Note de l'auteur: Bonjour ! Aujourd'hui je vous offre le chapitre 12 d'Errance Nocturne au format révisé! J'espère que cette nouvelle partie retravaillée vous plaira. Merci énormément de toujours lire cette histoire alors qu'elle commence à dater un peu maintenant. Ca me fait très plaisir. Hésitez pas si vous avez envie de m'en faire le moindre retour, je les lirai toujours. Je vous souhaite une belle lecture !
Chapitre 12– Mise au point
Camus se rendit assez rapidement compte que Milo avait quitté le monde éveillé. Voyant ses yeux résolument clos, il choisit de le laisser dormir. Après tout, le dessin animé lui plaisait. De plus, il devait bien au grec de le laisser se reposer un peu, puisque celui-ci lui avait fait la lecture toute la nuit.
Lorsque le film toucha à sa fin, Camus se leva discrètement du canapé, et y déposa doucement son amant afin qu'il n'y continue sa sieste. Toujours sur la pointe des pieds, le maître des glaces alla éteindre l'écran et le lecteur DVD. Sa discrétion ne paya qu'en partie. Au moment où il était en train de ranger la boite du dessin animé dans son étagère, on frappa à la porte. C'était décidément le jour des visites.
Ne souhaitant pas déranger Milo, Camus se hâta d'ouvrir le plus vite possible. Et quand il le fit, il fut surpris de découvrir Dôhko sur le pas de sa porte. Il était assez peu courant de la part du vieux maître de faire le trajet jusque chez lui.
«Bonjour, Dôhko, le salua Camus avec un signe de tête courtois. Que me vaut l'honneur?
- Salut, Camus, répondit plus nonchalamment son aîné. La forme? Je suis content de tomber directement sur toi. Figure-toi que tu es l'homme que je cherche!»
Camus faillit lever un sourcil ironique, mais il s'en empêcha. Le trouver dans son temple n'était pas chose illogique.
«Et pour quelle raisonest-ce que vous me cherchiez ? répondit-il tout de même.
- Oh, Camus, tutoie-moi! s'exclama la Balance. Je sais que j'ai au moins deux cents ans, mais on est du même rang, quand même. Et puis, j'ai retrouvé mon corps de jeune. Ne me dis pas que j'ai encore l'air d'un vieux!»
On put sentir toute la fierté du double centenaire dans cette déclaration.
«Comme tu veux», acquiesça seulement le Verseau.
Celui-ci regarda Dohkô avec expectative après ce préambule plutôt étrange. D'ailleurs, plus que le préambule en question, la présence de son confrère l'interrogeait davantage.
«Je viens te voir parce que je redescends de chez Shion, s'expliqua Dôkho, répondant ainsi à la question muette de son interlocuteur. Il m'a envoyé te dire qu'il te convoque au palais.»
Le gardien des lieux croisa les bras sur sa poitrine. Cela tombait assez mal. Que pouvait donc lui vouloir son supérieur?
«Maintenant? rechigna-t-il malgré lui.
- Shion sait que tu es malade, alors tu pourras venir le voir quand tu le jugeras bon, déclara le septième gardien. Mais il voudrait quand même que tu viennes lui rendre visite aujourd'hui, si ça ne te pose pas trop problème.»
Le Verseau hocha de la tête. La requête l'embêtait, il n'allait pas s'en cacher, mais elle n'était pas irréalisable. De plus, il n'allait pas refuser un ordre du Grand Pope.
«Je ne suis pas au meilleur de ma forme, c'est vrai, lui admit le français. Mais je pense que je devrais avoir assez d'énergie pour passer le voir.
- A la bonne heure, sourit son aîné.
- Après tout, je pourrais y aller maintenant, réfléchit Camus à voix haute. Milo dort… Tu penses que ce sera long?
- Je ne sais pas moi-même, l'en informa Dôhko. Notre Grand Mouton maîtrise l'art de l'imprévisible.»
Si le Verseau trouva le surnom amusant, rien ne passa sur son visage. Il aurait été assez difficile pour lui de trouver un sobriquet ridicule à cet être pratiquement éternel.
«Mais dis-moi, Camus… continua son confère, le sortant de sa réflexion. Comment va Milo?»
Bon. Voilà, c'était reparti. Camus réprima une furieuse envie de lever les yeux au ciel. Il commençait à comprendre la lassitude de Milo. Les questions n'en finissaient jamais.
«Il est fatigué, répondit-il sans vouloir étayer.
- Tu sais que tout le Sanctuaire ne parle que de vous, depuis ce matin, lui fit remarquer son frère d'armes. Je ne me permettrais pas d'être indiscret sans raison.
- Si tu veux vraiment connaître son état, tu n'as qu'à rester ici attendre qu'il se réveille pour lui demander, capitula le Verseau. Après tout, je vais m'absenter.
- C'est une suggestionou une demande ? comprit un Dôhko qui n'était pas dupe.
- Disons que si je devais aller voir le Grand Pope maintenant, cela m'arrangerait.»
Dôhko tenta de sonder plus avant les traits de Camus, mais mis à part une vague pâleur et sa fatigue, causées par sa maladie, il n'arriva rien à déceler. Le Verseau était fort.
«D'accord, agréa facilement l'aîné des deux. J'espère que tu as de la lecture.
- Tu me poses vraiment la question?
- C'était de l'humour.»
Camus ferma les paupières un instant. Sa décision était prise. Il ne partirait pas longtemps, de toute façon. Mieux valait qu'il y aille maintenant, il en serait débarrassé.
«Merci, Dôhko. S'il se réveille, dis bien à Milo où je suis parti, s'il te plaît. Je ne veux pas qu'il s'inquiète.
- Il fait ça souvent? lui demanda la Balance.
- Tu serais étonné…» murmura le maître des lieux.
Son aîné haussa les sourcils.
«Eh ben! Décidément, on ne s'ennuie pas, au Sanctuaire, s'exclama-t-il, enjoué. Ça me change des Cinq Pics!»
Tu m'étonnes, pensa Camus. Lui, il n'avait jamais le temps de s'ennuyer. De plus, Dôhko ne vivait pas en permanence avec un ouragan personnel nommé Milo. Cela faisait une différence énorme entre leurs existences.
«Bon, eh bien, je ne vais pas te retenir, Camus, lui annonça le septième gardien. J'imagine que je fais comme chez moi?
- Tant que tu ne saccages pas mon temple, c'est l'idée.»
Dôhko éclata d'un rire franc.
«Aucune inquiétude, lui assura-t-il, amusé. A tout à l'heure, Camus.
- A tout à l'heure,» le salua le Verseau en se mettant en mouvement.
Celui-ci n'allait pas perdre une seconde. Il dépassa la Balance pour se diriger vers les marches qui menaient vers les hauteurs du Sanctuaire. Le Verseau se demandait ce que pouvait bien lui vouloir Shion alors qu'il était au courant de son état. Cela n'augurait rien de bon.
Le Grand Pope était vissé à son bureau depuis le matin. Certes, il avait entretemps eu le plaisir de passer du temps en compagnie de son cher Dôhko, mais depuis qu'Aldébaran était passé le voir, le problème «Milo» tournait dans son esprit sans qu'il n'y trouve une réelle solution. Peut-être était-ce parce que justement, comme le lui avait dit son frère d'armes, on n'était même pas sûr qu'il y ait réellement un problème. C'était vrai, il y avait deux jours, Camus était venu le voir pour lui dire que Milo s'était blessé par inadvertance à cause de sa fatigue. Shion avait trouvé ces explications bizarres, mais il n'avait pas choisi de pousser. Le Sanctuaire était en paix, et il n'allait pas non plus refuser à ses chevaliers, chevaliers qui avaient déjà beaucoup donné, de se reposer s'ils en avaient vraiment besoin.
Ensuite, il y avait eu la rumeur d'Aphrodite, qui ne l'avait pas inquiété plus que ça: elle n'avait que souligné le problème précédent, se faisant plus alarmante. Sachant que le Poissons était toujours alarmé, ce n'était pas une surprise.
Ce qui l'était davantage, c'était ce qu'Aldébaran était venu lui confier sur la santé mentale de son huitième gardien. Alors, le chef du Sanctuaire désirait en avoir le cœur net. Puisque Camus ne lui avait pas mentionné de blessures importantes, et que la rumeur lancée par Aphrodite décrivait quand même Milo bien amoché, il devait au moins mener une enquête. Il savait qu'Aphrodite des Poissons avait tendance à exagérer le tableau quand cela l'arrangeait, mais l'ancien Bélier s'était rendu à l'évidence. Si on lui rapportait qu'un de ses chevaliers était mal en point, et surtout un de ses gardiens d'élite, il était de son devoir de vérifier ce qu'il se passait, et d'apporter de l'aide si nécessaire. Et même s'il ne comprenait pas tout du caractère du suédois, il ne voyait pas en quoi cela l'arrangeait de raconter des choses pareilles.
Shion conclut de son raisonnement qu'au pire, il se serait dérangé pour rien, mais qu'il aurait garanti la sécurité à la fois du chevalier et du domaine.
D'ailleurs, la nouvelle de la maladie soudaine de Camus ne l'avait pas ravi non plus. On lui ordonnait de se reposer, et le Verseau tombait malade! Il y avait de quoi devenir fou.
La dernière fois que le français était venu le voir pour lui parler du problème, il n'avait pas posé assez de questions, voilà tout. Il allait y remédier.
Shion attendait le Verseau de pied ferme. Il le savait en route pour son palais. Dôhko l'en avait prévenu télépathiquement. C'était lui qui avait chargé la Balance d'aller s'enquérir poliment de l'état de Milo. Et d'après ce que lui avait révélé le septième gardien par conversation mentale, l'infiltration chez le Verseau avait été bien plus facile qu'il n'avait pu le croire.
Le Grand Pope n'eut pas à attendre très longtemps avant que des coups réguliers ne résonnent à la porte de son bureau, et qu'il ne somme son visiteur d'entrer.
Camus, comme prévu, se glissa dans la pièce. Celui-ci ne portait pas son armure, mais il fit tout de même un salut respectueux au Grand Pope assis derrière son bureau.
Shion, en le scrutant, le trouva vraiment plus pâle qu'à l'accoutumée. La rumeur n'avait pas menti. Le Verseau semblait effectivement assez malade. Et fatigué, en plus de cela. Rien à voir avec la dernière fois qu'il l'avait vu.
«Camus, l'appela-t-il poliment depuis sa chaise. Assieds-toi, je t'en prie.»
Malgré sa faiblesse apparente, le français s'assit avec grâce en face de lui. Il était comme d'accoutumée: insondable.
«Vous m'avez demandé, Grand Pope? le questionna son subordonné.
- Effectivement, Camus, lui confirma l'intéressé. J'ai des questions à te poser. Je tâcherai d'être le plus bref possible. Je vois que tu es fatigué.
- Ne vous en faites pas pour moi, marmotta le fier Verseau.
- On dirait que cela ne te réussit pas beaucoup, ces jours de repos», remarqua Shion.
Camus continua de le fixer, impassible.
«Est-ce un reproche?
- Non, ce n'en est pas un, le détrompa le Grand Pope. Je suis simplement surpris. Et c'est bien pour cela que je t'ai fait demander.
- Vous avez des questions, c'est bien cela? répliqua un Camus qui voulait en venir au but.
- Oui, j'en ai. Beaucoup.»
Shion fit une pause pour contempler le visage du Verseau. Rien. Toujours rien.
«J'imagine qu'à présent, tu es au courant que depuis ce matin, tout le monde ne parle que de vous deux, lui annonça-t-il en guise de préambule. Enfin, surtout de ce cher Milo.
- Grâce à Aphrodite, oui, je le sais, soupira un français qu'on ne voulait décidément pas laisser tranquille.
- Ecoute, Camus, reprit un Shion déterminé. Je ne suis pas du genre à m'alarmer des rumeurs de ton voisin. Cependant, il est tout de même de mon devoir de veiller à votre sécurité. Or, on m'a rapporté que Milo avait souffert d'importantes blessures et qu'il porte des bandages conséquents. Et toujours d'après cette rumeur, Milo se serait fait ça lui-même. Je te rappelle que tu es venu ici me demander des congés en me disant que Milo s'était blessé accidentellement. Tu n'avais pas fait comprendre que ses blessures étaient si graves, et qu'en plus de ça, il en était responsable.»
Camus soutint le regard sans se laisser perturber.
«C'est tout simplement parce qu'au moment où je suis venu vous voir, il n'avait qu'une blessure bégnine sur le bras», lui fit-il avec une once de mauvaise foi.
Le français avait effectivement omis de mentionner à ce moment-là que son amant s'était fait ça tout seul, de son propre chef, même si d'après ses dires, cela n'avait pas été intentionnel. Il n'avait pas voulu rajouter à Milo de soucis inutiles en alarmant leur supérieur. Il avait peut-être été un peu optimiste en pensant pouvoir prendre en charge le problème seul.
«Et maintenant? le reprit le chef du domaine, suspicieux.
- Maintenant, il a des coups dans l'épaule, le torse, le bras… Qui justifient qu'il ait eu à porter ces pansements, lui révéla Camus du bout des lèvres.
- Ces blessures datent de quand? s'informa Shion.
- Avant-hier, grinça le Verseau.
- Mais tu es justement venu me voir avant-hier, ne comprit pas son interlocuteur.
- Il s'est fait ça après notre discussion, je ne pouvais pas savoir», soupira le français.
Shion se massa les tempes.
«Bon. Je t'ai laissé du temps pour t'occuper du problème, Camus du Verseau, et je vois que ça s'empire, constata-t-il, mécontent. Qu'est-ce qui le justifie?
- Altesse, je n'avais pas conscience de la gravité de la situation, se justifia son interlocuteur. Ce qui arrive à Milo m'étonne autant que vous.
- Et donc, qu'est-ce que tu comptes faire de ces jours de repos maintenant que la situation a évolué? l'interrogea l'ancien Bélier, intrigué.
- Quand je suis venu vous voir, je voulais les utiliser pour recaler correctement Milo, de sorte qu'il ne soit plus aussi fatigué, commença pensivement le français. Mais maintenant, je cherche à régler un problème plus vaste. Alors, avec votre permission, je continuerai à utiliser cette semaine à cet effet.»
Shion ne trouva pas l'argumentaire bien convaincant. Le Verseau restait bien trop vague à son goût.
«Camus, est-ce que tu pourrais me faire un rapport complet et sincère sur la santé de Milo, s'il te plaît? lui ordonna-t-il, impatient. Il me semble que s'il y a vraiment un problème majeur, je dois être mis au courant pour t'aider à le régler.
- Altesse, je ne suis pas sûr qu'il apprécierait, esquiva Camus.
- Milo n'a pas à apprécier ou non, martela Shion. C'est un ordre, chevalier du Verseau. Tu ne me donnes pas l'impression de savoir toi non plus comment régler le problème, alors je veux être mis au courant de ce qu'il se passe vraiment. Dans les détails.»
Camus garda le silence. Il sembla hésiter.
«Camus. Exécution, lui ordonna son supérieur, autoritaire.
- Très bien», capitula finalement le français, dépité de ce qu'il était obligé de faire.
Il n'avait pas le choix: c'était cela ou se faire retirer un congé précieux dont il avait autant besoin que son amant.
«Milo semble rongé par une culpabilité que je ne m'explique pas, raconta-t-il alors. Aussi, un soir, après le dîner, il s'est énervé sur mon disciple au milieu de notre conversation, et au moment où je ne le surveillais pas, il s'est donné trois coups d'Aiguille Ecarlate. Quand je l'ai trouvé comme ça, il voulait encore se frapper. J'ai réussi à le calmer et à lui faire me promettre de ne plus jamais se faire une telle chose.»
Shion en haussa son manque de sourcils. Plus on avançait, plus il apprenait des choses inquiétantes sur son huitième gardien.
«Qu'est-ce qui te garantit qu'il ne le fera plus? demanda-t-il, circonspect.
- Il l'a juré sur ma tête, déclara simplement le français.
- Sur ta tête? répéta l'atlante. C'est peu orthodoxe, mais... Disons que je te fais confiance là-dessus. Et tu dis que Milo culpabilise… Pour quelle raison exactement?
- Je ne suis pas sûr, hésita le Verseau.
- Ton sens de la déduction n'a pas d'égal, Camus, l'encouragea l'ancien Bélier. Dis-moi ce que tu en penses.
- Je crois qu'il s'en veut beaucoup d'avoir laissé Hyôga passer sa maison pendant la Bataille du Sanctuaire, réfléchit Camus.
- Pourquoi ça? s'étonna Shion. Devoir de chevalier?
- Non, parce que mon affrontement avec mon disciple m'a tué.»
Un silence glacé se fit. Camus fut surpris lui-même de ce qu'il venait de dire à son supérieur. C'était une chose qu'il n'avait pas abordée correctement avec Milo. Le sujet l'embarrassait, il ne savait pas par où le prendre. Mais il savait que d'une manière ou d'une autre, le Scorpion s'en était tenu pour responsable. C'était une évidence.
«Il n'y a que ça? demanda encore Shion. Parce que je me doute que tu as dû lui expliquer que ce n'était pas sa faute.
- Effectivement, mais je ne suis pas sûr que cela suffise, admit le français. Je sais simplement que d'après Aiolia et Mû, Milo a beaucoup changé pendant mon absence, et qu'il n'allait pas forcément très bien. Pourtant, Milo n'a jamais vraiment voulu me parler du temps qu'il a passé pendant la période qu'il a vécue sans moi. D'après Aiolia, Milo a fait une bêtise avec de l'alcool, pendant une soirée. Mais c'est tout.
- L'alcool?» releva soudain Shion.
Camus perçut tout de suite l'inquiétude dans les yeux de l'atlante.
«Oui. Pourquoi? s'effraya-t-il. Qu'est-ce que vous savez que je ne sais pas?
- C'est bien Aiolia qui t'a parlé de ça?
- Oui, en effet, confirma Camus.
- Et d'où tient-il cette histoire? voulut savoir son supérieur.
- De lui-même, l'informa le Verseau. Il l'aurait découvert, d'après ce qu'il m'a dit, un matin, Milo, complètement dans le coma, au milieu d'une quinzaine de bouteilles d'alcool.»
Shion pâlit.
«Et… Il consomme encore de l'alcool, aujourd'hui? l'interrogea-t-il d'une voix blanche.
- Pour être honnête, je ne crois pas l'avoir vu boire quoi que ce soit d'alcoolisé depuis ma résurrection, le rassura le français. Mais ce n'est évidemment que de mon point de vue.
- Certes, mais tu es quand même la personne qui lui est le plus proche, lui concéda le Grand Pope. Je suppose que Milo refuserait tout net de répondre à ce genre de questions, et c'est bien pour ça que c'est toi que j'ai demandé à sa place.
- Grand Pope… Vous ne m'avez pas répondu, reprit son subordonné. Qu'est-ce que vous savez que je ne sais pas?»
Camus le fixait avec une lueur d'inquiétude au fond des yeux.
«Eh bien, si je t'ai fait demander, c'est parce qu'Aldébaran est venu ce matin me faire une confession bien étrange, lui révéla Shion. Camus… Je pense que le problème de Milo est lié à toi, d'une manière ou d'une autre. Il était visiblement en très mauvais état après la bataille du Sanctuaire, et à mon avis, il y a des chances que tu sois impliqué.
- Qu'est-ce que vous en savez? se méfia le Verseau.
- J'en suis pratiquement sûr depuis ce matin, lui imposa l'ancien Bélier, résolu. C'est ce que je vais te raconter maintenant. Alors écoute-moi-bien.»
Shion était conscient qu'il allait commettre une énorme indiscrétion, mais il pensait qu'il était sain que Camus soit mis au courant. Le Verseau souhaitait aider Milo, cela se voyait. Cependant, il avait l'air d'être un peu dans le déni, lui aussi. Les choses semblaient complexes pour ces deux-là. Alors, autant qu'il lui mette les bonnes cartes en main. D'autant plus que Shion commençait à être convaincu que le problème de Milo était lié au décès de Camus. Peut-être valait-il mieux qu'ils règlent cela tous les deux tranquillement. Alors en attendant, cela ne ferait pas de mal au français de prendre la mesure du problème.
Milo, au sortir de son beau rêve, fut fort désappointé de ne pas trouver son amant auprès de lui.
La sensation lui était tragiquement familière. Il en avait fait, de ces songes de Camus!
Pendant les cinq ans qui avaient précédé sa résurrection, ceux-ci s'étaient accompagnés de cruelles déceptions. Milo avait rêvé de la présence de son amant, encore et encore, pour toujours se réveiller dans des draps froids et désespérément vides. Cet ascenseur émotionnel l'avait fait souffrir à chaque réveil de l'une de ces douces visions. Et là, le Scorpion était rappelé à une cruelle situation qu'il aurait préféré oublier. Ne pas avoir Camus près de lui en ouvrant les yeux lui donnait l'horrible impression que c'était la réalité qui devenait rêve. Tout se mélangeait. Le Scorpion se prenait à ne plus savoir si ce qu'il avait vécu avant de s'endormir était bien réel. Avait-il halluciné d'avoir regardé un dessin animé avec Camus? Était-il venu au temple du Verseau dans le but de se recueillir, comme il l'avait fait quelquefois, et s'était assoupi là? Après coup, ses quelques visites dans cette maison avaient été une très mauvaise idée. Le temple du Verseau vide s'était fait, à l'époque, encore plus oppressant que n'importe quel endroit du Sanctuaire, et il avait fini par l'éviter. Le constat était simple: pourquoi Camus n'était-il plus contre lui? Pourquoi n'était-il pas en vue? Pourquoi…
«Hé gamin», fit une voix sur le côté.
Milo sortit de sa panique intérieure pour tourner la tête depuis son canapé, et voir, à sa grande surprise, que Dôhko était là, assis dans un fauteuil, un énorme livre entre les mains.
«Dôhko? Qu'est-ce que tu fais là? le questionna immédiatement Milo.
- Je squatte, répondit le plus naturellement du monde son ainé.
- Tu squattes? répéta bêtement le Scorpion.
- Ouais.»
La présence de la Balance ne calma pas pour autant l'inquiétude de Milo. Son confrère n'avait rien à faire là, et sa présence n'était certainement pas un hasard.
«Où est Camus? l'interrogea-t-il, frénétique. Il était là, avec moi, et je me suis endormi…
- Ton français est au temple d'Athéna, l'informa posément Dôhko. Convocation du Grand Pope.
- Quoi?!» paniqua le grec.
Dôhko tourna vers lui un regard aussi surpris qu'amusé.
«Eh, du calme, gamin. Shion ne va pas le manger, quand même.»
La Balance eut un aperçu d'entrée de jeu sur la santé mentale du Scorpion. A peine s'était-il réveillé qu'il avait des réactions exacerbées.
«Ben çà, commenta la Balance, voyant bien que le Scorpion écumait d'angoisse. Quand il m'avait dit que tu t'inquiéterais… Je ne pensais pas à ce point-là.
- Tu as vu Camus? l'interrompit Milo.
- Bien sûr que oui, le rassura la Balance. C'est lui qui m'a invité à venir faire la baby-sitter pendant son absence.»
Un soulagement palpable prit le Scorpion. Au moins, Camus n'avait pas été un rêve. Il était bien là. Malgré tout, Milo croisa les bras sur son torse, assez peu amusé par la répartie de son confrère et voisin de temple.
«A vous entendre tous, on dirait que j'ai trois ans, bougonna-t-il.
- Oh, crois-en mon expérience, c'est bien quand les gens te rajeunissent» rétorqua la voix enjouée du vieux maître.
Dôhko lui fit un sourire amusé, mais Milo ne lui rendit pas. Le Scorpion semblait toujours aux prises avec une inquiétude tenace. Pourtant, le grec venait d'avoir l'information: Camus s'était simplement absenté au Palais du Pope, et pas à l'autre bout du monde. Il reviendrait vite.
«Milo, qu'est-ce qui te fait peur à ce point? redevint sérieux la Balance.
- Rien… éluda le Scorpion, qui se rendit compte que son angoisse était peu discrète. Rien, c'est juste… Cet entretien avec Shion… Tout le monde parle de nous… Toi, tu viens «squatter» comme par hasard…»
Milo ne termina pas sa réflexion. S'il était en fait mort de peur, c'était parce qu'il savait où Camus était, à présent. Il avait peur des manigances entre lui et le Grand Pope. Et Shion risquait de lui dire… De lui parler de… ce sujet-là. Celui qu'il avait méticuleusement évité et refoulé au fond de lui.
Dôhko s'était déplacé et avait posé une main sur son épaule sans qu'il ne s'en rende compte.
«Tout va bien, Milo, tenta-t-il doucement. Les gens autour de toi… Ils ne veulent que ton bien. Tu le sais, non?»
De ça, le Scorpion n'était pas si sûr, aussi, il ne répondit rien.
«Bon, j'avoue qu'Aphrodite n'est pas très malin de faire circuler des histoires sur les gens, comme ça… admit le septième gardien avec un air désolé. Mais je pense qu'il s'inquiète pour toi. Tous les chevaliers d'or aussi.»
Milo prit une profonde inspiration. Peut-être qu'il fallait essayer de se calmer. Il ne gagnerait rien à se prendre la tête. Si ça se trouvait, rien de grave n'allait se passer.
«Tu as raison, je ne devrais pas m'en faire autant, soupira-t-il. Je n'apprécie juste pas qu'on parle de moi comme si j'étais une pauvre chose. Je suis un chevalier d'or, quoi. Je mérite le respect! Et ces rumeurs sur moi… Passe encore que les autres ors le sachent. Même si ça ne me fait pas plaisir. Mais si tout le domaine est au courant…
- Tout le domaine n'est pas au courant, Milo. Tu sais bien que les rumeurs d'Aphrodite ne sont réservées qu'à l'élite», lui sourit le vieux maître.
Dôhko posa ses deux mains sur les épaules du Scorpion, et le regarda droit dans les yeux.
«Ça va bien se passer, Milo. Je t'assure.»
Camus était blême.
Oui, il était déjà pâle naturellement, et il l'était encore plus à cause de sa maladie, mais… Shion savait que là, cette pâleur n'était due qu'à une seule chose: le récit lugubre qu'il venait de terminer.
«Vous mentez, ce n'est pas possible, finit par lâcher le Verseau au bout d'un moment. Milo n'aurait jamais fait ça. Rien ne le justifie.
- Tu penses vraiment qu'Aldébaran aurait pris plaisir à l'inventer?»
La question rhétorique de Shion ne trouva pas d'objection de la part de son interlocuteur. Camus semblait terrassé par la découverte de l'égarement de son amant. Milo, son beau Milo… Comment avait-il pu? Et surtout, pourquoi? Était-il encore en danger maintenant?
Le pire, c'était qu'il le ressentait, au fond de lui. Quelque chose, son instinct. Il le lui criait. Il lui hurlait, même, que ce qu'avait fait Milo à cette époque était parfaitement plausible. Peut-être même… Parfaitement logique, si tant est qu'on pouvait mettre un mot pareil sur cet acte.
Le français leva un regard perdu vers son Grand Pope.
«Qu'est-ce que je dois faire, Shion? Qu'est-ce que je peux seulement faire?»
L'ancien Bélier était impressionné. Il avait vu l'incarnation de la neutralité entrer dans son bureau et à présent, à la seule évocation de Milo en danger, Camus avait l'air complètement désemparé. Le Scorpion avait une influence incroyable sur le Verseau. Aussi, il ne lui semblait pas illogique que l'inverse pût être vrai.
«Tu pourrais peut-être en discuter avec Milo, lui suggéra doucement l'ancien Bélier. Camus… J'ai l'intime conviction que si c'est toi qui le fais… il y a des chances qu'il veuille bien te répondre. Je crois qu'Aldébaran ne lui était pas assez proche pour qu'il ait pu avoir envie de lui expliquer. Mais toi… Toi, il y a des chances que cela marche.»
Camus tenta de reprendre le contrôle de ses émotions. Shion le vit essayer de reconstituer un masque neutre sur son visage, cependant, il n'y arriva qu'imparfaitement.
«Je… Je peux essayer…
- Camus, je ne te donnerai pas d'ordres à ce sujet, lui affirma le chef du Sanctuaire. Cependant, tu admettras que tant que je n'ai pas la raison du geste de Milo à cette époque-là, je suis en droit de considérer qu'il peut récidiver, surtout au vu des évènements récents. Maintenant, s'il t'explique pourquoi il l'a fait, et que tu considères qu'aujourd'hui, il n'y a plus de danger… Je vous laisserai tranquilles. Comprends bien, mon devoir est de veiller sur votre sécurité. Les évènements récents prouvent qu'il y a bien un problème. Je t'ai chargé d'aider Milo à se rétablir, si toutefois tu t'en sens capable. C'est pour cela que je t'ai raconté ce qu'il s'est passé.
- Je… Je vous remercie, Grand Pope, bredouilla Camus. Je crois que… malgré tout, je préfère être au courant de ce qu'il s'est passé. Je vais faire mon possible, vous avez ma promesse.
- Tu n'as pas besoin de le promettre, je le sais, sourit le Grand Pope en titre. Camus… Je ne te demande pas de me donner tous les détails de ce qu'il s'est passé, mais je tiens à ce que tu puisses apporter des éclaircissements sur l'état de Milo. Et si tu estimes que tu ne seras pas assez pour l'aider tout seul… Tu n'auras qu'à me le faire savoir, et je ferai en sorte de consulter la déesse et réfléchir à une stratégie à adopter. En attendant, je te laisse toujours les jours de repos que je t'ai donnés précédemment. Utilise-les bien.
- Merci. Je vous en suis très reconnaissant, fit Camus en inclinant gracieusement la tête.
- Et prends le temps de te soigner. Je tiens à ce que ma garde dorée reste opérationnelle.
- Oui.»
Camus posa une main sur son menton, songeur.
«Grand Pope… Je voulais vous demander…
- Oui?
- Si j'arrive à trouver la source des maux de Milo… Et que je vous en fais part… Je me disais que, dans tous les cas, Milo gagnerait sans doute à faire un séjour hors du Sanctuaire, pour s'aérer l'esprit. Alors, je voulais vous demander… Est-ce qu'il serait possible de nous donner la permission de nous retirer quelque part, hors du Sanctuaire, quelques jours?»
Shion prit le temps de réfléchir à cette soudaine requête.
«Je te l'accorderai seulement si tu peux m'apporter la preuve que tu sauras gérer correctement son problème. Je ne suis pas opposé à l'idée, mais je veux avoir un aperçu clair de son état avant que de te donner ma permission.
- Merci beaucoup, Grand Pope, fit Camus, très reconnaissant. Soyez assuré que je viendrai au rapport dès que possible.
- Très bien. Nous en reparlerons donc à ce moment-là, si tu le veux bien.»
Camus donna son assentiment dans un hochement de tête.
«Je sais que tu es fatigué, Verseau, aussi, je ne te retiendrai pas plus longtemps, décida Shion. Soigne-toi bien, et fais attention à Milo. Tu peux disposer. Passe une bonne soirée.
- Merci. Passez une bonne soirée aussi, Grand Pope.»
Dôhko, pour aider Milo à décompresser, proposa un jeu de société, en attendant que Camus ne revienne. En cherchant sur les étagères de quoi s'occuper, les deux chevliers tombèrent sur un paquet de cartes classique, et ils s'affrontèrent alors en bataille. Ils n'avaient pas grand-monde sous la main pour faire un jeu bien plus intéressant, de toute manière.
Le Verseau, pendant ce temps, redescendit prestement à son temple, inquiet de ce qu'il avait entendu, mais surtout, en colère. Il ne s'expliquait pas vraiment pourquoi, mais ce que lui avait raconté Shion le mettait dans une rage froide qu'il contenait tant bien que mal. L'idée que Milo ait pu oser se faire ça… et au nom de quoi, en plus, il n'en savait rien… L'énervait au plus haut point. Il avait cru son amant plus raisonnable, moins inconscient… Et surtout, il en avait plus qu'assez, des cachotteries de Milo. Quelle autre catastrophe taisait-il encore, à ce compte-là? Il avait l'impression de ne même plus connaître le grec, alors qu'il était la personne la plus importante de sa vie!
Lorsque le Verseau pénétra dans le salon où Dôhko et Milo s'affrontaient toujours en duel de cartes, le Scorpion leva la tête vers lui en l'entendant. Et en posant son regard dans celui de Camus, il comprit instantanément qu'il y allait y avoir un problème. Ses yeux étaient insondables pour qui ne le connaissait pas, mais Milo y décela très nettement un profond mécontentement. Le huitième gardien se crispa sur son jeu en s'en apercevant.
Le français s'approcha d'eux, et il ne quitta pas Milo de son regard glacial. C'est donc sans même regarder le vieux maître qu'il lui demanda simplement:
«Dôhko. Laisse-nous, s'il te plaît.»
C'était bête, pensa Milo. Il était justement en train de gagner contre la Balance. Dôhko hocha la tête et se leva du canapé, toujours aussi conciliant. De toute manière, au vu de ce que dégageait le Verseau, mieux valait ne pas rester dans les parages.
«Très bien, je vous laisse, leur annonça-t-il. C'était un plaisir, Milo. Et merci pour ton hospitalité, Camus.»
Ni l'un ni l'autre ne lui répondirent. Le chinois savait fort bien qu'ils avaient un gros souci à régler, et ce, de manière immédiate, aussi, il ne s'imposa pas plus et prit rapidement le chemin de la sortie.
Lorsque la porte se referma derrière lui, Camus s'avança pour se poster devant Milo, le toisant de toute sa hauteur. Le Scorpion resta assis sur le canapé. Pour le coup, il se demandait ce qui allait encore lui tomber dessus. Il avait bien envie de ne jamais le savoir. De fuir très loin.
«Camus… essaya-t-il.
- Comment as-tu pu oser?» le coupa le Verseau.
Milo déglutit. Il devinait aisément la fureur de son compagnon dans ce ton de voix. Le français semblait complètement écumer de rage, et le grec devait avouer qu'il ne l'avait vu que très rarement aussi en colère.
«De quoi? balbutia-t-il.
- Tu sais très bien de quoi! attaqua encore son amant. Figure-toi que je reviens d'une conversation très intéressante avec le Grand Pope! Je sais fort bien ce qu'Aldébaran est venu te dire tout à l'heure ! Et toi, avec quel aplomb tu as osé me mentir!»
Le Scorpion sentit une panique immense l'envahir. Il était coincé. Camus savait. Il savait et il lui en voulait. C'était sans doute le pire des scénarios.
«Comment tu as pu!? fulmina son vis-à-vis. Comment tu as pu me cacher une chose pareille?! Je ne suis pas assez important pour toi?»
Milo secoua négativement de la tête, au désespoir. Camus n'allait tout de même pas se mettre à croire ça!
«Bien sûr que non! s'exclama-t-il, tremblant. Tu es tout, pour moi!
- Pas suffisamment, apparemment!»
Camus l'avait presque crié. Milo sentit la tétanie le prendre. Il fallait qu'il résiste. Qu'il calme le Verseau. Qu'il dise quelque chose de cohérent! Mais que pouvait-il dire pour se justifier?
« Je voulais simplement te protéger! tenta-t-il comme il put.
- Eh bien, ça marche bien! s'exclama le français. Tu as idée d'à quel point c'est agréable d'apprendre ce genre de choses de la part du Grand Pope? Il semble actuellement en savoir plus sur toi que moi!
- C'est faux! le coupa le Scorpion.
- Ah oui? Donne-moi une seule raison de te croire!»
Milo ne répondit rien, et baissa la tête. Il y avait un fond de vrai dans ce que disait Camus. Il n'avait pas eu le courage de lui dire, parce qu'il n'avait pas su comment lui dire… Ou peut-être, il n'avait pas su l'importance que cela aurait pu avoir aux yeux de son amant. Mais il s'en rendait compte. Il n'avait aucune excuse. Rien à dire. Nada. Il ne pourrait pas arranger cette situation. Il était en faute, et il le savait. Et Camus lui-même le savait. Il n'avait plus qu'à lui laisser le privilège de l'engueuler autant qu'il voudrait…
«Je ne t'ai jamais connu aussi inconscient! repartit de plus belle le français. Tu essaies de te donner la mort, et ensuite, tu fais comme si de rien n'était! Tu me caches tout en bloc comme si ce n'était rien! Mais ce n'est pas rien, Milo!»
Milo ne regardait même plus Camus. Il essayait seulement de ne pas céder à sa panique. Se contrôler. Faire abstraction.
«Tu es un chevalier d'or! s'écria le Verseau, encore plus en colère devant son mutisme. Le plus haut grade de notre chevalerie après le Pope! Tu as pratiquement la force d'un dieu! Tu représentes un exemple, et tu oses faire ce genre de bêtises? Sans donner même d'explications! Ce que tu as fait est indigne de toi! Rien ne le justifiait! Suis-je encore en droit de croire que tu es en sécurité tout seul, maintenant? Ou même à ta bonne foi?»
Camus ne tentait même plus de se contenir, nota le Scorpion. L'heure était grave.
«Tu peux me répondre quand je te parle? tonna-t-il encore. Je n'ai même pas les mots pour exprimer à quel point ton comportement me déçoit! Je ne suis à ce point rien pour toi, pour que tu me mentes de cette façon?! Et pour te rendre coupable d'un acte aussi inqualifiable, parce que ça te chantait, sans rien dire à personne? Tu n'as rien à me dire, je suppose?! »
Le Scorpion sentit ses nerfs lâcher. Il éclata et poussa un cri de rage, manquant de fracasser la table basse au passage, mais il se redressa pour planter un regard furieux dans celui de son amant.
«TAIS-TOI! hurla-t-il. Voilà pourquoi je ne voulais rien te dire! T'en n'as rien à faire, hein, de ce que je ressens! Comment tu peux me parler de devoir dans des circonstances pareilles?! Tu vois ce que je ressens comme une faiblesse! Et tu sais quoi? Grand bien t'en fasse! T'as raison, c'est ma faute! Oui, je te déçois! Je déçois tout le monde! Et tu sais ce qui va te décevoir encore plus? Le jour où j'ai voulu mourir, c'était pour toi! Oui, pour toi! Je voulais mourir pour te rejoindre! Alors tu pourras bien me faire la morale sur mon devoir de chevalier! Je n'en étais plus un! Mon âme était morte! Mon âme m'a quitté ce jour-là, avec toi! Alors je me fichais bien de ce que mon corps allait devenir! Je n'étais plus un chevalier, je n'étais plus rien! J'étais pire que ça! J'étais mort…»
Milo n'en dit pas plus. Il ne pouvait pas en dire davantage sans se répandre en sanglots. Sans que Camus n'ait le temps d'esquisser le moindre mouvement, le Scorpion l'immobilisa sur place d'un coup de Restriction et en profita pour lui fausser compagnie.
«Milo! cria Camus en le voyant fuir. Milo!»
Camus voulut hurler de rage, mais il se retint. La Restriction qu'avait opéré Milo sur son corps était diablement efficace. Il put sentir avec effroi le cosmos de son amant s'éloigner de lui à grande vitesse. Qu'avait-il fait! Il ne manquait plus que le grec fasse une bêtise, maintenant!
Le Verseau était fatigué. Il était malade. Et ses mots avaient dépassé sa pensée. Savoir que Milo lui avait caché un évènement aussi grave… Oui, cela le mettait hors de lui. Cela le mettait en colère parce qu'il mourait de peur. Il était trop inquiet. Il avait vu Milo se frapper lui-même de ses propres yeux. Savoir qu'il avait été capable de pire n'était guère rassurant. Et surtout… Qu'est-ce que ça voulait dire? Il l'avait fait pour lui? Comment ça, pour lui? Quelle était encore cette idée saugrenue? Valait-il tant que ça pour qu'on puisse vouloir mourir pour lui?
Camus sentit sa colère changer de cap pour se retourner contre lui-même. Il avait fait n'importe quoi. Il aurait dû rester impassible, comme il l'avait toujours été. En parler calmement. C'était le seul moyen de désamorcer un conflit. Il le savait pertinemment. Et il en avait vu la preuve maintes et maintes fois. Le sang-froid était l'ami de toutes les victoires. Mais voilà, comme d'accoutumée, Milo… Faisait voler en éclat ses bonnes résolutions et son entraînement rigide. Savoir le Scorpion en danger, même s'il s'agissait d'un évènement passé, avait réussi à rompre son glacial maintien. Son sang n'avait fait qu'un tour, lorsqu'il avait vu son amant poser ces yeux magnifiques et faussement innocents sur lui à son retour. Mais il le voyait bien: sa bêtise risquait de lui coûter cher. Il fallait qu'il retrouve Milo, coûte que coûte. Il fallait éviter que son amant ne fasse une nouvelle bêtise.
Camus enflamma son cosmos jusqu'à son paroxysme pour tenter de se défaire de la Restriction de son amant. Il y mit toute sa volonté. Et au bout d'un moment, il sentit ses membres recommencer à lui obéir. Il allait réussir à vaincre l'attaque de Milo. D'ailleurs, il sentait que ce n'était pas complètement de son fait. Le cosmos qui maintenait l'attaque en place était en train de se dissiper lentement. Milo ne devait plus y faire attention, aussi, l'effet disparaissait progressivement. Cela arrangeait bien Camus. Il n'avait qu'une hâte: se lancer à la suite du bouillonnant Scorpion.
Lorsque Camus sentit la contrainte définitivement quitter ses membres, il ne prit pas le temps de réfléchir, comme il en était coutumier. Non, il partit de son temple au pas de course, malgré la fatigue, suivant du mieux qu'il pouvait l'aura de son compagnon. Il fallait qu'il le retrouve. Et ce, rapidement…
