Puisque la journée avait mal commencé et que la suite promettait, pour Stiles, d'être lourde, le voilà qui avait pris une bonne résolution : se faire plaisir jusqu'au soir. Un packaging qui contenait un départ rapide de l'appartement d'Isaac, l'achat tout sauf contrôlé de friandises au chocolat en tous genres, un rangement sommaire de son propre logement et un marathon de bons films. Ah et quand Stiles entendait « rangement », il voulait parler du fait qu'il comptait simplement débarrasser le canapé de toutes les choses inutiles qui traînaient dessus, de sorte à pouvoir s'allonger dessus sans devoir se contorsionner.
Bien sûr, il avait bien plus important à faire, comme chercher du travail. Il avait récemment opté pour un poste en librairie. Que pouvait-il y avoir de plus apaisant et reposant qu'aller et venir entre des étagères entières de livres ? Le seul point noir dans cette histoire, c'étaient les clients mais Stiles se disait qu'il pourrait s'en accommoder. Puis il savait qu'il lui faudrait renouer avec les gens un jour ou l'autre, ou au moins s'habituer à leur présence… Accepter de coexister avec eux en extérieur. Il est loin, le temps où je passais mes soirées à faire la fête, songea l'humain sans amertume aucune. Il se souvenait de la façon dont il sélectionnait les endroits où il partait s'amuser : plus il y avait de monde, mieux c'était.
Les évènements les plus marquants de sa vie avait rendu sa perception des choses bien différente : Stiles s'était du jour au lendemain mis à haïr le monde, bénir le calme et la solitude. Il exécrait les bruits forts et soudains, les visites intempestives – les visites tout court. Il n'y avait qu'Isaac pour faire partie des rares exceptions à pouvoir le déranger de jour comme de nuit… A condition qu'il n'abuse pas non plus.
Et avec le coup qu'il lui avait fait ce matin-là, il était clair qu'il devrait ramper pour se faire pardonner. Stiles lui interdirait l'accès à son appartement tant qu'il ne montrerait pas patte blanche. Disons qu'avec les années, il s'était mis à détester le fait que l'on puisse lui forcer la main pour quelque chose… L'obliger à rencontrer quelqu'un. Qu'importe qu'il s'agisse d'une leçon de morale ou non : Stiles n'aimait pas du tout cette manière de faire… D'autant plus que ce quelqu'un n'était autre que l'homme qu'il avait croisé aux toilettes du bar lorsqu'il était complètement ivre. Autant dire qu'il s'agissait d'un souvenir que Stiles préfèrerait ne pas garder en mémoire.
- Sale con, maugréa-t-il en s'affalant sur son canapé.
Il attrapa la télécommande de sa petite télévision et alluma cette dernière. Sachant fort bien que le programme télévisuel présentait rarement un très grand intérêt pour lui, il changea de canal et démarra une des quelques applications de streaming pour lesquels il avait un abonnement et zappa les différentes catégories. Il lui fallait quelque chose de simple, de léger… De drôle. Et d'absolument pas romantique. Quelque chose qui lui ferait oublier qu'il avait vomi devant un apollon et que ledit apollon l'avait vu avec la gueule de bois parce qu'ils avaient un ami en commun – en l'occurrence Isaac. Et c'était bête parce que cet homme était totalement son genre. Pas qu'il en ait un en particulier, disons… Qu'il faisait partie de ces gens qui lui tapaient tout de suite dans l'œil. Et ça suffisait pour entrer dans « son genre ». Se connaissant, Stiles faisait déjà tout ce qui était en son pouvoir pour ne pas se faire mille et uns films concernant leurs deux rencontres. En fait, il valait mieux pour lui oublier qu'elles avaient eu lieu… Puisqu'elles n'avaient mené à rien – et qu'il ne les avait même pas désirées. Pire que cela, il avait honte, et doublement. Une chose était certaine : plus jamais il n'écouterait Isaac, plus jamais il ne boirait en dehors des quatre murs de cet appartement.
Stiles corrigea sa pensée : plus jamais il ne boirait tout court.
D'ailleurs, il ne voulait plus voir la tête d'Isaac pendant un moment. Mieux : il lui refuserait l'entrée dans son appartement tant qu'il ne lui aurait pas pardonné l'affront qu'il lui avait fait – autant dire que cela prendrait des jours, peut-être une semaine.
Stiles était du genre rancunier.
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Il ne s'était pas écoulé plus de trois heures et pourtant, l'humain ouvrait la porte à son meilleur ami en soupirant. Il ne cachait pas son mécontentement de le voir, mais ne cherchait pas non plus à le renvoyer d'où il venait. Stiles savait fort bien qu'il manquait à la parole qu'il s'était fraîchement faite mais de toute façon… Rares étaient les fois où il respectait ses promesses. C'était pire lorsqu'il s'agissait d'Isaac : impossible pour lui de l'écarter de sa vie, même momentanément.
Mais ça, Stiles ne le lui avouerait jamais. Sa fierté était trop grande pour qu'il se laisse aller à étaler son côté sentimental devant cet ami ingrat – et chiant, atrocement collant.
Sincère malgré tout. Putain, râla mentalement l'hyperactif en se passant une main dans les cheveux. Il regrettait déjà de lui avoir ouvert et pourtant, Isaac n'avait encore rien dit. Il avait d'ailleurs l'air complètement neutre, le visage inexpressif. Sans doute n'avait-il pas très bien pris le fait que Stiles se soit enfui exactement dix minutes avant le départ de ce Derek, profitant que les toilettes se trouvent à l'entrée de l'appartement pour s'en aller en catimini, en prétextant une envie pressante.
Alors qu'Isaac, loup-garou de son état, avait la capacité de déceler le moindre mensonge et d'entendre ses pas fuyants ainsi que le très léger claquement de la porte.
Enfin, le fait est que Stiles ne regrettait absolument pas son geste, son départ précipité : après tout, n'était-ce pas la faute d'Isaac s'il y avait été poussé ? Isaac l'aurait prévenu, Stiles se serait sans doute un peu moins comporté comme un connard parce qu'il aurait apprécié son honnêteté. Non parce qu'il lui avait expliqué comment les choses s'étaient passées la veille, ce qui signifiait qu'il connaissait cet homme et qu'il ne l'avait pas répudié lorsqu'il était arrivé… En toute connaissance de cause. Il avait eu l'intention de mettre Stiles face à sa bêtise et ça, il n'appréciait pas. L'humain n'avait pas besoin d'un second père, mais d'un ami.
- Au moins, tu es vivant, finit par lâcher Isaac sans que l'expression figée de son visage ne change.
Stiles haussa un sourcil mais se garda de lui répondre. A la place, il se dirigea sans un mot vers la cuisine tout en sachant fort bien qu'Isaac fermerait derrière lui. Il manquait peut-être à sa parole, mais il n'avait pas la moindre envie d'en lâcher une.
- Où en sont tes candidatures ? S'enquit Isaac.
Au point mort, répondit le silence de Stiles, qui n'aimait pas parler de cela avec lui. Ou en discuter tout court. Il considérait qu'il fallait lui laisser le temps de s'habituer à l'idée qu'il devrait bientôt retourner travailler. Ce n'était pas qu'il n'en avait pas envie, simplement… Il n'avait pas l'impression d'être prêt à sortir de chez lui, faire face à des gens de manière… Régulière. Le bar avait été une exception – et une erreur. Fort heureusement, les économies au chaud sur son compte en banque lui laissaient encore un peu de temps pour se préparer psychologiquement et… Se remettre dans le bain.
Stiles s'évertua cependant à garder le silence alors qu'il lui préparait un bon café en guise d'accueil. Il lui faisait la tête, mais poliment.
Et Isaac soupira en passant une main dans ses cheveux bouclés d'un air qui perdit toute sa neutralité : il paraissait désespéré. Stiles ne lui facilitait vraiment pas la tâche. Il n'en avait clairement pas envie et devait, par ce faire, lui faire payer sa petite magouille de la matinée. Soit.
Isaac s'y attendait.
