Note de l'auteur: Bonjour, bonsoir, et voici le nouveau chapitre d'Errance Nocturne révisé ! La trame est évidemment la même comme d'habitude, mais je l'ai légèrement étoffé et mis quelques variations dans les dialogues histoire d'améliorer l'expérience de lecture. N'hésitez pas à me dire ce que vous en pensez, bien sûr, si vous me lisez jusqu'ici!
Merci à toutes les personnes qui me suivent, vous êtes géniales. Bonne lecture !
Chapitre 8 – Le Scorpion et le canard
Milo resta un petit moment dans les bras de son amant. Il était heureux que Camus dorme. C'était un juste retour des choses.
Lui n'était en revanche pas si fatigué, pour une fois. Il s'était levé tard, et comme c'était encore le début de la soirée, il se dit qu'il valait peut-être mieux qu'il laisse le français se reposer. Et se faire quelque chose à manger.
C'est en ayant cette pensée qu'il se leva du lit. Sur le chemin de la sortie, il alla fouiller dans les placards de Camus dans le but d'y trouver une couverture supplémentaire. Que le Verseau ait froid était hautement inhabituel. Milo se saisit d'un plaid en laine bien épaisse, et il le répartit sur son amant roulé en boule sur un côté du lit. Il faisait de la peine, comme ça. Camus avait l'air tout frêle, et cette sensation s'accentuait par la place vide qu'il avait laissée à côté de lui. Cela ne manqua pas de rappeler au grec ces nombreuses nuits que lui-même avait dû passer seul. Nuits durant lesquelles il avait serré compulsivement dans ses bras un oreiller pour tenter de faire taire le vide de son cœur. Milo se sentit triste à cette pensée. Il reviendrait vite voir Camus.
Pas bien loin, dans la chambre d'amis du temple du Verseau, Hyôga déballait quelques affaires pour s'installer. Le Cygne était un peu chez lui où bon lui semblait au Sanctuaire depuis qu'Athéna en avait repris les rênes, mais au temple du Verseau, il avait davantage l'impression d'être chez Camus. De n'être qu'un invité. Ou même, de redevenir un apprenti à nouveau. Cette situation lui rappelait son entraînement avec nostalgie. Il ne l'avait pas su alors, mais même si son apprentissage avait été dur, il avait bénéficié pendant un temps d'un cocon de sécurité bienfaiteur. Camus ne leur avait fait aucun cadeau, ni à lui ni à Isaak, mais il avait veillé à leur santé, et même à leur bien-être global. Hyôga se rappelait ces histoires que Camus lui avait lues quand il avait été enfant, et qu'il avait eu peur de s'endormir sans sa mère. C'était peu de le dire, que son maître faisait office de figure paternelle pour lui. Le Cygne s'évertuait de jour en jour à essayer de le rendre fier. Surtout après toutes ces guerres, et les gestes qu'il avait pu commettre envers lui. Et que Camus l'eût verbalisé devant lui… l'avait touché plus qu'il ne se l'était imaginé.
« Canard » retentit soudain une voix moqueuse dans son dos.
Hyôga sursauta et se retourna vivement vers le nouveau venu.
Milo était calé contre l'encadrement de la porte ouverte, et le regardait avec un sourire amusé. Comment avait-il fait pour arriver dans son dos sans qu'il ne se rende compte ? La force des souvenirs, qui l'avaient trop absorbé ?
La présence du Scorpion, si tôt après la mésaventure qui était arrivée au Verseau, était inattendue. Hyôga avait cru passer la soirée sans être dérangé, à moins qu'il n'y eût une catastrophe. Cette pensée l'alarma. Ce n'était pas à exclure.
« Milo ? Il y a un problème ? Camus va bien ?
- Tout va bien, répliqua tranquillement le Scorpion, surpris de la réaction de son cadet. Il n'y a aucun problème. Camus est hors de danger.
- Je suis désolé, s'amenda le Cygne, la tête basse.
- Ce n'est pas à moi qu'il faut s'excuser.
- Je sais. »
Un silence lourd s'abattit entre eux. Le Scorpion poussa un soupir imperceptible. Ce n'était pas dans ses plans de culpabiliser davantage le Cygne.
« Camus dort, pour le moment, l'informa-t-il posément. Mais je n'ai pas encore eu de dîner, et je me suis dit que toi non plus.
- Non, j'ai pas encore mangé, confirma Hyôga.
- Tu m'aides à faire le repas ? lui proposa Milo, conciliant. Avec mes blessures, j'ai peur de ne pas y arriver sans un peu d'aide.
- Ah ! comprit Hyôga. Bien sûr que je vais t'aider.
- Merci », répliqua le grec, reconnaissant.
Milo se dégagea de son appui contre la porte et d'un geste de la main, il fit signe au plus jeune de le suivre. Hyôga obtempéra, soucieux. Avec Milo, il ne savait jamais trop à quoi s'attendre. Lorsqu'il était en sa présence, le grec oscillait bien trop facilement entre de la tendresse amusée et des menaces de mort. Ce faisant, Hyôga avait toujours un peu peur de faire ressurgir cette deuxième facette inquiétante du Scorpion à la moindre bourde.
Camus était dans la pièce d'à côté. Même si… C'était quand même lui qui l'y avait mis, pensa-t-il en réprimant une grimace inquiète.
Milo, devant lui, marchait vers la cuisine d'un pas ferme, mais Hyôga remarqua vite qu'il se tenait le torse d'une main. Le Scorpion avait couru comme un dément dans les escaliers pour voler au secours de son amant, avait été assis sur une chaise pas si confortable que ça chez lui toute l'après-midi et s'était vautré accidentellement sur le rebord rigide du lit de Camus. De fait, il se sentait désagréablement affaibli.
Le Cygne accéléra le pas pour se porter à la hauteur du grec.
« Milo ? Tu veux un peu d'aide ? s'inquiéta-t-il. Je peux t'aider à marcher, si tu veux.
- Ça ira, merci, grinça le Scorpion, qui avait tout de même sa fierté. Je vais me poser sur une chaise et on pourra commencer la cuisine.
- Tu es sûr ?
- Certain. »
Hyôga n'insista pas. Milo était une tête de mule, et surtout, il était quand même à cheval sur son honneur. Être blessé devant des témoins, et surtout devant le jeune russe, était quelque chose de difficile à assumer pour lui. Le Cygne en avait conscience, car il commençait à bien le connaître. Le Scorpion en avait fait une démonstration fulgurante le soir précédent lorsqu'ils avaient dîné avec Shun, et qu'il avait fracassé son mobilier pour une ou deux questions indiscrètes.
Le grec arriva finalement à la hauteur d'une chaise et il s'y assit en poussant un soupir de soulagement. Son cadet en eut de la peine pour lui. Pour le coup, il connaissait bien la douleur de l'Aiguille Ecarlate. Ce n'était pas un souvenir qu'il chérissait. C'était une après-midi qu'il n'aimait pas trop se remémorer, dans son ensemble. Alors imaginer que Milo se soit fait ça à lui-même… cela le glaçait.
Hyôga chassa ces pensées pour le moment et choisit de se poster à sa hauteur. En l'absence de Camus, il s'en remettrait à Milo pour connaître le menu du soir.
« Qu'est-ce que tu veux faire à manger ? lui demanda-t-il poliment.
- Déjà… Regarde ce qu'il reste dans les placards de Camus, lui ordonna Milo, perdu dans ses pensées. Ce sera un bon début.
- D'accord. »
Le russe fit ce qu'on lui avait demandé, et il prit le temps d'ouvrir les nombreux rangements de chez son maître. Ils étaient bien remplis. Il y avait de quoi faire à manger pour deux semaines. Une vieille habitude de stockage pour leur survie en Sibérie qui avait dû perdurer jusqu'ici, pensa le blond en contemplant le contenu alimentaire des placards de son maître.
« Il y a beaucoup de légumes, le renseigna Hyôga une fois son inspection terminée. Des patates, carottes, courgettes, tomates… Sinon, il y a du poisson au congélateur. Il y a des œufs dans le frigo, et il y a de la farine… Quelques conserves. Des pâtes, du riz, des épices… »
Hyôga tourna un visage interrogateur vers Milo.
« Je pense qu'il vaut mieux faire quelque chose de simple, réfléchit le grec. Tu as dit qu'il y avait des œufs. Ça te dit de faire une omelette ? On peut peut-être l'agrémenter avec des herbes, ou des champignons, si tu en trouves. Qu'est-ce que t'en penses ?
- Pourquoi pas, agréa Hyôga. J'ai vu du persil, de la ciboulette et du basilic quelque part.
- Parfait, commenta Milo. Dis-moi ce que tu préfères. »
Le Cygne hésita quelques secondes.
« Pourquoi pas du basilic ? J'ai jamais essayé dans une omelette.
- Est-ce qu'il y a des tomates ?
- Oui.
- D'accord. Toi, lave les feuilles de basilic et mélange les œufs dans un bol. Je me charge de découper les tomates. On va tout mettre ensemble à cuire. »
Hyôga obéit et donna donc quelques tomates au huitième gardien, ainsi qu'un couteau et une planche à découper. Une fois les ustensiles remis, il sortit quelques œufs de leur boite et les cassa, pour ensuite les battre ensemble avec une fourchette.
Le russe lava enfin le basilic et Milo lui remit les tomates qu'il avait coupées en dés. Il se chargea d'incorporer le tout au mélange.
Milo allait se lever pour trouver une poêle, mais Hyôga l'en empêcha.
« Non, reste où tu es, je vais les faire cuire moi-même, s'inquiéta-t-il. Pas besoin de bouger.
- Ça a intérêt à être fait correctement, gamin, se méfia Milo, les yeux plissés.
- Compte sur moi », répliqua le russe sur un ton assuré.
Avec un léger sourire, Hyôga trouva la poêle en question, la posa sur la plaque à induction de la cuisine, et fit cuire le mélange dans de l'huile d'olive. Il n'oublia pas l'assaisonnement.
Milo le surveilla de là où il était assis. Pas qu'il n'avait pas confiance en les talents culinaires du Cygne, mais… Si, en fait. Il n'avait pas confiance. De manière générale, il préférait faire les choses lui-même. Mais dans ces circonstances, il savait qu'il devait ravaler sa fierté et accepter d'être un peu secondé, au risque de ne vraiment plus rien maîtriser. L'exercice était assez difficile pour lui.
« Où tu as appris à faire la cuisine, toi, d'ailleurs ? se renseigna-t-il, curieux.
- Avec maître Camus, bien sûr, répondit Hyôga en surveillant la cuisson. Mais je pourrais te retourner la question.
- Ah, ça… Je suis assez débrouillard, lui révéla le Scorpion, pensif. Alors j'ai retenu quelques recettes que j'aimais bien, en regardant les autres faire... Et voilà. Je ne suis pas aussi doué que ton maître, mais je sais survivre quelques mois avec un frigo rempli sans problème. »
Le Cygne se retourna et lui fit un sourire. L'image d'un Milo en train de faire des tentatives culinaires dans son temple apparut dans sa tête, et il la trouva attendrissante.
« Je vois.
- Surveille le repas, toi, au lieu de me regarder », lui ordonna immédiatement Milo.
Hyôga revint à ce qu'il faisait, amusé de la remontrance. Cela ne l'empêcha pas d'objecter.
« Tu sais, ils ne vont pas s'envoler, ces œufs.
- Si tu devais les laisser sans surveillance trop longtemps, y'aurait des petits poussins de ton genre qui se mettraient à éclore et voler partout, déclara le grec. Très important, de surveiller les œufs. »
Hyôga laissa échapper un rire perplexe.
« Euh… Qu'est-ce que tu racontes, Milo… ?
- C'était un essai d'humour.
- D'accord. »
Milo éclata de rire en constatant que le Cygne n'avait aucun remords à esquinter sa fierté de boute-en-train. Le petit avait été entraîné par Camus, aussi. Camus qui lui disait régulièrement qu'il devrait améliorer certaines blagues, alors… Milo n'était pas très surpris.
Un silence confortable s'installa entre eux, et pendant quelques minutes, on n'entendit plus que le son de la friture qui émanait de la poêle. Le Scorpion retomba dans ses pensées, tant qu'il en sursauta presque quand une assiette pleine arriva dans son champ de vision.
« Milo ? l'appela le Cygne, qui avait parfaitement noté son air absent.
- Oui ? se reprit le huitième gardien.
- Tout va bien ? l'interrogea le plus jeune en le dévisageant.
- J'étais en train de penser, c'est tout, se justifia le Scorpion.
- D'accord, acquiesça Hyôga. Mais tu devrais manger ton omelette, avant qu'elle ne refroidisse. »
Le Cygne avait eu le temps d'installer la table sans que Milo ne s'en soit vraiment rendu compte.
« C'est plutôt bon, le complimenta le Scorpion en goûtant son plat. Tu t'es bien débrouillé, canard.
- Moi c'est le Cygne, je te rappelle », se renfrogna Hyôga.
Milo lui rendit un sourire espiègle pour toute réponse.
« Moi, je trouve que ça te va bien, comme surnom, s'entêta-t-il. Surtout quand on a un maître comme le tien qui joue la mère poule.
- Maître Camus n'a rien d'une mère poule, marmonna le russe.
- Oh que si, se moqua Milo. Tu ne sais pas combien il s'inquiétait pour vous, quand il vous entraînait en Sibérie. Et Hyôga par ci, et Isaak par là… C'était à peine s'il me demandait comment moi j'allais.
- C'est vrai ? s'étonna le Cygne. Pourtant, il n'en donnait pas l'air. Il nous répétait souvent qu'il fallait qu'on apprenne à se débrouiller par nous-mêmes…
- Si je te le dis, lui sourit Milo. Et puis, il s'est bien occupé de vous, non ?
