Chapitre 2 : Rencontre
Je voudrais remercier Akhmaleone pour la bêta.
Visiter l'Ecosse était vraiment une expérience sympathique surtout avec des amies. Ayaba avait l'habitude de voyager seule ou avec sa famille. Il était amusant, surtout après Londres et ses tours, ses palais et ses mouvements qu'elle connaissait bien, de se trouver dans une ville semblable et à la fois si différente. Même si elle avait déjà arpenté la ville avec Victoire et son groupe d'amis de Poudlard, réitérer l'expérience avec des amies moldues lui réchauffait le coeur.
La présence de la communauté sorcière était plus importante, la place des esprits également et déambuler dans des rues modernes et parfois emplies de verdure était très agréable.
Devant la Galerie Nationale d'Ecosse, tandis que Zaynab dessinait en catimini le portrait d'une Grace extatique qui ne cessait de chercher le meilleur angle pour prendre de belles photographies, le téléphone d'Ayaba se mit à sonner. En apercevant le nom sur son écran, la sorcière fronça les sourcils.
« Allo ?
— Ayaba, c'est bien toi ? Demanda la voix inquiète de sa cousine Famuyiwa.
— Oui. Pourquoi tu m'appelles. Ça va pas faire exploser ton forfait... ?
— Je préférais ne pas utiliser Internet parce que c'est sûr que tu n'aurais pas fait attention ou oublier de charger ton forfait internet des Petites-Flammes.
— J'avoue c'est vrai. Mais pourquoi tu m'appelles. Je rentre pas avant dix jours au moins. Il y a un problème au temple ? Ta formation se passe pas bien ?
— Non, non. La cérémonie de promotion est dans deux semaines mais je le sens bien. C'est de toi dont je m'inquiète.
— Moi ?
— J'ai eu une vision bizarre... Tu as été en contact avec Eshu ces derniers temps ? Tu lui as fait des offrandes ?
— Euhhh…
— Aya... Tu sais bien qu'il ne faut pas l'oublier.
— Mais j'en ai fait avant les examens...
— Penses-y quand même ou le sort pourrait se retourner contre toi. Il n'est jamais bon d'oublier l'orisha à qui on est lié, dit Famuyiwa avec fermeté.
— C'est facile pour toi parce que tu es lié à Orunmila. T'as pas celui que personne ne veut...
— Ayaaaa, ne le critique pas et fais tes offrandes...
— Okaaay... » Ronchonna la jeune femme avant de raccrocher.
Ayaba, qui vivait loin de son Nigeria et dont les traditions étaient mélangées entre celles des Britanniques et celles de ses ancêtres, avait parfois tendance à oublier certaines de ces devoirs en tant que liée à Eshu. L'orisha, Dieu du destin, farceur, messager et surtout dieu du Destin était craint de tous les sorciers qui s'empressaient de lui faire offrande des qu'ils mettaient un pied au Nigeria. Il était important d'être dans ses bonnes grâces.
Ayaba se fit une note pour ne pas oublier de le faire avant la fin de la semaine. Puis elle retourna auprès de ses amies.
Teddy ouvrit les yeux. Il suffit que le loup s'éveille pour qu'il comprenne qu'il était dans un rêve. Un étrange songe.
Cerné d'arbres massifs, le canidé courait sur les chemins escarpés sans difficulté. Ses coussinets touchaient à peine le sol feuillu et les herbes hautes alors qu'il avançait sans cesse, porté par sa force et par le vent.
Toutes les odeurs aux alentours emplissaient son museau et il se délecta d'un parfum. Un parfum étranger qui l'appelait au plus profond de cette verdure, dans une cachette inconnue.
Le loup s'arrêta quelques instants alors qu'il se rendait compte qu'il avait terminé sa course à travers les bois. La forêt ne s'étendait plus à l'horizon. À ses pieds, un sable chaud et brûlant lui faisait face et s'étendait jusqu'au bout du monde.
Teddy hésita mais son instinct le plus intime choisit pour lui et décida de continuer cette course. Alors qu'il avançait, depuis des heures lui semblait-il, le lycanthrope tomba enfin sur quelqu'un. Il ne savait pas si c'était ce qu'il cherchait. Il ne savait pas si c'était ce qu'il attendait depuis toujours. Mais son loup ralentit et il observa.
Une sorcière volait sur un balai, à plusieurs mètres du sol. Elle volait comme si le ciel était son territoire, comme si la gravité n'était qu'un vulgaire caprice et que ses capacités magiques étaient suffisantes pour pouvoir exaucer tous ses souhaits. Il la trouvait singulière. Elle ne portait pas une tenue de Quidditch ou une cape de sorcier. Elle portait une étrange robe africaine très ample aux tons verts et ocre. La jeune femme finit par atterrir sur la terre ferme et ne lui lança pas un regard, imperméable à sa présence. Ses cheveux défaits, d'un noir de jais, surplombaient son visage sombre et ses iris dans lesquels on aurait pu se perdre. Teddy eut envie de plonger dans ces deux tâches d'encre ouvertes sur le monde.
La sorcière chantonna avant qu'un chat ne la rejoigne. L'animal aux yeux vairons et à l'étrange pelage double, noir et brun, fixa le canidé avec une étrange lueur dans le regard. Son comportement si particulier, fit questionner sa maitresse :
« Qu'est-ce qu'il y a Chu ? » demanda-t-elle avant de se retourner.
La sorcière écarquilla des yeux lorsqu'elle le vit enfin. Une mine soucieuse se dessina sur ses traits alors que ses lèvres charnues se plissaient à l'instar de son front.
« Qui êtes-vous ? » demanda-t-elle sur ses gardes en faisant apparaître, dans sa main droite, une baguette magique.
Le loup ne répondit pas. Il s'approcha d'elle avec lenteur pour ne pas la brusquer et finit par se coucher à ses pieds nus dont les chevilles étaient cernées de bracelets de perles métalliques. La jeune femme sentait bon. Un mélange délicat d'hibiscus avec une odeur terreuse qu'il n'arrivait pas à caractériser.
La jeune femme sembla moins sur la défensive après s'être rendu compte qu'il ne lui voulait aucun mal.
« Tu n'es pas un simple loup, n'est-ce pas ? Si tu es bien ce que je pense, tu es beaucoup plus beau que dans les manuels de Défense Contre les Forces du Mal, déclara-t-elle, en posant son chat au sol. Est-ce que je peux te toucher ? »
La demande de la sorcière fit tambouriner dans sa poitrine le cœur de l'animal. Il voulait. Oh, il aurait aimé recevoir une caresse de cette personne si intrigante ! Il bougea sa lourde tête dans un signe d'assentissement qui fut compris par l'humaine qui sourit.
« C'est le rêve le plus bizarre que j'ai jamais fait. » déclara-t-elle avant d'approcher sa main avec réserve.
Celle-ci éclata de rire lorsque Teddy se coucha sur le dos dès qu'il reçut une première caresse sur son pelage brun clair.
Son rire grave et attendri fut la dernière chose dont se souvint le loup-garou lorsqu'il ouvrit les yeux.
Sa nuit avait mal commencé mais elle s'était finie d'une manière agréable. Cependant, Teddy était incapable de se rappeler de ce dont il avait rêvé.
Debout, son casque vissé à ses oreilles, Teddy essayait le plus possible d'ignorer la plupart des stimuli autour de lui. Depuis la veille, son loup était étrangement agité et il s'était réveillé plusieurs fois au cours de la nuit.
L'étudiant espérait que ses amis n'arriveraient pas trop en retard parce que même le délicieux café mousseux qu'il avait acheté n'était pas suffisant pour le tenir tranquille.
Lorsqu'il reconnut enfin la voiture brinquebalante, de son meilleur ami Henri, il poussa un soupir de soulagement avant de s'approcher de l'antiquité qui resterait au garage tout leur séjour.
Henri sortit du véhicule. Ses cheveux bruns étaient coupés courts et il était vêtu, comme s'il faisait une visite de la réserve naturelle où il habitait à des visiteurs curieux, d'un tee-shirt lâche, d'une chemise à carreau et d'un jean de bûcheron. Il portait une chaîne autour du cou au bout de laquelle pendait une bague. C'était un cadeau de sa liée : une louve d'une autre meute qu'il avait rencontré lors d'une période d'immersion en Irlande du Nord.
Teddy pouvait encore sentir les effluves de son âme-sœur sur sa peau qui ne masquait pas pour autant son odeur habituelle. Un mélange de musc et de chèvrefeuille. Une odeur qui signifiait qu'une seule chose pour son loup : meute.
Sans faire plus de cérémonie, il se jeta dans les bras de son meilleur ami qui éclata de rire à son geste. Bien plus grand que lui, le brun à la peau pâle l'enserra de sa musculature imposante. Le loup en lui en aurait agiter le queue de plaisir, à la place il se gorgea de l'odeur de son ami, ignorant tous les regards étrangers qui auraient pu se poser sur eux.
« Tu m'as manqué, Henri…
— Toi aussi, Ted.
— Si on te manquait autant, il aurait fallu passer au village. » bougonna une voix féminine à l'intérieur de l'habitacle.
Le jeune homme aux cheveux bleus se décala et se retourna vers sa meilleure amie, Jane. Assise en tailleur sur le siège passager, elle le regardait avec un froncement de sourcils qui ne pouvait pour autant masquer sa joie à la vue d'un de ses compagnons.
« Bravo pour ton diplôme, Minimoys ! déclara Teddy avant d'éviter un coup de pied bien placé de l'adolescente.
— Idiot ! se plaignit la petite blonde avant de sortir de la voiture. Même si tu t'es disputé avec Maria, tu aurais dû passer voir la meute ! Moi je me dispute toujours avec elle pourtant je suis encore en vie…
— Laisse-le un peu Jane, tout le monde n'est pas une tête brûlée comme toi, roula des yeux Henri en commençant à sortir leurs bagages du coffre.
— Hnnng… Bref, tout le monde a hâte de te revoir et Papa veut absolument que je te ramène même s'il faut te tirer par les deux oreilles.
— Je respecterai les ordres de l'Alpha ne t'inquiète pas, déclara Teddy avant de frotter la tête de Jane d'un geste affectueux dont elle ne manqua pas de se plaindre.
— De toute façon, tu as coupé tes cheveux tellement courts que c'est pas comme si je pouvais les emmêler, fit remarquer Teddy.
— Tais-toi et ramène-nous à l'hôtel. » bougonna Jane sans se soucier de laisser Henri porter toutes leurs affaires.
Sur le chemin, Teddy ne put s'empêcher d'être à l'affut, inquiet à l'idée d'une potentielle agression.
« Détends-toi Ted, t'es vraiment à cran… fit remarquer Henri en posant une main sur son épaule à leur sortie des transports.
— Oui, c'est juste que… ça fait tellement longtemps qu'on s'est pas vu qu'il faut que je me réhabitue...
— Ça t'apprendra à ne pas passer à la maison… » se moqua gentiment Jane.
La jeune femme était excitée à l'idée de visiter la capitale de leur région, contrairement à Henri qui avait du mal à supporter l'activité ambiante. Elle observait les lieux avec intérêt et prenait parfois en photo des objets dont Teddy ne voyait pas forcément l'intérêt. Elle ne venait pas souvent à Edimbourg.
Teddy leur avait trouvé un petit hôtel excentré avec un coin de verdure pour rassurer Henri qui supportait difficilement le fait d'être enfermé.
Lorsqu'ils arrivèrent enfin dans leur chambre, Teddy sortit d'un sac en papier de la viande et des légumes bio cuisinés maison pour les partager avec ses compagnons tandis que Jane s'affalait sur le canapé, détendue.
« Merci pour la nourriture Ted, sourit-elle en se léchant les babines.
— Goinfre ! critiqua Henri.
— T'en as pas marre de me chercher…
— Jamais »
Les deux se crêpèrent le chignon quelques instants et Teddy les laissa faire, habitué à leurs petites joutes verbales depuis l'enfance. Alors qu'il mangeait avec eux, le jeune homme sourit face à cette scène familière. Si aujourd'hui il avait réussi à accepter son loup et à vivre à ses côtés, c'était en partie grâce à eux. Pour être honnête, Teddy n'avait jamais réussi à avoir une proximité aussi importante avec les autres membres de la meute. C'étaient ses deux amis qui le liaient profondément à celle-ci.
Teddy finit la tête posée sur les genoux de son Alpha, se gargarisant de ses caresses qui lui avaient tant manqué durant l'année, et fut surpris par la tournure que prit la conversation.
« La cérémonie de transmission de pouvoirs aura lieu cet été, déclara Jane sans préambule.
— QUOI ? Mais ça devait être dans trois ans… réagit Teddy, surpris.
— Maria a eu une vision et a dit qu'il faudrait le faire avant la prochaine pleine lune, expliqua Henri, soucieux.
— J'y crois moyen aux élucubrations de Maria… Tout ce que je sais c'est qu'elle n'a jamais voulu que je sois l'Alpha de la meute… Tu vas aussi participer à la cérémonie, pas vrai ? grogna Jane en fixant Henri.
— Mon père aimerait bien et même moi je suis curieux, Jane...
— Traitre… Peu importe ! Je sais que je te battrai ! » fanfaronna la jeune femme avant d'enfouir ses doigts dans les cheveux ciel de son ami.
Personne n'était dupe quant à l'inflexion particulière que prit la voix de l'héritière légitime de la tête de la meute. Jane n'était pas aussi sûre d'elle qu'elle voulait le laisser paraître. Une partie de la meute serait ravie de voir quelqu'un d'autre à sa place. Non pas parce qu'il n'aimait pas Timothy, c'était un Alpha respecté, admiré et aimé de tous, mais parce que sa fille était différente de lui à bien des égards.
Jane avait précisé qu'il serait possible qu'elle ne transmette pas son pouvoir à sa descendance. Elle aimait les femmes et surtout, elle faisait partie des rares lycanthropes à ne pas avoir de lié, d'âme-sœur. Tous ces changements faisaient d'elle un Alpha beaucoup trop différent de ce qui était attendu..
La situation mettait Teddy, mal à l'aise. Que ce soit Jane ou Henri qui prenne la charge de toute leur famille, il serait toujours à leurs côtés. Néanmoins, il craignait que cette compétition entre eux ne finisse par les séparer.
L'atmosphère s'était alourdie lorsqu'ils quittèrent leur chambre pour découvrir Edimbourg.
Les trois amies avaient fini par se poser devant le Scott Monument. Ayaba trouvait qu'il s'agissait d'un joli bâtiment gothique aussi sinistre que les romans d'horreur dont raffolait Victoire. Depuis leur passage au Pink Triangle, quartier gay de la ville, une tension étrange semblait s'être installée entre Grace et Zaynab. Pour leur laisser le temps de discuter, Ayaba proposa d'aller chercher des boissons pour se rafraichir.
Elle s'éloigna du couple et se rendit dans une des petites boutiques touristiques qui proposaient des bouteilles à un prix mirobolant. Ayaba décida tout de même d'en acheter. Autant profiter de l'argent de ses parents. Cela avait certains avantages d'être une gosse de riches. Lorsqu'elle revint sur ses pas, Ayaba fut surprise de tomber sur une Grace au bord des larmes. Zaynab n'était pas dans le périmètre. Dire qu'elle avait espéré qu'elles s'expliquent. Elles avaient fini par se disputer !
Ayaba détestait réconforter les gens dans ce genre de situation. Elle avait toujours l'impression d'être inutile voire d'empirer leur état. Les plus grosses épreuves de la vie de Grace, la jeune sorcière ne les avait observés que de loin et avait toujours l'impression d'être à des années-lumière d'elle au point de ne pas savoir quoi répondre.
Lorsqu'elle lui avait fait son coming-out par message, angoissée et ayant peur du rejet, Ayaba avait été perplexe. Dans le monde sorcier, les identités de genre et les différentes orientations sexuelles n'étaient pas un problème particulier. Il y avait quelques cancans car c'était considéré comme le Graal d'être marié et d'avoir une ribambelle d'enfants pour préserver sa lignée et participer au renouveau de leur communauté. Mais globalement, personne ne les empêchaient de vivre leur vie. Ce n'était pas un frein à la cité d'Ife pour obtenir un emploi ou même pour occuper des postes à haute responsabilité. Ils n'avaient pas besoin de se cacher. Il n'y avait pas de démonstration d'affection en public mais c'était le cas aussi pour les couples hétéros donc ce n'était pas une question.
La pré-adolescente avait donc été d'une maladresse sans nom et l'avait blessé au point qu'elles se disputent. C'était son père qui avait du lui rappeler que le monde des Petites-flammes ne fonctionnaient pas pareil. Qu'elle ne pouvait pas être aussi désinvolte sur leurs problématiques surtout si elles en cotoyaient. Le poids de l'Effondrement débutée au quinzième avait fait beaucoup plus de dégats chez les Petites-flammes.
Ayaba tourna donc sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler et proposa à Grace d'aller s'asseoir, cherchant dans sa tête l'arsenal de conseils qu'elle pouvait offrir. Après avoir essayé tant bien que mal de lui asséner ses conseils, la sentence tomba:
« T'es la pire pour réconforter les gens. Tu es censée me dire que tout ira bien, répliqua Grace avec un sourire amusée.
— Tu sais bien que c'est faux. Ce n'est pas moi qui fais de la sociologie. Tu connais beaucoup plus tout ce que votre relation implique que moi, roula des yeux Ayaba.
— Oui, c'est pour ça que ça me choque toujours de t'entendre parler avec autant d'aplomb alors que tu ne savais même pas ce qu'était une facture d'électricité avant que je ne t'en parle, se moqua la jeune femme.
— J'étais jeune !
— Treize ans ce n'est pas jeune ! On était assez âgées pour que tu me brises le cœur ! répondit Grace.
— Arrête, même si j'avais été de ce bord-là, j'aurais été une petite-amie affreuse pour toi. Allez, va la rejoindre. » intima Ayaba avant de bailler.
Elle avait encore échoué à sa mission. Ayaba fut néanmoins surprise, lorsqu'elle sentit les bras fins de Grace autour des siens. Peut-être bien qu'elle n'avait pas été si nulle que ça. Peut-être qu'elle avait pu transmettre toute la tendresse et l'amitié qu'elle éprouvait pour Grace. Cette fille avait ouvert son monde et son univers. Ayaba ne voulait pas qu'elle se mesestime ou croie qu'elle n'avait pas le droit au bonheur.
Lorsque Grace la quitta pour retrouver sa petite-amie, Ayaba fut tellement soulagée qu'elle ne lui en voulut même pas d'être laissée de côté.
Les feuillages des arbres à quelques mètres de la chambre à coucher émettaient, au contact du vent, un bruissement si entêtant qu'il était impossible pour Draco de ne pas se réveiller.
Depuis la guerre, il n'avait jamais réussi à retrouver son sommeil d'antan. Cela faisait vingt ans qu'il trainait ses nuits d'insomnie ainsi. Même être dans le lit d'un autre n'était pas toujours suffisant pour que le flot de cauchemars ou l'anxiété ne cessent de le réveiller en plein milieu de la nuit.
Draco ouvrit les yeux. À son grand soulagement, l'aube avait déjà commencé sa course dans le ciel.
Son corps était légèrement courbaturé à cause des activités auxquelles il s'était adonné la veille. Il se retourna dans son lit et fit face au dos nu de son amant qui se soulevait au gré de ses profondes inspirations. Ce serait leur dernière nuit.
La veille, Richard lui avait avoué qu'il l'aimait. Trois mots si simple et si pesant avaient franchi ses lèvres pour atteindre son cœur. La veille, cet homme qui n'assumait pas sa sexualité avant leur rencontre, héritage de sa vie de né-moldu, lui avait fait une magnifique déclaration d'amour et il avait été incapable d'y répondre.
Le chercheur de reliques magiques avait toujours été une source d'admiration pour Draco. Il n'aurait jamais cru qu'ils auraient pu partager une histoire ensemble. Pas alors qu'il s'agissait d'un sorcier qui avait aussi fait sa scolarité à Poudlard aux côtés des Serdaigle et qui l'avait vu à l'œuvre toute son adolescence.
Ils avaient commencé leur relation dans un bar moldu plutôt tranquille. Pas le genre de bars où Draco avait pu se perdre lorsqu'il était plus jeune, à la recherche de corps pouvant lui faire oublier le froid d'Azkaban et la marque sur son bras droit. Les amants moldus d'une nuit trouvaient son tatouage, au pire cool et intriguant et au mieux ne s'en formalisaient pas.
Draco partit dans la salle d'eau pour effacer de son esprit ces années de solitude et de perdition, pour oublier sa propre déchéance. Il était passé au-dessus de ça. Il avait évolué mais alors qu'il s'apprêtait, il se demanda si c'était réellement le cas.
Draco était fou. Toute personne censée aurait aimé Richard qui l'appréciait, lui. Un ancien Mangemort, un noble sang-pur empêtré dans sa propre éducation, un maître de potions qui n'avait que son travail pour le faire tenir debout et redorer un tant soit peu son blason.
Que pouvait bien lui trouver ce chercheur au cœur d'or ? Draco ne savait pas. Cependant, une partie de lui ne pouvait s'empêcher de le remercier car cet homme avait éclairé un peu son monde. Il l'avait aimé pendant une longue année tout en se découvrant lui-même. Et cela avait été beau. Et le sexe avait été bon, doux et imaginatif. Ce n'était pas un simple échange charnel mais Draco était incapable de lui donner plus que de la tendresse. Il l'aimait mais pas de cet amour passionnel dont l'enveloppait Richard comme s'il s'agissait d'un cocon. Draco ne pourrait jamais lui rendre à la même intensité la chaleur qui émanait de ses sentiments. Draco était trop froid. Son cœur était gelé pour lui. Draco ne serait jamais près à le faire entrer entièrement dans sa vie, à construire quelque chose qui aurait des allures de toujours.
Le sorcier prit un thé et fut rejoint quelques instants plus tard par un Richard en peignoir. Le chercheur avait enfilé ses lunettes ovales et ses cheveux grisonnants était plaqué sur son crâne pâle. Il le regarda avec une expression pleine de nostalgie attristée.
« Tu iras au travail après ? murmura Richard en se servant une tasse de café.
— Non. Je rentre au manoir. J'ai pris quelques jours puisque Scorpius est là. Tu retrouves Sarah cet après-midi, c'est ça ? demanda Draco
— Elle a enfin accepté de reparler à son vieux père donc, oui. On va au planétarium ensemble.
— Bon choix de sortie. Je t'avais dit qu'elle finirait par accepter ton divorce. » déclara Draco avant d'attacher sa longue chevelure en un chignon lâche.
Le cœur du Serpentard se serra alors qu'il se rendait compte que ce serait le dernier petit-déjeuner qu'ils partageraient ensemble. Leur arrangement avait été clair. Ils étaient ensemble à la recherche d'une oreille et d'un corps auquel s'accrocher. Draco n'avait pas signé pour de l'amour et Richard n'avait pas la force de continuer. Il valait mieux tout arrêter ici.
« Merci d'avoir été là toute cette année, Draco. J'aurais eu plus de difficultés à changer ma vie sans toi… dit Richard avant de saisir la main du concerné qui se crispa à ce geste.
— Ne dis pas n'importe quoi, le plus gros du travail, c'est toi qui l'as fait, répondit Draco. J'étais juste là parce que tu étais bon au lit.
— Tu sais que ce n'est pas vrai, ricana Richard. Un simple plan-cul ne console pas son amant toute une nuit sans une partie de jambes en l'air !
— Je ne suis pas un être rustre, roula des yeux Draco en retenant un sourire.
— Non tu ne l'es pas. Et tu n'es pas un monstre non plus. J'espère te l'avoir rappelé.
— Richard je… commença Draco.
— Chuut… Laisse-moi parler, coupa l'autre homme en approchant son visage du sien. Je t'aime et je ne regrette pas de te l'avoir dit. J'espère que tu auras la force de dire à la personne à laquelle tu tiens tout ce que tu ressens…
— Quoi ? Je…
— Tu n'es pas venu me voir lorsque ta mère est morte. Et tu n'as pas été chez toi pendant des jours, fit remarquer le chercheur avec un sourire peiné en passant ses doigts dans la chevelure argent.
— Cela n'avait rien à voir avec toi… J'étais trop une épave pour que… »
Draco n'eut pas la force de répondre. Il avait la gorge sèche et il lutta pour ne pas que des larmes délatrices ne coulent sur son visage. Il s'en voulait tellement de ne pouvoir rendre ses sentiments à Richard. Draco l'aimait tellement au fond. Cela en était affligeant. Le fait de le faire souffrir ainsi lui faisait mal. Le fait de ne pouvoir l'aimer qu'avec son corps sans pouvoir s'offrir était douloureux. Et Draco ne voulait pas débattre sur un sentiment hypothétique d'amour.
De toute façon, Richard ne lui en laissa pas le temps et l'embrassa.
Un dernier baiser. Un baiser d'adieu avant que Draco ne quitte les lieux pour toujours et disparaisse dans la rosée du matin.
Draco avait transplané jusqu'au Manoir Malfoy. Encore bouleversé par sa dernière discussion avec Richard, il lui fallut quelques instants pour s'en remettre. Ses doigts serrèrent de manière excessive la poignée de la porte de la bâtisse avant que le propriétaire ne trouvât la force d'y pénétrer.
Le manoir était vide. Il semblait immense pour seulement deux personnes. Depuis la fin de la guerre, tous les elfes de maison avaient naturellement quitté les lieux et Draco avait usé de sorts pour rendre le manoir autonome en termes de nettoyage et de préparation culinaire de base. Sa mère avait détesté tous ces changements et n'avait pas cessé de rouspéter que si son père avait encore été en vie, un signe de déchéance pareil n'aurait jamais été observé.
Mais depuis le décès de sa mère trois mois plus tôt, sa présence pesante n'imprégnait plus les lieux et l'ampleur de sa solitude faisait parfois chavirer Draco. Il marcha dans les couloirs et entendit des bruits de vaisselles qui s'entrechoquaient dans la cuisine.
Cela devait sans doute être son fils. C'était le seul qui ne mangeait pas dans la grande salle et préférait prendre ses collations directement sur la table en osier proche des fourneaux. Au fond, Scorpius n'avait pas tort. Une longue table capable d'accueillir une vingtaine de couverts n'était utile que pour des réceptions de grande envergure.
Draco entra dans la pièce et tomba comme escompté sur son fils. Il lisait un livre de poèmes tout en picorant une tartine beurrée. Sur ses mèches blondes malfoyennes se reflétaient les rayons du soleil qui éclairaient faiblement toute la salle. Sa peau, aussi pâle que la sienne, était par endroit maculé de tache d'encre qu'il avait dû se faire en prenant des notes avec la plume à quelques centimètres de son ouvrage. Ses yeux bleus,expressifs et doux comme ceux de sa mère, lisait avec attention le recueil.
Le dernier descendant Malfoy était dans les canons de beauté. Ses ancêtres seraient sans doute ravis même si sa grâce était plus naturelle et moins guindé. Scorpius avait encore grandi et Draco ne savait pas s'il s'y habituerait.
Si le jeune homme finissait par le haïr pour l'éducation qu'il lui avait donné, le blond ne savait pas comment il pourrait s'en remettre. On ne pouvait pas lui décerner le prix du père de l'année. Draco était souvent absent pour son travail et il lui arrivait parfois, plus que nécessaire, de ne pas mettre un pied au manoir deux jours d'affilée, coincé dans son laboratoire ou chez son amant. Son fils devait porter un nom lourd d'un passé dont n'importe qui aurait voulu se débarrasser et il n'avait aucun frère et sœur sur lesquels s'appuyer.
Son fils finit par lever son regard clair sur lui et lui lança un timide sourire.
« Bonjour Père. Vous avez passé une bonne nuit ? demanda Scorpius avec diligence.
— Oui et toi ? Il ne faisait pas trop froid dans ta chambre ?
— Non, la température était idéale. Un scone ?
— J'ai déjà mangé, déclina le père en s'asseyant en face de lui. Est-ce que cet ouvrage est intéressant au moins ?
— L'écriture d'Emily Brontë est toujours intéressante.
— Les Hauts-de-Hurlevent sont morbides. Ça doit sans doute être le cas de ses poèmes, critiqua Draco en lorgnant la couverture.
— Un peu. Mais le manoir est un décor parfait pour les lire, Père. Quand je lis ses écrits, je ne peux m'empêcher de penser que les moldus ont un accès au surnaturel, même partiel. Les fantômes sont partout chez cette femme... »
Draco laissa son fils dériver sur les fantômes du château de Poudlard, les potions qui étaient pour lui une discipline des plus artistiques avant d'enchaîner sur la poésie victorienne et sa volonté de se plonger dans les œuvres épiques de Walter Scott.
Draco le laissait mener la barque. Il était si rare que son fils parle autant. Il avait l'impression que Scorpius se freinait beaucoup, n'osant lui parler autrement que dans un langage formel. Pour ne pas le déranger sans doute mais cela s'était renforcé depuis qu'il était entré dans l'adolescence.
Alors le sorcier plus vieux le laissa parler, lui communiquant des informations supplémentaires de temps à autre ou réagissant par de brefs signes de tête.
« Je pense rester dans ma chambre pour tenter une nouvelle potion cette après-midi car je ne suis pas sûr de pouvoir le faire chez Albus. Est-ce que je peux emprunter un peu de crin de licorne dans votre bureau ? demanda Scorpius à la fin de son monologue, embarrassé de s'être tant emporté.
— Évite de faire exploser quoi que ce soit et je t'interdis d'utiliser des sorts dangereux, qu'ils viennent des manuels des Black, des Malfoy ou des Lovegood. Le déjeuner sera à une heure sans faute.
— Oui, Père. Merci beaucoup. » répondit le jeune homme avant de vaquer à ses occupations, laissant dans son sillage son livre ouvert.
Draco s'apprêta à refermer l'ouvrage avant de se figer, happé par les mots qui dansaient devant ses yeux:
«Il devrait n'être point de désespoir pour toi
Tant que brûle la nuit les étoiles,Tant que le soir répand sa rosée silencieuse,
Que le soleil dore le matin.Il devrait n'être point de désespoir, même si les larmes
Ruissellent comme une rivière :
Les plus chères de tes années ne sont-elles pas
Autour de ton cœur à jamais ?
Ceux-ci pleurent, tu pleures, il doit en être ainsi ;
Les vents soupirent comme tu soupires,
Et l'Hiver en flocons déverse son chagrin
Là où gisent les feuilles d'automne.
Pourtant elles revivent, et de leur sort ton sort
Ne saurait être séparé :
Poursuis donc ton voyage, sinon ravie de joie,
Du moins jamais le cœur brisé »
Novembre 1839
Ces mots d'un autre temps, d'une autre bouche résonnèrent tant en lui que Draco crut ployer sous la douleur pourtant familière. Draco pensa à deux yeux verts à qu'il aimerait destiner ces mots, à une main hâlée cherchant désespérément une paume jumelle à laquelle s'accrocher et il bloqua son esprit avant de se noyer dans les eaux troubles de ses pensées.
La journée avait été plutôt monotone. Cependant, Draco avait besoin d'un train-train régulier surtout après des jours éprouvants. Il s'efforcerait à passer plus de temps avec son fils le lendemain et avant qu'il ne parte chez les Potter. Scorpius n'avait jamais vu les aurores boréales et les sorciers des Eaux polaires. Le maître de potion était certain que cela lui ferait plaisir et il avait pris des billets pour le nord de la Norvège. Cela avait été d'une âpreté sans nom d'obtenir les autorisations de sortie du territoire mais il y était arrivé après de loyaux services au Ministère accomplis ces derniers mois. Travailler sur des affaires troubles, en tant que consultant spécialisé en potions de magie noire, était plutôt bien payé et pouvait rapporter gros pour se racheter une conduite. Surtout que ses compétences n'étaient plus à démontrer.
Père et fils pourraient donc passer du temps ensemble, sans doute emplis de silence mais le temps restait précieux. Draco le supposait en tout cas.
Tandis qu'il avançait, un panier de groseilles fraîchement cueilli à la main, Draco se laissa bercer par le chant des corbeaux et des quelques oiseaux qui peuplaient la forêt familiale. Il avança à travers les bois grouillants d'animaux et de plantes en tout genre. Les arbres imposants aux feuillages verdoyants empêchaient la plupart des rayons du soleil d'atteindre les pieds de Draco qui s'enfonçait à l'intérieur de la masse végétale, sûr de lui.
Ses pas le menèrent à son point d'attache : un vaste lac aux reflets argent. Le point d'eau s'étalait à perte de vue avant qu'à un ou deux kilomètres la forêt ne reprenne ses droits. Une légère brume recouvrait toujours les lieux et Draco se complut face à ce paysage ésotérique avant de s'avancer et de s'asseoir sur l'herbe, au bord de l'eau.
Le sorcier s'assit et se délesta de sa paire de souliers avant de laisser ses pieds blancs barbotter dans l'eau dont le fond restait invisible Il se mit à grignoter quelques-uns de ses fruits, péché mignon de la journée, avant de sortir sa baguette et de faire quelques tours.
Il s'agissait généralement de faire pousser quelques roses blanches aux alentours et d'attirer ainsi quelques biches qui pourraient vouloir se repaître de son panier de fruits.
Malheureusement, ce ne fut pas ces majestueux animaux qui s'approchèrent de son panier d'osier mais des castors et des écureuils.
Draco laissa faire les petites créatures et malgré lui, attendit. Draco avait l'impression de passer toutes ces semaines à attendre cet instant. Avant la mort de Narcissa, il n'avait pas remarqué que ce petit rituel qu'il avait cessé de mener depuis les huit ans de son fils le soulageait autant.
L'aristocrate pouvait passer des soirées entières en ces lieux à lire, à penser, à jardiner, à parler avec le lac et à attendre. Attendre pour voir s'il finirait par apparaître. Le petit miracle. Cet éclat d'espoir et de tristesse.
Lorsque les premières étoiles apparurent dans le ciel encore bleu malgré les tâches sombres qui le dévoraient, le cerf apparut.
Et comme si c'était la première fois qu'il assistait à l'apparition du Patronus, le cœur de Draco se mit à tambouriner dans sa poitrine. L'animal aux couleurs éthérées et translucides gambadait en flottant au-dessus du sol puis de l'eau sur laquelle il se posa avec allégresse. Sur son sillage, une pluie d'étoiles d'un bleu spectral se répandit. À chacun de ses pas, un halo lumineux naissait avant de disparaître tel un mirage.
Dans un rituel familier, l'animal observa le fond de cet abîme aqueux comme s'il espérait y retrouver des êtres endormis pour toujours. Puis il fit une course autour du lac dont la brume se mêla avec ses éclats magiques.
Après cette escapade, le cerf finit par accourir vers le sorcier au bord du lac. Il ralentit sa course à quelques mètres avant de se coucher à côté de Draco, sur l'eau.
Son énorme tête était toute proche de ses membres engourdis par l'humidité et le Patronus lécha les doigts de pied du propriétaire qui sourit à ce geste. La sensation n'était pas la même qu'une véritable créature. Son toucher était semblable à une caresse réconfortante et fugace.
« Tu ne devrais pas faire ce genre de chose. Cela embarrasserait ton maître. » murmura le sorcier avant de caresser le flanc de l'animal puis de passer en douceur ses mains sur son museau, puis sur ses bois.
Par ce simple mouvement, la magie de l'autre sorcier effleura sa peau de la plus délicieuse des manières. Draco ferma les yeux quelques instants avant de se reprendre.
« Merci. Je suis certain qu'elles seraient heureuses qu'un cerf soit là pour leur rendre visite autant de fois. » souffla-t-il avant de poser son front sur celui de l'animal silencieux.
Lorsqu'il se décida enfin à lâcher prise, ne pouvant rester indéfiniment dans cet espace hors du temps, Draco se redressa et essuya ses pieds avant de se chausser. Sa surprise fut grande lorsqu'en se retournant pour dire un dernier mot au Patronus, il vit le cerf lui tendre une rose bleue translucide, coincé entre ses dents.
Draco ne savait pas comment cette étrange fleur était apparue. Il ne comprenait pas ce qu'elle signifiait mais il s'en saisit avec une lenteur fébrile, tel un voyageur assoiffé en plein milieu d'un désert sans fin. La fleur était légère dans sa main.
« Attends ! » s'écria Draco alors que l'animal allait retourner chez lui.
Le sorcier se retourna et se précipita à quelques mètres vers son rosier pour en ressortir une rose. L'unique rose rouge, anomalie de sa composition florale d'une clarté de lait. Draco revint vers l'animal et déclara le souffle court.
« Pour ton propriétaire. Nous sommes quittes. »
Le cerf se saisit de la rose rouge sang avant de disparaître dans un délitement lumineux.
Draco resta silencieux quelques instants avant d'émettre un soupir et de cacher la rose magique dans la poche de sa veste tout contre son cœur. Le sorcier ne voulait pas se poser plus de questions, il ne voulait pas penser aux mots de Richard, à deux yeux un peu trop verts et à la chaleur qui grondait à l'intérieur de son ventre.
Draco était perdu. Il erra jusqu'au manoir, l'esprit constellé de sentiments éparses et diffus alors qu'un seul nom ressortait de ce flot incompressible : Harry.
Le festival était plutôt sympathique et l'ambiance musicale de bon goût. Une bière plus que douteuse entre les mains, Ayaba suivit Zaynab et Grace qui cherchaient un spot agréable. Elles avaient chacune des verres de jus de pomme et d'orange qu'elles partageraient sans doute après avoir trouvé un endroit où s'asseoir.
Leurs mains étaient fermement enlacées lors de leur recherche et Ayaba était heureuse de voir qu'elles avaient fini par se rabibocher. La jeune femme ne savait pas ce qu'elles s'étaient dit après qu'elles lui avaient fait faux bond. Cependant, ce matin-là, elle avait dû feindre de ne pas voir les recherches internet de Grace à la recherche d'une personne qui accepterait de les marier. Elle avait dû feindre de ne pas voir les regards enflammés d'amour qu'elles s'échangeaient. Elle avait fait semblant de ne pas voir à quel point elles se traitaient chacune comme si l'autre était la reine de leur royaume.
Alors que les deux jeunes femmes s'asseyaient sur un tronc d'arbre transformé en banc de fortune, Ayaba vit deux déesses s'aimant à la folie partageant des boissons beaucoup trop chères alors qu'elles manquaient de sous. À cette image, elle éclata de rire et les rejoignit malgré leurs regards circonspects. Parfois, la sorcière rêvait de ça également. De passion. C'était une sorcière calculatrice qui savait toujours où mener sa barque pour atteindre ses objectifs. Mais elle était froide et dure aussi. Dans ses précédentes relations, on lui avait reproché d'être sur la défensive, de ne pas assez se livrer. C'était sans doute le cas. Les portes de l'amour ne semblaient pas s'ouvrir devant elle et malgré quelques expériences plus ou moins bonnes au Nigeria et en Grande-Bretagne, la jeune femme n'avait jamais vraiment voulu construire quelque chose de sérieux avec quelqu'un. Elle était occupée. Elle avait d'autres projets. Et elle était encore jeune mais la curiosité ne s'était néanmoins pas tarie. Ayaba n'arrivait même pas à imaginer le genre d'homme avec qui elle pourrait partager une partie de sa vie. Elle ne savait déjà pas si elle préfèrerait qu'il s'agisse d'une Petite-Flamme ou d'un pratiquant de magie.
Les sorciers disaient toujours que les moldus, ou les Petites-Flammes, qu'importe les termes, étaient des êtres violents, bourrus et infiniment fragiles. C'était sans doute le cas. Les Petites-Flammes de son continent étaient même plus que fragilisées, ballotées et détruites par des forces consuméristes et destructrices. Pourtant, la sorcière les avait toujours trouvés bien plus forts qu'eux, les sorciers. Ils s'accrochaient toujours. Et même dans ce tumulte qu'était l'existence, elle ne pouvait s'empêcher d'espérer que certains finiraient par brûler ce monde obscur avec la force de leur amour.
Ayaba ne pouvait s'empêcher d'y penser avant que les basses de son groupe préféré ne réveillent les environs. Trépignant d'impatience, elle se leva pour avoir une meilleure vue alors qu'un attroupement de plus en plus important se formaient.
Le groupe, composé de trois filles et trois garçons, se mit à danser sur scène tout en chantant sur des accents pop avant que le rappeur ne fasse son solo, coupant le souffle de toute l'assemblée.
C'était ce qu'Ayaba aimait le plus chez les moldus. Leur musique, quel que soit l'endroit d'où elle venait. Et leur danse. Ce que certains artistes pouvaient faire était absolument magique.
Heureuse de voir ses artistes préférés hors d'un écran numérique, Ayaba se perdit dans l'ambiance et finit par se rapprocher de la scène après avoir laissé derrière elle sa veste et certaines affaires personnelles à ses amies qui l'accompagnaient surtout pour lui faire plaisir.
Cette atmosphère, toutes les personnes qui chantaient et se déhanchaient sur des chansons connues l'enchantèrent alors qu'elle s'extasiait. Lorsque les chansons originales du groupe cessèrent et qu'ils se mirent à jouer des covers d'autres artistes, la sorcière retourna auprès de ses amies.
« Vous en avez pensé quoi ?
— C'était pas mal mais moi j'attends surtout leurs covers. Ils vont reprendre des morceaux d'Olivia Lufkin ! s'excita Grace.
— Les chansons que tu m'as fait écouter ? Bof, je suis pas fan… ajouta Zaynab.
— C'est parce que tu ne jures que par l'Afrobeats, les chansons, tradimodernes et le Kompa, c'est grave…
— C'est tout ce qui mérite un tel enjaillement désolé ! répliqua sa compagne, faussement offensée .
— Tout ce qui compte, c'est que ce soit repris par les Stars ! coupa Ayaba en roulant des yeux.
— Groupie va ! »
Les trois amies attendirent jusqu'à ce que les morceaux japonais s'échappent des enceintes. Malgré l'absence de compréhension des paroles, la voix du chanteur,les guitares et la basse vibrante furent suffisantes pour toucher Ayaba plus que nécessaire.
Son cœur se serra dans sa poitrine alors que Starless Night d'Olivia Lufkin, ce cri d'amour, cette déclaration esseulée espérant atteindre son destinataire, parvenait à ses oreilles.
La jeune femme se sentait fébrile depuis ce matin mais cette sensation ne cessait de s'expandre, culminant à cette prière, à cette confession musicale. La sorcière ne savait pas ce qu'elle avait mais elle sentait sa magie crépiter sous ses doigts. Ayaba était surprise. Elle n'avait jamais été à l'aise avec la magie sans baguette, à la grande déception de sa tante. Elle cacha ses mains dans ses poches de pantalon et se leva pour ne pas irradier par mégarde le couple à ses côtés.
« Aya, ça va ? demanda son amie d'enfance.
-Oui, j'ai juste… »
La sorcière se figea lorsqu'elle le vit. Des yeux en amande aux iris couleur miel la fixaient avec intensité et son cœur répondit à ce regard par une trépidation. Elle crut défaillir sous ce regard. Il était brûlant, déchirant. Il appartenait à un étranger, pourtant elle ne pouvait s'empêcher de le trouver familier. Son sang pulsait dans ses veines. Sa respiration s'accéléra, tout l'air qu'emmagasinaient ses poumons n'était pas suffisant.
Une pulsion inconnue la prit à la gorge. Ses mains brûlaient à cause de l'électricité et des flammes qui voulaient s'en échapper. Ayaba voulait se jeter dans les bras de cet homme qui était aussi statufié qu'elle.
Il ne fallut qu'un seul passage de son esprit en alerte pour pouvoir cartographier la silhouette de cet étrange individu. Ses yeux qui brillaient étrangement sous la lumière claire du soleil étaient posés sur un visage au nez retroussé et aux joues tachées d'éphélides. Ses cheveux en bataille et légèrement bouclés par endroit étaient d'un bleu presque irréel. Il ne portait qu'un simple tee-shirt, un jean légèrement délavé et un foulard décoloré par le temps autour du cou mais la tenue banale n'empêchait pas de deviner sa musculature fine. Un coureur. Il devait être un coureur.
Le temps semblait s'être étiré, leur rencontre se dérouler dans un espace-temps à cheval entre le réel et l'infini indescriptible. Ayaba se dit qu'il avait dû lui jeter un sort. C'était la seule chose qui pouvait expliquer l'attirance indescriptible qu'elle éprouvait face à cet homme qu'elle n'aurait jamais remarqué.
Alors que sa respiration semblait se caler sur celle de cet être, elle se demanda ce qu'il pouvait bien être. Son regard dériva sur ses lèvres fines d'où s'échappèrent dans un éclat, d'énormes canines d'un blanc pur. Les battements de son cœur se stoppèrent. Des canines, des yeux luisants, une aura étrange dans un corps sec et musculeux. Un anthropomorphe. Une lueur indescriptible traversa une fraction de secondes les yeux du jeune homme avant qu'il ne s'échappe.
Délivrée de sa transe, Ayaba comprit. Elle comprit que c'était un loup-garou et qu'elle était liée à lui. Elle se demanda si elle aurait eu la force d'échapper à son emprise si l'homme n'avait pas brisé ce contact visuel de lui-même. Puis la jeune femme prit peur. Son destin avait été scellé par une seule rencontre. Un seul regard et déjà elle n'avait plus le contrôle sur sa vie. La sorcière ne pouvait pas se résoudre à cette idée. Elle était effarée.
Ayaba crut entendre le rire hystérique d'Eshu dans sa tête. L'orisha devait bien s'amuser face à ce petit tour du destin s'il ne l'avait pas lui-même orchestré. Et contre toute attente, même la sienne, la sorcière s'effondra.
Les deux derniers jours s'étaient plutôt bien passés finalement. Jane et Henri avaient laissé de côté leurs doutes pour la cérémonie afin de profiter le plus possible des lieux. Ils avaient écumé les musées, avaient fini dans un bar pour essayé des bières artisanales sous l'impulsion du brun, avaient écumé les boutiques de comics à cause de Jane avant de manger dans d'adorables restaurants choisis par les soins de Teddy. Ils avaient passé du bon temps et ils étaient à présent dans le festival que Teddy attendait depuis des jours.
Enfin, il pourrait voir les Stars en vrai. Il les suivait depuis ses treize ans et le groupe avait diversifié ses genres mais cela restait toujours aussi intéressant à analyser et à écouter. Il y avait peut-être un peu trop de monde pour son instinct lupin mais Teddy s'en moquait alors qu'il circulait avec ses amis qui mettaient un point d'honneur à ne pas s'approcher outre mesure de la foule compacte.
La musique et les chorégraphies avaient été à la hauteur de ses espérances mais en sortant de la foule, il ne retrouva plus ses compagnons. Avec ce monde, les odeurs de cigarettes, d'alcool et de sueurs qui se mélangeaient ensemble, il était beaucoup moins aisé de les retrouver.
Teddy partit à leur recherche, prenant soin d'accrocher son foulard autour du cou. Le loup-garou aimait que son nez soit engouffré dans ce bout de tissu vieilli par le temps. Cela le calmait depuis qu'il était petit, avant même qu'il ne sache pour sa condition. Malheureusement, le soulagement habituel qui se répandait dans ses veines lorsqu'il s'appliquait à inspirer à l'intérieur n'eut pas l'effet escompté tandis qu'il continuait ses recherches.
Teddy ne savait pas pourquoi, mais il se sentait à fleur de peau. L'air semblait trop lourd et électrisant autour de lui et ses sens étaient exacerbés.
Le loup à l'intérieur se réveillait peu à peu. Il voulait surgir des tréfonds de sa conscience pour prendre le contrôle. L'air qui s'échappait de ses lèvres était de plus en plus sec alors qu'il avançait de plus en plus vite. Teddy avait l'impression de perdre peu à peu la tête alors que les sons autour de lui s'intensifiaient et que les individus devenaient de moins en moins discernables.
Retrouver son Alpha devint difficile et il se décida à envoyer un signe télépathique à son amie pour le sortir de ce bourbier. Teddy se sentait si faible.
« Teddy ? T'es où ? demanda la voix de Jane, inquiète.
—Je ne sais plus trop… Pas loin de la forêt. Je me sens mal, Alpha…
—Reste calme, on vient te chercher. » déclara d'un ton ferme Henri.
D'habitude, les jeunes loups étaient récalcitrants à l'idée d'utiliser ce lien télépathique, souhaitant chacun conserver un tant soit peu d'intimité. Les adultes disaient qu'avec l'âge, cela finirait par leur passer mais Teddy n'arrivait pas à savoir comment cela pourrait être le cas.
Alors qu'il se devait d'attendre ses amis, il se surprit à suivre ses pieds qui semblaient se mouvoir de leur propre volonté. Le lycanthrope sentait que ses canines commençaient à s'aiguiser, une envie de sang et de viande crue pulsait à l'intérieur de lui et il craignit de perdre le contrôle. Le jeune homme n'avait pas faim et pourtant il se sentait vide d'une manière qui était presque insupportable.
Ce fut au bout de quelques pas qu'il la vit. Elle. Son odeur lui montait aux narines alors qu'il s'approchait et il se figea lorsqu'il entraperçut ses mains briller. C'était une sorcière. Une magnifique sorcière. Ses mèches rouges cascadaient sur ses épaules en des tresses qui se terminaient par des perles transparentes émettant un léger bruissement semblable à un ricochet pour ses oreilles. Son léger pull orange tombait avec nonchalance sur sa peau satinée alors que son pantalon ample couvrait ses formes. Sa casquette noire juchée au-dessus de sa tête n'empêcha pas Teddy de remarquer l'attention qu'elle avait porté au maquillage de ses yeux noirs qui finirent par le fixer.
À cet instant, le souffle de Teddy se coupa. Il se perdit longtemps, trop longtemps dans cette mer d'encre. Il pouvait tout sentir. Les battements de son cœur, frénétiques, qui envoyaient du sang à l'ensemble de ses muscles moteurs pour qu'elle puisse prendre la fuite ou accourir vers lui. Mécanisme ancestral de défense qui n'avait jamais semblé plus utile qu'à cet instant. Il pouvait ressentir sa magie qui trépidait tout autour d'elle, effluves électriques qui s'échappaient des pores de sa peau d'une manière qu'il n'avait jamais observé auparavant. Il comprenait son incompréhension. Incompréhension face à ses propres réactions, son propre comportement alors qu'elle se trouvait à sa merci.
Il discernait son désir semblable au sien. Désir fugace, désir fantôme qui devait ronger ses entrailles autant que lui. Et sa peur. Sa peur légitime qui échappait à ce sentiment illogique et involontaire.
En se gorgeant de toutes ces informations, le loup à l'intérieur de lui n'avait qu'une envie. La faire sienne. Et apprendre tout ce qu'il était possible et imaginable sur cette femme.
Teddy comprit. Teddy comprit que cette sorcière était sa liée. Son âme-sœur.
Déboussolé, effaré alors qu'une tonne de questions emplissait son esprit perturbé, il fit la première chose qui pourrait le protéger de ce malaise à venir. Il prit la fuite.
