, étrangement.

« En clair, tu trouves que tout ce bonheur est trop soudain, ou factice, c'est ça ? tenta-t-il de comprendre.

- Non, il n'est pas factice, lui assura fermement Milo. Vous ne pouvez pas savoir ce que j'ai ressenti quand j'ai revu Camus vivant pour la première fois. C'était… C'était une des plus belles choses que j'ai pu vivre de mon existence… Mais maintenant…

- Maintenant ? l'encouragea Aiolia.

- J'avais pris des habitudes, avant qu'on ressuscite, leur annonça le Scorpion. Toute cette douleur, ça m'a marqué, je crois… Et je ne m'en étais pas rendu compte. Personne ne s'en était rendu compte. Et Camus, lui, il est tout pareil qu'avant. Mais moi… J'ai peur de ne pas pouvoir être ce que j'étais avant sa mort, parce que c'était tellement difficile d'être seul, sans lui. Toutes ces insomnies… Elles m'ont fait comprendre que je pouvais essayer tant que je voudrais, je n'arriverais plus à être cette personne que Camus avait toujours connue. »

Mû se contenta de regarder Milo avec un air compatissant au visage, ne sachant pas trop quoi lui dire pour apaiser sa peine. C'était une évidence que le Scorpion avait changé. Et peut-être que ce n'était pas un mal. Changer était même une chose naturelle pour quiconque. Mais cet état de fait avait l'air de peser au huitième gardien, et c'était vrai que la résurrection, qui avait fait revenir les chevaliers avec les derniers souvenirs qu'ils avaient eu avant leur mort, troublait leur perception du temps à tous. Certains s'étaient épouvantés de savoir qu'ils avaient manqué cinq ans de vie et que le monde avait tourné sans eux (les cas les plus compliqués étaient sans doute ceux de Shion et Aiolos à l'heure actuelle), mais Mû n'avait pas envisagé que cela puisse être également aussi compliqué pour ceux qui avaient vécu ces cinq années pleinement, avec ce vide. C'était une réflexion à laquelle pour l'instant, le Bélier n'avait pas vraiment eu le temps de méditer complètement, car inédite.

Aiolia, quant à lui, n'était pas dans le même état d'esprit. Depuis le début du problème que le Verseau avait soulevé en venant le solliciter, le Lion devait avouer qu'il n'était pas enchanté de savoir que Milo lui avait caché une peine incommensurable sans l'avoir laissé l'aider ne serait-ce qu'un peu.

« Milo, commença-t-il, d'une voix dans laquelle on pouvait sentir du reproche. Pourquoi tu ne m'avais rien dit, à l'époque ? Je n'aime pas savoir que tu étais aussi mal pendant tout ce temps et que tu ne me l'as jamais confié. Je suis ton meilleur ami, quand même !

- Aiolia, intervint Mû. Tu ne peux pas lui en tenir rigueur. Milo a géré son deuil comme il a pu. Tu ne l'aides pas maintenant en lui mettant ces accusations sur le dos.

- Peut-être, mais ça prouve que tu ne me fais pas confiance, se renfrogna le Lion.

- Aiolia, essaya Milo avec air désolé au visage. Ça n'a rien à voir avec de la confiance. Camus n'avait jamais voulu que j'en parle. Pour moi, c'était faire honneur à sa mémoire que de me taire. Je ne pouvais pas le trahir.

- Mais Camus était mort ! s'exclama Aiolia. Il n'allait pas venir vérifier !

- AIOLIA ! s'indigna Mû. Mais ça ne va pas, de dire des choses pareilles ? Milo vient de te dire que c'était important pour lui ! Tu te rends compte de ce que tu dis ? »

Aiolia poussa un grognement mécontent.

« Excuse-moi, Milo, fit-il de mauvaise grâce. Je n'aime juste pas te savoir triste sans rien pouvoir faire. Je suis ton ami, et mes mots ont dépassé ma pensée.

- C'est bon, Aiolia, se résigna le Scorpion. C'est du passé, de toute façon…

- Oui, mais c'est un passé qui te travaille, d'après ce que je comprends, souligna le Bélier.

- Je ne sais pas quoi faire, leur avoua Milo. Ce que je ressens, ça n'a aucune raison d'être là. Tout va bien, maintenant. Je ne comprends pas pourquoi je suis comme ça.

- Certaines blessures prennent du temps à cicatriser », déclara sagement Shaka.

Mû prit un temps pour réfléchir à la situation.

« Est-ce que tu as parlé à Camus de ça ? Du fait que tu as souffert de votre séparation ?

- Oui, je l'ai mentionné, répondit le Scorpion. Et puis, je crois qu'il s'en doute. En plus, il a effectué sa petite inquisition avec moi, comme vous le faites en ce moment.

- Ce n'est pas une inquisition, le contredit Shaka.

- Peu importe.

- Mais est-ce que tu lui as parlé de comment tu étais avant ? reprit Mû. Et du fait que cela influence ton comportement aujourd'hui ?

- Non, admit Milo. Et tu sais… Je ne suis pas sûr d'avoir envie de le faire. Camus n'a pas à savoir ce qu'il s'est passé. Je vais pas lui raconter comment j'ai fait le deuil de sa propre personne. Ça n'a aucun sens, il est vivant.

- Au contraire, je pense que ça pourrait en avoir, si tu y regardais bien, lui indiqua Mû. Sa présence d'aujourd'hui n'efface pas son absence d'autrefois. Et puis, Milo… J'ai une question pour toi, concernant ce qu'il s'est passé avant notre résurrection.

- Oui ?

- Aiolia m'a raconté qu'un jour, à l'époque, il t'avait retrouvé en état de coma éthylique dans ton temple, lui révéla Mû. Ça m'est revenu à l'esprit, puisque tu dis avoir souffert de cette période. Est-ce que tu… Tu étais raisonnable, avec l'alcool ? »

Milo fronça les sourcils, visiblement mécontent que la conversation dérive là-dessus.

« Je ne suis pas sûr que j'ai vraiment envie de répondre à cette question », grogna-t-il sommairement.

Le silence du Scorpion parlait évidemment de lui-même.

« Milo… tenta pourtant Mû.

- Non, refusa tout net le grec. Je ne veux pas parler de ça. Je suis désolé. La façon dont j'ai fait mon deuil de Camus… C'est privé. Mes possibles égarements du passé… Ça ne concerne que moi.

- On veut juste s'assurer que tu n'aies pas pris de mauvaises habitudes maintenant, fit Aiolia pour défendre le Bélier.

- Ecoutez, je fais ce que je peux pour me comporter au mieux, et je l'ai toujours fait, ragea soudain le Scorpion. Je sais que je suis pas toujours exemplaire, mais je suis un grand garçon. Je trouve que vous vous mêlez un peu trop de ce qui vous regarde pas, là ! Je viens de vous dire que je voulais pas en parler !

- Tu t'infliges ta propre attaque tout seul, alors excuse-nous de nous inquiéter ! » s'exclama le Lion, vexé d'un tel refus.

Milo allait se mettre plus en colère quand une tornade blanche déboula d'un seul coup dans son modeste salon. Celle-ci n'avait pas pris la peine de même frapper ou s'annoncer.

Le Scorpion le reconnut facilement. C'était Hyôga du Cygne. Le grec s'inquiéta immédiatement en constatant l'état paniqué du chevalier de bronze face à lui, et surtout, l'absence de son mentor à ses côtés.

« Hyôga ? l'interpella-t-il. Qu'est-ce que…

- Milo ! s'exclama le Cygne en se rapprochant à grandes enjambées de là où il était assis. Viens vite, c'est Camus, il…

- Il quoi ? le pressa le Scorpion, qui s'angoissa devant l'attitude du Cygne.

- Il y a eu un accident pendant l'entraînement, lui révéla Hyôga, paniqué. Camus s'est pris un coup de gel trop fort en m'affrontant… Ça a brisé sa garde… Il est tombé, et depuis, je n'arrive pas à le ranimer.

- PARDON ?! » s'écria Milo.

Hyôga blêmit en voyant le Scorpion se lever lestement et s'avancer d'un pas menaçant vers lui, les yeux orange et une expression meurtrière sur le visage.

« Hyôga du Cygne ! tonna Milo. Qu'est-ce que tu as fait à Camus, espèce d'assassin ?! »

Hyôga en recula d'un pas en voyant que son interlocuteur avait sorti son ongle rouge.

Heureusement pour le Cygne, Aiolia se leva à ce moment-là, et il retint Milo de faire le moindre geste en lui agrippant fermement le bras.

« Milo ! Calme-toi, lui enjoignit-il fermement.

- Lâche-moi, s'énerva Milo. Je vais le tuer ! Je vais le tuer pour avoir osé blesser Camus !

- Milo ! s'imposa Mû. Arrête de t'emporter inutilement. C'est un accident, il l'a dit. Il vaut mieux que nous allions voir comment Camus va et lui porter assistance, plutôt que tu assassines son disciple. »

Milo se détendit un peu et plongea un regard agressif dans celui angoissé de Hyôga.

« Tu ne perds rien pour attendre, gamin, lui promit dangereusement le grec. Alors, qu'est-ce que tu attends ?! BOUGE ! Montre-nous où il est ! Il n'y a pas de temps à perdre ! »

Sur ces paroles, les quatre chevaliers se précipitèrent à la suite du Cygne, qui ouvrit la marche de sa plus belle course.