- Si on oublie qu'il a failli nous laisser mourir de froid plusieurs fois, peut-être, admit le russe, qui d'ordinaire, était bien plus élogieux envers le français.
- Il a fait ça ? s'étonna sincèrement le huitième gardien.
- Euh… oui, lui confirma Hyôga. Ça faisait partie de notre entraînement. Nous ne pouvions pas prétendre devenir des chevaliers des glaces sans résister au froid.
- Peut-être qu'il pensait tout simplement que vous seriez assez forts, se hasarda un Milo qui avait parfaitement foi en son amant, et qui ne remettrait jamais ses fonctions en question. Et puis, enseigner l'autonomie, ça me semble plutôt important aussi.
- C'est possible. Maître Camus laisse toujours une chance à ceux qui le méritent.
- Ça ressemble bien à un truc qu'il dirait, s'attendrit le Scorpion.
- Oui, confirma Hyôga. Et toi, Milo ? Tu n'as jamais raconté comment tu t'étais entraîné. Il était comment, ton maître ? »
Milo faillit s'étrangler sur sa nourriture à cette question. Il ne l'avait pas vue venir.
« Euh… Ça t'intéresse ? hésita-t-il.
- Ben… Oui, si j'ai posé la question, confirma Hyôga.
- Il n'y a pas grand-chose à raconter, éluda Milo. Enfin, pas grand-chose de marrant, je veux dire.
- Il n'était pas gentil, ton maître ? l'interrogea le plus jeune, curieux.
- C'est pas vraiment la question, répliqua le grec, dont le visage s'assombrit.
- Pourquoi ? ne comprit pas le russe.
- Parce que ça n'aurait rien changé qu'il le soit ou non, » marmonna le Scorpion.
Hyôga le toisa un instant, interdit.
« Ça ne change rien à ma question, s'entêta le Cygne.
- On ne t'a jamais dit que tu étais trop curieux, par hasard ? » s'enquit Milo, une pointe d'amusement dans la voix.
Ce ton un peu joueur qu'employait Milo renseigna Hyôga sur le fait qu'il pouvait pousser un peu la conversation. Le Scorpion n'était probablement pas de trop mauvaise humeur. Au lieu de s'énerver, il semblait contourner le sujet. Ce qui encouragea le plus jeune à creuser un peu, même s'il savait qu'il s'avançait sur un terrain miné. Peut-être n'était-ce pas la meilleure manœuvre de sa part, mais il avait du mal à rester sur l'échec qu'il avait vécu le soir précédent. Il devait bien y avoir un moyen de dérider le Scorpion.
« Pourquoi tu ne veux pas en parler ? demanda tout à coup le chevalier de bronze, changeant de tactique.
- Hyôga, fit le huitième gardien en redevenant grave. J'ai mes raisons.
- Et c'est quoi, comme raisons ?
- Ecoute. Je n'ai rien de gai ou de léger à raconter sur mon entraînement, le renseigna-t-il, mélancolique. Et tu ferais mieux d'arrêter de poser des questions qui ne t'apportent rien, comme ça.
- Si, ça m'apporte des choses. Je m'inquiète des gens que j'estime, s'enferra le Cygne.
- Tu es vraiment borné, canard.
- Cygne.
- Canard.
- Cygne ! s'écria le bronze. Et puis, Camus me l'a toujours dit : il n'y a pas de question bête. »
Le Scorpion soupira à l'évocation de son amant. Parfois, il maudissait sa rhétorique superflue. Mais bon. Puisque son cadet y mettait tant d'énergie…
« Si tu tiens vraiment à savoir, tu ferais mieux de finir ton repas d'abord. J'en parlerai mieux avec un meilleur dossier, lâcha Milo.
- D'accord, » consentit le russe, surpris de sa chance.
Il ne s'était pas attendu à avoir gain de cause. Il avait juste poussé pour voir jusqu'où il pouvait aller, sans vraiment y croire. Milo était notoirement têtu. Alors Hyôga avait tenté, c'était vrai, mais plus pour la forme. Sans doute aussi parce qu'il ne se décourageait pas. Malgré leurs différends, il appréciait réellement Milo. Il l'estimait en tant que combattant, et il n'oubliait pas qu'il lui avait généreusement donné son sang pour régénérer son armure. Alors, en savoir plus sur lui l'intéressait réellement. Dorénavant, il était bien curieux de savoir ce que Milo consentirait à lui raconter, ou s'il allait vraiment lui parler tout court. Après tout, son aîné changerait peut-être d'avis.
Une fois son repas terminé, le Scorpion se leva avec précaution de sa chaise et se dirigea vers le canapé du Verseau, pour s'y affaler sans grâce particulière. Il n'en pouvait plus, d'être à la verticale en permanence. Tout le poids de sa cage thoracique pesait sur ses blessures. Cela le pinçait. Tous les muscles en lui qui le tenaient debout s'activaient lorsqu'il était ne serait-ce qu'assis, et c'était très fatigant… pour ne pas dire douloureux.
Hyôga en profita pour débarrasser la table, et il prit un temps pour faire la vaisselle. Camus lui en voudrait s'il laissait du bazar chez lui, et le Scorpion n'était pas en état de ranger.
« Tu veux une boisson chaude, Milo ? l'appela un Hyôga décidément très serviable depuis la cuisine.
- Pourquoi pas, se laissa tenter le Scorpion. Tu sais faire du chocolat chaud ?
- Oui, je sais faire ! C'est une bonne idée ! J'en fais deux ! »
Hyôga fit donc le nécessaire pour trouver de quoi leur préparer leurs chocolats. Il passa quelques minutes supplémentaires dans la cuisine le temps que le lait chauffe, et peu après, il revint vers Milo au salon, avec les deux tasses en main. Il en posa une sur la table basse devant le canapé où était affalé le Scorpion, et il trouva une place à l'autre bout pour s'assoir, son mug en main.
« Merci, fit le Scorpion en titre en se redressant. Tu es vraiment très serviable, Hyôga. Décidément, Camus t'a bien éduqué.
- C'est un bon maître.
- Je vois ça, » s'amusa Milo.
Hyôga avala une gorgée de son breuvage brûlant.
« Tu me racontes ?
- Quoi ?
- Ton entraînement. Tu as dit que tu raconterais.
- T'es sûr de toi ? s'assura Milo. Tu ne veux pas plutôt me parler d'anecdotes drôles sur la Sibérie ? On y gagnerait une soirée plus amusante, je pense.
- Je te les donne, mes anecdotes, mais quand tu m'auras fait part des tiennes, lui proposa Hyôga.
- J'ai pas ça en magasin, des anecdotes rigolotes sur mon entraînement, réfuta immédiatement Milo.
- C'est pas grave, lui assura le Cygne.
- Qu'est-ce que tu veux savoir, au juste ? grogna Milo, qui n'avait pas vraiment la foi de se replonger dans de tels souvenirs. Quand même, canard. Tu sais que t'es la quatrième personne qui me soumet à un interrogatoire, aujourd'hui ?
- Ah bon ? s'étonna l'intéressé. Qu'est-ce que tu veux dire ? C'est qui les trois autres ?
- Un mouton, un lion et l'incarnation actuelle de Bouddha.
- Mû, Aiolia, et Shaka ?
- Tu es drôlement perspicace, ironisa le Scorpion.
- Je vérifiais, c'est tout, se vexa le Cygne. Et qu'est-ce qu'ils te voulaient ?
- Me cuisiner à la place de Camus sur mon passé, lui apprit un Milo plein de lassitude.
- Ah. Ça n'a pas dû te plaire, en déduisit Hyôga.
- Pas vraiment, non, soupira le Scorpion. C'était pas particulièrement agréable. »
Milo attrapa sa tasse et se concentra sur la chaleur qui s'en échappait, et qui s'insinuait dans ses mains.
« Tu t'es entraîné où, alors ? voulut savoir Hyôga.
- Sur l'île de Milos, en Grèce, l'informa le grec. C'est de là que je tire mon nom.
- Tu as le même nom que le lieu où tu t'es entraîné ?
- Oui. Pourquoi ?
- Tu n'avais pas un prénom, avant ?
- Euh… J'en sais rien, hésita le grec en passant une main distraite dans ses cheveux bouclés.
- Tu n'en sais rien ? se surprit le plus jeune.
- Ben, j'étais vraiment tout gamin, à l'époque, quand on m'a recruté, lui expliqua Milo. Je te rappelle que j'ai obtenu mon armure d'or à sept ans.
- Ouah, s'ébahit le russe, qui n'en avait pas vraiment eu conscience. C'est l'âge auquel Camus a commencé mon entraînement. Mais je m'appelais déjà Hyôga. Ça me ferait bizarre de changer de nom, comme ça.
- C'est la différence entre un or et un bronze, je suppose, fanfaronna Milo sans y mettre beaucoup de cœur.
- Je ne t'envie pas vraiment, à vrai dire, lui avoua Hyôga. Je suis content d'avoir eu droit à une petite enfance tranquille.
- Il n'y a pas vraiment lieu de m'envier, déclara Milo sur un ton uni. Et puis de toute manière, c'est bien simple. Il n'y a qu'une seule armure du Scorpion.
- Heureusement, s'amusa le Cygne avec un sourire. J'aimerais pas me retrouver face à dix types comme toi. Un seul Scorpion, ça suffit bien.
- T'es vraiment un sale gosse, lui fit remarquer Milo. Je te signale quand même, à tout hasard, qu'il y a douze types comme moi dans les environs.
- Pas faux, admit Hyôga avec un rire. Mais alors… Tu ne te souviens pas de ta famille ? Rien du tout ?
- Je ne sais pas trop, fit Milo en haussant les épaules. J'en avais peut-être, avant. Ils m'ont trouvé dans la rue. Je ne sais même pas si j'avais un nom, avant d'être recruté. Enfin, je ne pense pas que vaurien soit un nom. »
Milo enfant avait dû être encore plus espiègle que sa version adulte, pensa le Cygne en l'entendant. Même si c'était loin d'être un qualificatif adéquat pour la personne puissante et talentueuse qu'il avait en face de lui.
« Et pour maître Camus ? se demanda-t-il soudainement.
- Camus quoi ? s'étonna Milo.
- Il vient d'où, son prénom ? explicita un jeune homme qui ne s'était pas posé la question.
- Il ne t'a jamais fait farfouiller dans une bibliothèque, ou quoi ? lui demanda le grec en fronçant les sourcils. C'est un nom d'auteur français.
- Et c'est pas son vrai prénom ? »
Heureusement que Hyôga ne craignait pas le ridicule, car cette question l'était pas mal. Milo faillit rire tout haut, tellement il trouvait les interrogations du Cygne naïves.
« Je te ferais remarquer que Deathmask n'est pas vraiment un prénom non plus, mais on l'appelle comme ça quand même, lui rappela-t-il, amusé.
- Oui, mais Camus devait avoir un vrai prénom, avant, non ? s'entêta Hyôga.
- J'en sais rien, lui répondit un Milo qui ne voyait pas l'intérêt du sujet. Je sais pas si tu as remarqué, mais il est pas extrêmement bavard, ton maître.
- Tu sais d'où il vient, toi ? l'interrogea un disciple très curieux.
- A part qu'il est français, j'ai eu droit à aussi peu de détails que toi, lui avoua un Scorpion qui savait pourtant beaucoup de choses de lui. Je lui demanderai, à l'occasion. S'il veut bien répondre… Mais tu sais, Hyôga, ce ne sont pas des questions qui ont beaucoup de sens, au Sanctuaire, et peut-être même tout court. On a un nom parce qu'on veut bien nous le donner. Le seul vrai nom qu'on porte est celui qu'on choisit de se donner. Le mien fait référence à un endroit, celui de Camus à une personne, Aldébaran à une étoile. J'aurais pu m'appeler Antarès, si j'avais fait comme lui.
- Je t'avoue que je préfère Milo.
- Moi aussi. »
Hyôga but une autre gorgée de chocolat.
« C'était vraiment si horrible, ton entraînement, pour que t'aies pas envie d'en parler ? s'inquiéta-t-il.
- Horrible, je sais pas, minora Milo. Mais c'était pas marrant, c'est sûr.
- Ton maître, il était malveillant ? s'étonna le Cygne.
- Non, c'est pas ça, soupira le Scorpion.
- C'est quoi, alors ? tenta Hyôga, décidément avide de savoir.
- C'est l'entraînement en soi, lui révéla son aîné. Prétendre à l'armure d'or du Scorpion, c'est…
- C'est ? l'encouragea le plus jeune.
- Particulièrement douloureux, admit l'autre dans un murmure.
- Quoi, ton maître te frappait ? se hasarda le russe.
- Non.
- Je ne comprends pas, alors, lui avoua-t-il sincèrement.
- Hyôga, il faut que tu te rendes compte que mon attaque est empoisonnée, lui expliqua Milo. Tu vois bien la sensation que ça inflige, vu que t'es un des rares qui a eu le droit aux quinze coups.
- Oui. C'est pas un souvenir très agréable, en frissonna le Cygne. Mais je ne vois pas le rapport.
- Comment est-ce que tu crois que j'ai du venin dans les veines, Hyôga ? Je ne suis pas né avec. Personne ne naît avec.
- Ah. Ben j'en sais rien, admit le russe. Comment ?
- Le plus clair de mon entraînement consistait à survivre au poison que mon maître m'injectait tous les jours dans le corps, fit Milo en regardant dans le vide. C'est comme subir mon attaque, mais en continu, si tu veux. Autant dire que peu de gens y survivent. Le poison est mortel… A moins d'avoir un cosmos assez fort pour y résister. »
Hyôga blêmit en entendant ces paroles. Il se souvenait bien que l'Aiguille Ecarlate était un supplice sans nom. Imaginer vivre ça en continu… Non, il ne pouvait pas se l'imaginer.
« Et ça a duré combien de temps ? demanda-t-il d'une voix blanche.
- La phase où je résistais au poison, environ un an. Je me suis entraîné une année en plus à lancer l'attaque et me battre.
- C'est affreux, commenta Hyôga, abasourdi.
- Je t'avais bien dit que ce n'était pas quelque chose de bien marrant à raconter, soupira le huitième gardien. De toute façon, j'ai survécu. Je ne vois pas à quoi ça sert de s'apitoyer dessus.
- On croirait entendre maître Camus quand il me dit d'oublier maman.
- Je le fréquente pas mal, tu sais, raisonna Milo.
- Moi aussi, mais j'ai jamais oublié maman quand même, » déclara Hyôga, l'œil farouche.
Milo esquissa un hochement de tête amusé. Camus avait beau avoir lutté, il n'avait jamais pu faire disparaître cette fixette du cerveau de son jeune disciple.
« Allez, j'ai fait ma partie du job, décréta le grec. Alors toi, raconte-moi comment était Camus avec vous. Je m'en fais une petite idée parce que j'ai correspondu avec lui pendant ce temps-là, mais toi, tu l'avais pour toi en permanence. J'en suis presque jaloux, d'ailleurs.
- D'accord, agréa le russe avec un sourire conciliant. Je ne sais pas trop quoi raconter, là, comme ça. Maître Camus, il est assez égal à lui-même. Il était à la fois dur avec nous, mais… Il nous rassurait et il s'occupait bien de nous, même si l'entraînement était difficile.
- Il vous lisait des livres.
- Ton maître, il ne te lisait rien ?
- Non. Et je ne savais pas lire moi-même.
- Tu ne savais pas lire ? Mais comment tu as appris ?
- Comme beaucoup de choses, gamin. Sur le tas. »
Hyôga haussa les sourcils d'étonnement. Milo était bien débrouillard.
« Tu as aussi appris le français sur le tas ?
- Un peu, fit Milo, une pointe d'amusement dans la voix. Je t'avoue que j'ai beaucoup lu un certain dictionnaire français-grec tout seul, et que j'ai piqué des bouquins chez ton maître pour tenter de comprendre. C'est pas Camus qui m'a encouragé à le faire… J'ai fait un effort de moi-même. Lui, il disait qu'il ne voyait pas trop pourquoi je m'acharnais, alors qu'on se comprenait en grec. Mais j'avais envie de le connaître mieux, tu vois ? Il est tellement secret. Au moins, en apprenant sa langue, je pouvais comprendre comment son esprit fonctionnait. Et je pouvais lui parler dans sa langue. Je me suis dit que peut-être, ça lui manquerait de ne plus la parler.
- C'est très généreux de ta part, le loua le Cygne, admiratif. Je ne sais pas si j'aurais eu le courage. Je parle déjà japonais, ma première langue. L'entraînement était en russe, souvent, et puis maintenant je parle le grec parce qu'au Sanctuaire, je n'ai pas le choix.
- Je sais pas si je te conseille le français, lui affirma le Scorpion. C'est pas la langue la plus facile à apprivoiser. A l'image de ton maître, en somme. »
Les deux chevaliers se regardèrent et se firent un sourire entendu.
« En tout cas si j'avais su qu'un jour j'allais affronter le type que j'ai vu passer complètement nu dans un des couloirs de l'isba ! » avoua soudainement Hyôga.
Milo haussa un sourcil. Qu'est-ce qu'il venait de dire, le canard ?
« Tu parles de moi, là ?
- Je crois que c'est la première fois que je t'ai vu, pouffa le Cygne. J'étais un gamin, et je ne me suis pas vraiment posé de questions, sur le moment. »
Milo hésita entre éclater de rire ou se rétrécir de honte.
« Misère, si Camus savait ça... marmonna-t-il.
- Oh, c'est pas si grave, j'ai pas eu le temps de voir grand-chose, le rassura le Cygne, amusé. T'étais loin, et rapide. Je n'étais pas certain de ce que j'avais aperçu, à l'époque.
- Et ça t'est pas venu à l'idée d'alerter ton cher maître sur le type bizarre qui rôdait dans la maison ?
- Pas vraiment, sourit Hyôga. Pour moi, Camus était un dieu. C'était pas un ver de terre comme toi qui allait lui faire quoi que ce soit.
- Ver de terre ? se vexa Milo. Je te rappelle que je suis un chevalier d'or. Je peux raser une ville en un claquement de doigts.
- Je te rapporte ce que j'ai pensé, enfant, se justifia le Cygne. Et t'avais pas d'armure d'or sur le dos. J'allais pas me méfier.
- T'es vraiment un gamin bizarre, Hyôga, lui asséna Milo.
- Eh, ça va pas être de ma faute si t'as aucune pudeur.
- Je pensais pas que j'allais être vu, aussi, grinça le Scorpion.
- Un point pour toi. »
Il y eut un silence.
« De toutes les anecdotes sur la Sibérie que t'aurais pu me raconter, j'étais loin de m'imaginer que t'en choisirais une avec moi dedans, déclara Milo avec un sourire.
- C'est sûr que je vois ce souvenir différemment depuis que vous avez officialisé votre relation. Pour moi, t'étais juste cet ami un peu bizarre qu'il nous avait présenté. Je n'arrivais pas vraiment à m'expliquer ce que j'avais vu.
- Camus tenait vraiment à notre discrétion, avant sa mort, lui expliqua Milo. La résurrection a changé la donne. Et il n'apprécierait pas de savoir que je me suis fait surprendre bêtement, même aujourd'hui. Surtout de cette manière.
- Si vous n'aviez pas rendu ça officiel, c'est sûr que j'aurais eu du mal à deviner, lui admit le russe. On ne sait jamais trop ce qui passe dans l'esprit de mon maître, des fois. C'est pour ça que tu n'en as jamais parlé, de votre relation, après la bataille du Sanctuaire ? Il ne voulait vraiment pas que tu le dises ?
- Exactement. »
Hyôga prit un air pensif. Il s'en sentit désolé. Aurait-il agi différemment s'il avait su ? Il n'en savait rien, et il n'avait aucun moyen de le savoir, désormais.
« Qu'est-ce qui a changé, après la résurrection ? fit-il en penchant la tête sur le côté.
- On s'est juste rendu compte qu'après toutes ces horreurs, il fallait qu'on vive notre relation comme on l'entendait, et qu'on arrête de se cacher, le renseigna Milo. Et je ne suis pas contre davantage de stabilité dans mon couple. C'était épuisant, d'être clandestin en permanence.
- Je vois, acquiesça Hyôga. Parfois, je me dis qu'on aurait peut-être pu régler nos différends autrement avec Camus. Mais je n'ai pas vraiment eu le choix. »
Milo plongea un regard intéressé dans le sien.
« Comment… Comment tu gères ? lui demanda-t-il, hésitant.
- De quoi ?
- Ce qu'il s'est passé, explicita le Scorpion. Camus est mort pendant votre affrontement. Et maintenant… Maintenant, il est vivant, dans la pièce à côté. Ça ne me semble pas évident, à moi.
- Eh bien, je tente de me racheter, le renseigna calmement le Cygne. D'être un bon disciple. Je ne sais pas quoi faire d'autre pour effacer ce que j'ai fait. D'ailleurs, je ne pense pas que ce soit possible. »
Milo dévisagea Hyôga un instant. Et il ressentit soudain un peu de compassion pour le disciple de Camus, compassion qui lui était peu coutumière. Il lui en avait voulu longtemps de lui avoir pris l'homme qu'il aimait. Et c'était une colère qui se retournait souvent contre lui-même, à chaque fois qu'il y pensait. Il n'arrivait pas à tenir complètement Hyôga comme responsable de ce qu'il s'était passé. Au fond, il se blâmait davantage. Il aurait pu achever le gamin, il aurait pu l'emprisonner, il aurait pu courir au onzième temple arrêter le combat, il aurait pu essayer de persuader Camus de laisser passer son disciple, et de lui expliquer pourquoi sa cause avait été juste… Milo se noyait parfois dans cette mer de possibilités qui auraient rendu son existence infiniment plus heureuse. Alors, il entretenait tout de même un peu de tendresse pour ce pauvre canard qui avait déjà assez de traumatismes en réserve pour y ajouter la mort de son maître. Quelque part, il avait l'impression de le comprendre, maintenant qu'il avait le loisir d'y réfléchir. Auparavant… La douleur de la perte ne lui avait pas permis ce luxe. Elle lui avait tant vrillé le cerveau, et fait oublier même parfois qui il était et ce qu'il faisait là, que s'appesantir sur le sort du gamin qui lui avait pris Camus avait été bien loin de ses préoccupations.
« Milo ? » s'inquiéta le Cygne, qui avait vu le regard du chevalier d'or s'assombrir. « Tout va bien ? »
Le Scorpion releva la tête vers lui, et poussa un soupir dépité.
« C'est rien, Hyôga, voulut-il le rassurer. C'est juste… un souvenir difficile à gérer. »
Hyôga garda le silence, gêné. Cela, il en avait eu la preuve quelques heures plus tôt lorsque le Scorpion s'était mis à hurler devant le corps inerte mais bien vivant de son maître. Il culpabilisait beaucoup de faire partie des responsables de tout ce malheur.
« Je suis désolé, fit-il, embarrassé.
- Ne t'excuse pas, consentit à dire Milo, même si ces mots lui arrachèrent la gorge. Tout n'est pas entièrement de ta faute. C'est aussi en grande partie la mienne. J'ai eu tort de t'en vouloir. »
Le Cygne faillit en tomber à la renverse tellement il fut stupéfait des paroles du Scorpion. De toutes les choses qu'il aurait pu dire, il ne s'attendait pas à celles-là. Il connaissait bien la rancœur de Milo à son égard, et il la comprenait, car il savait qu'il en était responsable. Cela faisait des années à présent que Milo l'avait pardonné, il le savait bien, mais son pardon n'effaçait pas pour autant sa colère. Et il en comprenait d'autant plus la portée à présent qu'il savait qu'il n'avait pas privé le Scorpion que d'un ami. Que cherchait réellement à lui dire le grec ?
« Tu… Je… Comment ça ? hésita le Cygne, qui ne savait pas trop à quoi s'en tenir.
- Je suis injuste envers toi, explicita Milo. Et je l'ai beaucoup été. Je me suis énervé contre toi, tout à l'heure, alors que tu ne faisais que me prévenir que Camus avait besoin d'aide. Je te blâme pour sa mort alors que c'est moi qui en suis responsable. Je suis désolé. »
Milo baissa la tête, dépité, et l'air soudain immensément triste. Cette attitude fit sincèrement peur au chevalier de bronze. Milo s'excusait au lieu de le charrier ? Milo lui avouait sans détour ce genre de choses ? Ce n'était pas bon, vraiment pas bon… Un frisson glacé parcourut son échine. Ce qu'exprimait le huitième gardien le déstabilisait au plus haut point.
« Milo, je… bégaya-t-il, pris au dépourvu, et inquiet pour sa santé mentale. Tu devrais peut-être aller te reposer. Tu n'as pas l'air d'être dans ton état normal. »
Le grec se redressa d'un coup, soudain furieux. Hyôga ouvrit des yeux ronds en le voyant brusquement changer d'humeur.
« Mais vous allez arrêter de me dire ça, tous ?! s'écria Milo. Je vais bien ! Je ne suis pas à l'article de la mort, quand même ! »
Le plus jeune porta ses mains devant lui de manière défensive. Il ne fallait pas que ça dérape.
« Milo, calme-toi… essaya-t-il.
- Que je me calme ? s'exclama le Scorpion en colère. Vous me courrez tous sur le système, tous ! Je peux me foutre en rogne ou ça non plus, j'ai pas le droit ?! »
Celui-ci ponctua sa dernière phrase en frappant du poing sur la table basse, faisant sursauter Hyôga sous le coup. Pourquoi le grec était-il en colère, alors qu'il n'avait pratiquement rien dit ?
« Milo…
- Tais-toi ! lui ordonna celui-ci, frénétique. J'en peux plus de toutes ces questions ! Je veux juste du calme ! Ça ne devrait pas être compliqué, merde. »
Le Scorpion se mit à faire les cent pas, nerveux. Il avait l'impression qu'il allait imploser, et les sentiments qui se pressaient dans sa tête lui donnaient la sensation de se noyer. Il ne pouvait pas les laisser faire. La seule chose qu'il pouvait faire pour garder une once de santé mentale était de se mettre en colère et de se battre.
« Milo ! s'écria Hyôga, dans l'espoir de le ramener à la réalité.
- Quoi ? répliqua l'intéressé, exaspéré d'entendre son nom. Quoi, encore ?! T'en n'as pas eu assez ? Franchement, vous voulez quoi de moi, tous ?! C'est quoi, votre problème, bordel ! Tout le monde a décidé de me faire chier ? Qu'est-ce que vous voulez de moi que je ne vous aie pas encore donné ? Mon dossier médical complet, mon journal intime ou bien ma taille de sous-vêtements ?!
- MILO ! s'exclama le plus jeune, qui ne savait pas comment l'arrêter. Ne crie pas comme ça ! Tu vas réveiller Camus ! »
A ces mots, Milo s'effondra. Il retomba dans le canapé et se prit la tête entre les mains. Il se mit trembler sans pouvoir se retenir. C'était comme si ses émotions étaient trop dures à contenir. Le Cygne le vit tout de suite.
De ce fait, il n'osa pas bouger pendant un petit moment. Milo était devenu étrangement impulsif, tant que ç'en était plutôt effrayant. Il passait d'une émotion à une autre comme le temps changeait à la montagne, d'une rapidité sournoise et dangereuse. Hyôga savait que Milo avait son petit caractère, mais tout de même. Il lui avait connu plus de constance… Et lui-même, il ne se sentait pas équipé pour faire face à ce genre de comportements. Son maître ne lui avait jamais appris.
Maître Camus avait sans doute eu raison de demander au Grand Pope de laisser une semaine à Milo pour se reposer, en conclut-il. C'était une évidence qui sautait aux yeux, que le Scorpion allait mal. Sa détresse pouvait se ressentir jusque dans son cosmos agité.
Le Cygne voulut reprendre courage pour tenter d'apaiser son aîné. Il se sentait démuni, mais il n'aimait pas le voir comme ça.
« Milo… Qu'est-ce que je peux faire ? l'interrogea-t-il, angoissé. Dis-moi ce que je peux faire pour aider ! »
Le chevalier d'or ne réagit pas, et il garda le visage enfoui dans ses mains, tentant de maîtriser son ressenti et faire le vide en lui.
Hyôga n'eut pas le temps d'insister. Il fut coupé dans son élan de réconfort par une voix lasse.
« Qu'est-ce qu'il se passe ici ? »
Le Cygne se retourna dans son assise, et vit que Camus était là, une couverture en laine sur les épaules. Il avait l'air épuisé. Et pour cause, il se tenait au mur, sans doute dans une pauvre tentative de garder la face.
« Maître ! » s'exclama Hyôga.
Camus se dégagea de son appui pour faire un pas vers eux. Il s'était accroché aux parois du couloir tout le long de son périple. Il s'était réveillé à cause du bruit, et s'était inquiété des cris qu'il avait entendu dans son salon. Mais pour rejoindre son disciple et son amant, il devait désormais se risquer à affronter le milieu de la pièce.
Ses jambes ne voulurent pas le soutenir. La fatigue, le froid, et ses membres raidis ne firent pas bon ménage. Camus sentit son corps partir en avant sans pouvoir y faire quoi que ce soit. Il regarda le sol s'approcher de son visage avec fatalisme quand une paire de bras puissants le retinrent dans sa chute.
Milo avait accouru à la vitesse de la lumière en voyant Camus basculer depuis le mur.
« Toi, tu n'as rien à faire hors de ton lit », lui annonça bien trop calmement le Scorpion.
Ce dernier redressa le maître des glaces entre ses bras en retenant un gémissement de douleur. Ses blessures ne lui accordaient guère ce genre d'exercice.
« Tu criais, argumenta faiblement le français.
- Et alors ?
- Je devais… savoir ce qu'il se passait. »
Camus ferma les yeux un instant. Le poids de son corps était complètement soutenu par son amant, qui le tenait fermement dans ses bras. Juste un moment, il lui fallait juste un moment et il se redresserait. Seulement une minute…
« Hyôga ! entendit-t-il le timbre inquiet du Scorpion appeler. Viens m'aider ! Je n'arriverai pas à le déplacer seul. »
Le disciple du Verseau se rua vers eux et aida Milo à soutenir son maître.
« On va l'allonger sur le canapé », décréta le grec.
Hyôga et Milo procédèrent précautionneusement pour amener Camus avec eux et l'étendre confortablement.
« Camus, tu es toujours avec moi ? demanda Milo, car le Verseau n'avait pas rouvert les yeux.
- Hmm, geignit le français pour toute réponse.
- Hyôga, va chercher la couverture par terre, s'il te plaît. Je préfère qu'il soit tenu au chaud vu ce qu'il s'est pris tout à l'heure.
- Tout de suite », obéit le Cygne, ravi d'avoir son petit rôle.
Milo s'assit sur le rebord du canapé et posa une main sur le front de son amant.
« T'es un peu chaud, je trouve, observa le grec à voix basse. Surtout pour un chevalier des glaces. »
Camus rouvrit les yeux.
« C'est la fatigue, marmonna-t-il. Tu sais que tu es épuisant, Milo du Scorpion.
- Je sais », admit celui-ci de bonne grâce.
Hyôga les interrompit en posant la couverture sur Camus.
« Merci, Hyôga, fit le Verseau en l'observant un instant. Si vous pouviez arrêter de vous crier dessus, vous deux, ce soir, au moins ce soir… Je vous en serais reconnaissant.
- On ne se criait pas dessus », répondit le Cygne.
Milo criait tout seul, rajouta-t-il dans sa tête.
« Vous simuliez une dispute pour le plaisir, je suppose ? ironisa Camus, lassé de leurs cachotteries.
- Mais non, voulut le rassurer Milo. Tu sais comment je suis, je parle fort.
- Justement, je sais comment tu es… » marmonna le Verseau, qui referma les paupières.
Milo et Hyôga échangèrent un regard.
« Je pense qu'il vaut mieux que je te ramène à ton lit, Camus, décréta le Scorpion après un silence. A moins que tu ne veuilles manger quelque chose ? Il est encore temps, si tu veux. »
Milo passa la main dans les cheveux bleu-vert de son vis-à-vis, qui rouvrit les yeux sous l'attention de son amant.
« Je ne crois pas que je me sens de manger.
- Peut-être qu'il faudrait que tu boives au moins un peu, maître, s'inquiéta le disciple.
- Bonne idée, agréa Milo avec un sourire. Tu veux un thé, Camus ? Ou peut-être une infusion ?
- Je ne sais pas si c'est nécessaire, hésita faiblement l'intéressé.
- Ton disciple a raison, Camus, voulut le raisonner son amant. Ce serait quand même bien que tu boives quelque chose. Tu veux bien ? Après, promis, on te laisse tranquille.
- Une infusion, alors », soupira le concerné.
Hyôga n'attendit même pas que Milo lui demande de bouger. Il fit directement volte-face pour aller d'un pas empressé vers la cuisine préparer ladite infusion.
Le Scorpion se pencha sur son amant et posa ses lèvres sur son front. Le Verseau ferma les yeux pour savourer le contact.
« Tu n'as plus froid ? murmura Milo contre lui.
- Toujours un peu, admit Camus à voix basse.
- L'infusion va te faire du bien, alors, » susurra le Scorpion à son oreille.
Milo passa les quelques minutes suivantes à faire voyager sa main dans les cheveux lisses de son amant, en une caresse réconfortante. Camus avait toujours les yeux clos, et Milo craignait qu'il ne se rendorme avant que Hyôga ne revienne, au vu de son épuisement. Pourtant, le rythme de sa respiration suggérait qu'il était encore réveillé.
Hyôga finit par réapparaître quelques minutes plus tard avec une tasse fumante entre les mains.
« Camus, l'appela doucement Milo. Ton infusion est prête. »
Le Verseau rouvrit péniblement les yeux.
« Tu veux de l'aide pour te redresser ? »
Un hochement de tête succinct suffit à donner sa réponse à Milo. Le Scorpion passa ses bras sous les épaules de son amant et l'aida à s'assoir pour qu'il puisse boire. Le grec se cala derrière son amant et il servit d'appui à Camus pour qu'il reste droit.
Hyôga choisit de se jucher sur l'un des accoudoirs du canapé, ne sachant pas trop où se mettre.
Il y eut un moment de silence entre les trois hommes. Camus sirota sa tisane, appuyé contre Milo. Milo, lui, le surveilla comme du lait sur le feu, et Hyôga parcourut du regard tout et n'importe quoi dans la pièce, pour faire passer son sentiment de désœuvrement.
« C'était à quel sujet, la dispute ? voulut savoir Camus, qui ne lâchait pas l'affaire.
- Rien, soupira Milo. Je me suis encore énervé pour rien, c'est tout.
- Parce que ?
- On… On parlait de… Enfin… » hésita Hyôga.
Le Cygne trouvait assez peu courtois d'avouer à Camus qu'ils étaient en train de parler de sa mort.
« Oui ? s'enquit le Verseau, qui l'observait attentivement.
- De comment on avait géré ta mort », fit le Cygne d'une toute petite voix.
Rien ne passa sur le visage de l'intéressé, ce qui fut une prouesse en soi.
« Ah », fit-il platement, histoire de faire passer sa gêne.
Puis il replongea le nez dans sa tasse pour avaler les dernières gorgées de son infusion.
« Et ça vaut la peine que vous vous disputiez ? leur demanda-t-il après ce temps de flottement.
- Non, mais, on ne se disputait pas, se défendit le Cygne.
- Milo ? » l'interpella le Verseau, qui voulait avoir sa version.
L'intéressé leva les yeux au ciel.
« Non, mais c'est bon, c'est ma faute, grinça-t-il de mauvaise grâce. Il m'a dit que je n'étais pas dans mon état normal parce que je lui ai fait l'offense de m'excuser. Alors je me suis énervé.
- Toi ? s'étonna Camus, immensément surpris, lui aussi. Tu t'excusais à Hyôga ? Mais de quoi diable ?
- Parce que je lui ai crié dessus, tout à l'heure, quand il est venu me chercher pour me dire qu'il t'avait blessé à l'entraînement, lui expliqua le Scorpion.
- Tu t'es vraiment excusé de ça ? n'en revint pas le français.
- Quoi, c'est si inhabituel ? bougonna Milo.
- Un peu, quand même, » s'immisça faiblement le Cygne.
Le Verseau retint un sourire, avant de reposer la tasse sur la table basse face à lui, et de se ré-appuyer sur le Scorpion.
« Vous êtes vraiment impossibles, de me faire sortir de mon lit pour des broutilles, lâcha le français.
- Justement, on va t'y ramener. Tu n'as rien à faire sur ce canapé, décréta Milo.
- Non ! » refusa tout net le Verseau.
Milo échangea un regard surpris avec Hyôga.
« Camus, tu dois être raisonnable, lui enjoignit le grec, les sourcils froncés. Tu ne tiens pas sur tes jambes, et tu es épuisé. Tu te reposeras mieux dans ton lit.
- Non, je… S'il te plait, Milo.
- Camus… Tu n'aurais même pas dû te lever. Non, je te ramène, et puis c'est tout.
- Milo, le supplia presque le Verseau. Je t'en prie, je ne veux pas rester seul. Je n'aime pas me réveiller sans toi et ne pas savoir où tu es. Laisse-moi rester avec toi, ce soir. »
Milo sourit malgré lui, et Hyôga faillit en tomber de son accoudoir tellement les paroles de son maître venait de prononcer étaient sentimentales et de son point de vue, complètement contre-nature. Camus lui non plus ne devait pas être du tout dans son état normal, c'était la seule chose qu'il y avait à en conclure, s'angoissa-t-il.
« Bon, lâcha alors Milo. Je crois qu'il est temps pour nous de regagner notre chambre, dans ce cas. »
Le Scorpion sentit Camus se détendre insensiblement à ces paroles.
« Hyôga ? Tu veux bien m'aider ? »
Le Cygne ne se fit pas prier, et les chevaliers entamèrent une procession inverse pour ramener Camus dans la chambre. Le français fut soutenu par les épaules de son amant et de son disciple qui le portaient, et une fois arrivés, ils le hissèrent sur le lit, avant de l'aider à se rallonger. Camus ferma instantanément les yeux au contact du matelas.
Milo raccompagna Hyôga jusqu'à la porte.
« Merci pour ce soir, Hyôga, fit Milo avec un sourire en coin. Tu es vraiment très généreux de rester ici pour nous aider. Je te revaudrai ça. Enfin, quand j'aurai plus tous ces pansements.
- Vous n'avez besoin de rien d'autre ? s'assura poliment le Cygne.
- Pour le moment non, le rassura le Scorpion. Camus ne t'a vraiment pas élevé n'importe comment… C'est gentil de t'en inquiéter.
- Milo ?
- Oui ?
- Est-ce que je peux te poser une question ? murmura le Cygne, en jetant un coup d'œil vers son maître.
- Vas-y.
- Il est tout le temps comme ça avec toi, maître Camus ? »
Le sourire de Milo se fit plus malicieux.
« Oulà… Mon cher canard, ce que tu as vu n'était que la face émergée de l'iceberg. »
Hyôga pouffa à ce jeu de mots facile.
« Peut-être qu'il ne vaudrait mieux pas que je sache, en fait, s'amusa le russe, faisant preuve d'une maturité soudaine.
- Pas faux.
- Bon, je ne vais pas vous déranger plus longtemps. Passe une bonne nuit, Milo. Appelle-moi au moindre problème.
- C'est noté. Bonne nuit à toi aussi, Hyôga. »
A ces mots, Milo referma la porte en bois de la chambre de Camus doucement, laissant le Cygne regagner ses pénates.
Le Scorpion se retourna pour observer son amant qui était étendu sur les draps. Il revint vers lui, et tira les couvertures et la couette qui se trouvaient sous lui pour les replacer sur lui.
Camus ne dormait pas, mais il était à présent dans un demi-sommeil, complètement engourdi, mais conscient de la présence de Milo à côté de lui. Le grec se faufila sous les couvertures, et en relâchant les muscles qui le tenaient debout depuis tout ce temps, il laissa échapper un soupir d'aise.
« Milo » souffla le français.
Camus, les paupières closes, s'était tourné vers lui et essayait vaguement de l'atteindre, à l'aveuglette. Milo en fit un sourire attendri. Il éteignit la lumière et répondit à la demande muette de Camus en l'attirant dans ses bras.
Le Verseau fit un grognement satisfait et il marmonna quelque chose que Milo ne put saisir.
« Qu'est-ce que tu as dit ? voulut savoir le huitième gardien.
- Embrasse-moi » fut la réponse plus perceptible que le français chuchota.
Ce que Milo s'empressa d'accomplir. Le Verseau étant épuisé, le baiser fut tendre, mais tout simple. Il s'en dégageait une sensation… d'intimité complète, pensa Milo en redécouvrant la peau fine des lèvres de son amant.
Camus, complètement rasséréné par ce geste romantique, sombra dans le sommeil presque instantanément. Et Milo, qui le tenait toujours entre ses bras, sentit une inquiétude familière remonter en lui : arriverait-il à s'endormir, cette nuit ?
En attendant, il choisit de fermer les yeux, et il posa les lèvres sur le front de son amant endormi, espérant que ses pensées le laisseraient tranquille.
