Chapitre 1

- Severus, il est temps pour toi d'endosser ton rôle de père.

Rogue posa sa main sur le dossier d'une chaise mais ne concéda pas à s'asseoir. Il ferma les yeux pendant une demi-seconde et respira doucement, se libérant de l'angoisse qui l'avait assiégé pendant un court instant. Ces mots innocents ne l'étaient pas pour tout le monde. Un Serment Inviolable l'avait contraint à oublier qu'il était père. Il s'était surpris à penser, plusieurs fois par semaine depuis onze ans, à cette petite fille. Sa petite fille. Ses capacités d'occlumens s'étaient révélées très utiles dans ces moments-là.

- C'est impossible. Il y a forcément une autre solution.

La voix du professeur de potion était inaudible, imperceptible. Il parlait presque pour lui-même, pour se convaincre qu'il n'était toujours pas digne de chérir la petite fille qu'il avait. Pour se convaincre qu'il ne la connaissait pas pour une raison valable. Pour la protéger. De son entourage, de son train de vie, de lui, tout simplement.

- De ton vivant, il n'y a pas d'autre possibilité Severus. Onze ans se sont écoulés, tu n'es plus le même homme.

Il voyait bien la peine dans le regard de l'homme sombre qui haussait les épaules, sceptique. Severus Rogue n'avait pas changé. Il était toujours le même être intimidant, passionné par la magie noire et les potions, antipathique, sarcastique, froid. Ses aspirations, elles, avaient changé. Mais pas lui. Il était toujours le même homme dangereux, trop dangereux pour une petite fille innocente. Il la salirait de son ombre, il ferait disparaître son soleil. Il n'était pas un homme bien. Il n'était pas un père. Il n'était pas digne de l'être.

- Artemia devait commencer sa scolarité à Beauxbâtons en septembre, continua le Directeur. Elle sera tout aussi bien à Pourdlard. Elle fera sa rentrée avec Harry Potter. Elle pourrait avoir une bonne influence sur le jeune sorcier.

L'angoisse qui assaillait Severus se transforma rapidement en colère. Il se raidit et serra les poings.

- Ce n'est pas votre marionnette ! Je le suis. Je me suis engagé à protéger le garçon, à l'aider dans sa tâche. Mais n'impliquez pas Artemia. Elle ne subira pas vos manigances. Beaubâtons est une très bonne école, elle y sera très bien et en sécurité, conclut Severus.

Il eut un silence, long et pesant. Dumbledore s'avança et posa sa longue main blanche dans le dos du maître des potions, le poussant en direction de la porte.

- La famille Rosier a une influence importante en France et tu n'es pas sans connaître leurs affinités avec la magie noire. Je suis étonné, Severus, que tu ne souhaites pas être informé des associations de ta fille.

Les ongles de Severus entaillèrent sa paume tant il serrait ses poings et il faisait appel à toutes ses capacités d'occlumens pour ne pas montrer la rage qui l'envahissait. Il se savait manipulé. Désormais, sa fille, à peine dans sa vie, le serait aussi.

- Je comprends que le choix n'est pas réellement le mien, n'est-ce-pas Monsieur le Directeur ?

- La lettre du Ministère concernait le rapport d'activité magique d'Artemia. A l'âge de 3 ans, elle a coloré le chat de son école en rose. Quand les Aurors ont annulé la métamorphose, elle a recommencé. C'est une jeune fille avec beaucoup de potentiel, il ne faudrait pas qu'elle fasse de mauvaises rencontres.

Les derniers mots de Dumbledore restaient suspendus. Comme une menace. Comme un rappel. Rogue pinça les lèvres et desserra ses poings. Dumbledore n'avait pas tort. Il se dégagea de l'emprise du Directeur et avança vers la porte. Il posa la main sur la poignée en cuivre et se retourna.

- Je le répète, ce n'est pas votre marionnette. Elle ne sera pas sacrifiée pour Potter.

Il n'attendit pas de réponse de la part du Directeur et actionna la poignée. Dès qu'il entra dans la pièce et qu'il aperçut une figure enfantine, la colère qu'il avait pu ressentir disparu. Ses cheveux noirs, comme ceux de son père, étaient légèrement bouclés et lui tombaient en dessous des épaules. Elle ne semblait pas l'avoir entendu puisqu'elle continuait à élever une balle dans les airs. Il tendit la main et lança un sortilège d'attraction informulé. La balle changea de trajectoire et atterrit dans la grande main de l'homme. La fillette, surprise, se retourna, suivant la balle des yeux. Elle se figea. Comme lui venait de se figer.

Artemia avait un visage fin, malgré des traits masculins qu'elle tenait de son père. Elle avait une mâchoire plutôt carrée mais adoucie par de jolies pommettes. Elle avait un nez proéminent qui était oublié lorsque l'on croisait ses beaux yeux bleus. Ses cheveux noirs contrastaient avec la blancheur de sa peau si bien qu'elle paraissait extrêmement pale. Artemia fronça les sourcils face à l'inspection dont elle était soumise et se leva. Elle n'était pas très grande pour son âge ni très grosse non plus. Elle était jolie, simple. Elle se tenait droite, le menton haut, la poitrine en avant montrant ainsi qu'elle avait reçu une éducation convenable. Sa tenue, elle aussi, attestait que la fillette venait d'une bonne famille. Severus était certain qu'elle était la plus jolie fille de toute sa lignée.

- Bonjour, commença-t-elle, la voix douce et contrôlée.

Si elle était affectée par la rencontre avec son père, elle ne le montrait pas. Severus répondit d'un signe de tête avant de tendre la balle, tout en jugeant la réaction de sa fille. Elle avança confiante et s'arrêta devant lui. Elle hésita quelques secondes avant d'attraper l'objet. Elle chercha son regard et il plongea dans ses yeux remplis d'eau et de tristesse. Elle se retourna ensuite et s'assit sur le fauteuil qui trônait au centre de la pièce. Artemia tendit sa paume vers le haut, libérant la balle de sa petite emprise qui s'éleva de nouveau dans les airs.

Severus admira la scène et le contrôle dont faisait preuve sa fille. La magie chez les sorciers de moins de onze ans était instable, incontrôlable, souvent trop faible pour se manifester sans baguette. Et pourtant, Artemia était assise, parfaitement calme, à faire léviter un objet à sa guise. Il resta quelques minutes ainsi, dans l'entrée de la porte, en attendant de trouver les bons mots, les bons gestes. C'était une des rares fois où le sorcier ne savait que faire.

Il s'approcha du fauteuil où la petite était assise et se posa sur le siège près d'elle. Ce geste ne sembla pas la perturber puisqu'elle continuait à jouer avec sa balle.

- Savez-vous qui je suis ?

La balle frétilla légèrement puis retomba dans la paume de la petite fille qui referma ses doigts autour. Elle inspira légèrement avant de se concentrer sur l'homme à ses côtés. Elle admira son visage cireux, ses deux orbites si sombres qu'elles en étaient effrayantes, son large nez, ses fines lèvres et ses cheveux gras qui tombaient sur ses épaules.

- Severus Rogue, affirma-t-elle dans un souffle.

Elle continua à le regarder impassiblement, étant le parfait reflet de son père. