La première semaine de test débuta dans une atmosphère chargée d'excitation et de tension. Regina, vêtue de son tablier blanc impeccable, était prête à évaluer chaque candidat avec une rigueur presque implacable. Il y avait six jours au total, durant lesquels chefs, cuisiniers, et divers membres du personnel de cuisine allaient défiler dans la grande cuisine de son futur restaurant, chacun espérant gagner sa place dans cette équipe naissante.
Regina avait, au cours des semaines précédentes, déjà sélectionné et recruté l'équipe du service en salle, y compris les serveurs et les hôtes.
Le matin du premier jour, Regina se tenait aux côtés de Graham, qui lui servait de bras droit. Ils étaient tous deux concentrés sur un objectif commun : trouver les talents qui allaient porter le restaurant à la hauteur de ses ambitions.
Les premiers candidats étaient prometteurs, mais Regina, perfectionniste, n'hésitait pas à pointer du doigt les moindres erreurs. Graham, quant à lui, restait silencieux, observant attentivement chaque geste des aspirants. Il prenait des notes, posait des questions précises, et à certains moments, prenait Regina à part pour lui donner son avis.
Durant la deuxième journée, la tension monta d'un cran. Regina se montra plus exigeante, testant les candidats sur leur capacité à improviser sous pression. Ce jour-là, un jeune chef italien fit forte impression en réinterprétant une recette classique avec une touche moderne. Regina, qui n'était pas facile à impressionner, esquissa un sourire, se tournant vers Graham pour murmurer : « Il pourrait bien faire l'affaire. »
Le soir venu, épuisée par les heures de dégustation et de critiques, Regina se détendit un instant avec un verre de vin. C'est alors qu'elle trouva l'inspiration pour le nom de son restaurant. Il lui fallait quelque chose de simple mais marquant, qui reflète à la fois ses racines américaines et l'influence toscane qui commençait à s'immiscer dans sa cuisine.
Regina annonça le nom du restaurant à Graham, lors de la troisième journée : Toscafornia.
Simple, élégant, et porteur de sa signature. Graham approuva immédiatement, trouvant que le nom capturait l'essence même du projet. Un jeu de mots symbolisant la fusion de ses racines californiennes et de sa nouvelle vie toscane, devenait l'incarnation de son rêve.
Ce jour-là, les candidats furent mis à l'épreuve dans des situations plus complexes, comme la gestion d'un service complet, où chaque plat devait être parfait. Quelques-uns se démarquèrent par leur créativité, tandis que d'autres faillirent sous la pression. Regina était intransigeante, mais elle ne pouvait s'empêcher d'admirer la passion de certains.
Les épreuves devenaient de plus en plus intenses. Regina semblait infatigable, mais Graham voyait bien que la pression commençait à la ronger. Il tenta de l'apaiser, lui rappelant que le restaurant prenait forme petit à petit et que les bons éléments allaient se révéler.
Ce jour-là, un candidat fit une erreur de taille en inversant les ingrédients d'un plat. Regina, déçue, prit Graham à part et partagea ses doutes sur le choix de l'équipe. Mais il la rassura, lui rappelant que les erreurs étaient inévitables et qu'elles faisaient partie du processus d'apprentissage.
Graham, conscient de la tension grandissante, fit tout son possible pour alléger l'atmosphère. Il prenait soin de préparer les dîners, choisissant des plats simples mais savoureux, espérant ainsi offrir à Regina un répit bien mérité. Il se montrait serviable, attentif à ses moindres besoins, tout en essayant de garder une distance professionnelle, ayant compris que Regina ne cherchait pas à prolonger leur relation au-delà du travail.
Malgré tous ses efforts, Graham sentait que quelque chose échappait à Regina. Elle devenait de plus en plus difficile à satisfaire, ses exigences montaient en flèche, et ses critiques se faisaient plus acerbes. Le stress de la semaine de test semblait exacerber son caractère déjà bien trempé. Les disputes avec Graham devinrent plus fréquentes, alimentées par la fatigue et la pression.
Un soir, après une journée particulièrement épuisante, Graham décida de tenter une nouvelle approche. Il prépara un dîner avec des produits locaux soigneusement sélectionnés, espérant créer un moment de détente. Lorsque Regina rentra, il l'accueillit avec un sourire et un repas déjà prêt.
« Je sais que ça a été une semaine difficile, Regina.» Commença-t-il doucement en déposant les plats sur la table. « J'ai pensé que ça te ferait du bien de simplement te poser et profiter d'un bon repas. »
Regina, encore tendue, s'assit à contrecœur. Les plats étaient savoureux, et malgré elle, elle se détendit peu à peu. Mais au fond, elle savait que ce n'était pas Graham qui pouvait apaiser les pensées qui la tourmentaient. Les saveurs délicates lui rappelaient inévitablement Emma et les moments partagés ensemble.
Le dîner se déroula en silence, ponctué seulement par les bruits des couverts. Graham observait Regina, essayant de déchiffrer ses pensées, mais il se rendit rapidement compte qu'elle était ailleurs. Finalement, alors qu'il débarrassait la table, il osa poser la question qui le taraudait depuis des jours.
« Regina.» Commença-t-il doucement.» Je sais que tu as beaucoup sur les épaules en ce moment, mais... est-ce que tout va bien ? On dirait que quelque chose te tracasse, au-delà du restaurant. »
Regina leva les yeux vers lui, hésitant un instant avant de répondre. « Ce n'est rien, Graham. Juste... beaucoup de choses en tête.» Dit-elle d'un ton évasif.
Graham, respectant sa réserve, n'insista pas. Mais il ne pouvait s'empêcher de penser qu'il y avait quelque chose de plus, quelque chose qu'elle ne partageait pas. Peut-être une autre raison pour laquelle elle semblait si perturbée. Cependant, il savait que pousser davantage ne servirait à rien. Tout ce qu'il pouvait faire, c'était être là, en soutien, même si Regina semblait ne pas le vouloir.
Regina et Graham avaient passé la journée à observer les derniers essais des candidats. La fatigue marquait leurs traits, mais ni l'un ni l'autre n'était prêt à céder un pouce dans cette sélection qui définirait l'avenir du restaurant. Pourtant, ce soir-là, une atmosphère différente flottait dans l'air, comme si les tensions accumulées avaient enfin décidé de se dissiper.
Regina s'assit à la grande table de la cuisine, une pile de dossiers devant elle, ses yeux scrutant chaque détail des notes prises durant la semaine. Graham, vint s'asseoir en face d'elle, tenant sa propre sélection de candidats. Le silence régnait, seulement troublé par le crépitement léger du feu dans la cheminée voisine.
« Je pense que nous sommes arrivés à un point où il faut trancher, » déclara Regina en regardant les noms devant elle. Elle avait toujours eu une manière abrupte d'aborder les décisions, mais ce soir-là, sa voix était plus posée, comme si la fatigue avait adouci les bords de sa détermination.
Graham acquiesça doucement. « Oui, il est temps de finaliser tout ça. » Il feuilleta ses notes, cherchant les candidats qu'il pensait être les meilleurs pour ce projet. « On pourrait commencer par le sous-chef.» Proposa-t-il en relevant les yeux vers elle.
Regina hocha la tête. « J'aime bien Giulia. Elle est jeune, mais elle a du potentiel, et ses plats étaient techniquement impeccables. »
Graham prit un instant pour réfléchir avant de répondre. « Elle est talentueuse, c'est sûr. Mais je pense que Tommaso pourrait être un meilleur choix. Il a l'expérience, il sait comment gérer une équipe. Et puis, il a déjà travaillé dans des restaurants similaires. »
Le débat s'engagea, mais cette fois sans la tension habituelle. Regina argumentait pour la créativité et l'audace de Giulia, tandis que Graham défendait la stabilité et l'expérience de Tommaso. Les deux avaient leurs forces, et pour la première fois, ils prenaient le temps d'écouter vraiment l'autre.
« Peut-être qu'on pourrait essayer de les rencontrer une fois de plus.» Suggéra finalement Regina. « Un dernier entretien, pour voir comment ils se comportent dans une situation plus concrète. »
Graham sourit légèrement. « Bonne idée. » Il était soulagé de voir qu'ils pouvaient arriver à un compromis. « Et pour le sommelier ? »
« J'ai beaucoup aimé l'approche d'Alessandro.» Répondit Regina. « Il a une connaissance profonde des vins italiens, mais il est aussi ouvert à des associations plus audacieuses. C'est exactement ce qu'il nous faut pour ce concept qui mêle Californie et Toscane. »
« D'accord.» Répondit Graham. « Il a une vraie passion pour son métier, ça se voyait. »
Ils continuèrent ainsi pendant plus d'une heure, passant en revue chaque poste, discutant des candidats avec sérieux, mais aussi avec une nouvelle complicité qui n'existait pas en début de semaine. À mesure que la soirée avançait, les listes se réduisaient, et les choix se précisaient.
Regina se surprit à apprécier ces échanges avec Graham. Pour la première fois de la semaine, elle ne le voyait plus comme un obstacle ou un simple exécutant, mais comme un véritable partenaire dans ce projet qui lui tenait tant à cœur. Peut-être était-ce la fatigue, ou simplement le fait qu'ils commençaient enfin à se comprendre, mais elle se sentait étrangement en paix.
« Alors, on est d'accord ? « Demanda Graham en refermant son dossier, un sourire au coin des lèvres.
Regina hocha la tête, un sourire naissant sur ses lèvres également. « Oui, je pense qu'on a notre équipe. »
Ils restèrent silencieux un moment, chacun savourant cette petite victoire personnelle. Regina se leva finalement pour aller chercher une bouteille de vin dans le cellier. « Je pense que ça mérite un verre.» Dit-elle en revenant avec deux verres de cristal et une bouteille de Brunello di Montalcino.
Graham sourit plus largement cette fois, reconnaissant le geste de paix. « Excellente idée. »
Ils portèrent un toast à cette nouvelle étape franchie ensemble, puis dégustèrent le vin en silence, savourant ce moment de répit avant le tourbillon des jours à venir.
Quand Regina se leva pour ranger les dossiers, elle se tourna vers Graham, un éclat de malice dans les yeux. « Vous n'êtes pas aussi insupportable que je le pensais, Graham. »
Il éclata de rire, une vraie détente enfin visible dans son attitude. « Et vous, Regina, vous n'êtes pas aussi froide que vous aimez le faire croire. »
Elle secoua la tête, un sourire énigmatique aux lèvres. « Peut-être bien. » Puis, après une courte pause, elle ajouta : « Merci pour ce soir, Graham. C'était... plus agréable que je ne l'aurais imaginé. Tu as été d'une grande aide. Je te remercie.»
La soirée se termina sur cette note inattendue d'accord et de sérénité. Pour Regina, c'était la preuve qu'ils pouvaient travailler ensemble, malgré les difficultés et les différences. Pour Graham, c'était l'espoir que les jours à venir seraient marqués par cette même entente, car au fond, il admirait cette femme, même s'il savait que leurs chemins ne seraient jamais faciles.
Sous le ciel sombre de la Toscane, Emma se balançait doucement sur son siège à bascule, le regard perdu dans l'immensité de la nuit. Le crépuscule était tombé, enveloppant la ferme d'une tranquillité pesante. Le vent léger faisait frémir les feuilles des oliviers, et le murmure des grillons était le seul son qui accompagnait la respiration lente et rythmée de la jeune femme.
Son chat, un vieux félin au pelage noir, était lové sur ses genoux, tandis que son chien, un berger italien fidèle, reposait tranquillement à ses pieds. Elle caressait machinalement la fourrure douce du chat, son esprit vagabondant loin des préoccupations quotidiennes de la ferme. Ses pensées, malgré elle, se tournaient vers Regina.
Emma avait remarqué l'absence de la femme américaine depuis plusieurs jours, une absence qui s'était faite lourde de silence et de non-dits. Depuis leur dernière rencontre, où une complicité inattendue avait vu le jour, elle n'avait cessé de penser à Regina. La manière dont elle avait brisé ses propres défenses l'intriguait.
Le silence pesant de la nuit contrastait avec l'agitation qui régnait dans son cœur. Elle se demandait ce que faisait Regina, à quoi elle pensait, et surtout, si elle pensait à elle. Ce dernier point la troublait le plus, car elle n'avait jamais ressenti une telle connexion avec une autre personne. Pas depuis très longtemps.
Son regard se perdit dans la vallée en contrebas, où les lumières de la ville brillaient faiblement. "Regina..." Murmura-t-elle pour elle-même, son cœur se serrant légèrement à l'évocation de ce prénom.
La solitude qui habitait son quotidien s'était faite plus lourde, plus palpable. Elle avait l'habitude d'être seule, de vivre dans ce monde rural où les journées se suivaient et se ressemblaient. Mais depuis l'arrivée de Regina, quelque chose avait changé. Une attente, une promesse silencieuse d'un avenir peut-être différent, plus rempli de sens et de connexion.
Mais que voulait-elle réellement de cette femme ? Une amitié ? Plus que cela ? Elle n'en savait rien, et cette ignorance la torturait. Peut-être que la semaine de test au restaurant touchait à sa fin, peut-être que Regina allait revenir, peut-être que...
Mais elle n'avait aucune certitude. Juste l'espoir fragile que Regina franchisse à nouveau les frontières de la ferme, qu'elle vienne la voir, la chercher, la provoquer, même. Une complicité silencieuse s'était tissée entre elles, un fil invisible mais impossible à ignorer.
Elle ouvrit les yeux et scruta la nuit, comme si Regina pouvait apparaître à tout moment au bout de la route poussiéreuse menant à sa ferme. Mais il n'y avait que le silence, les ombres des arbres, et le léger balancement de son siège.
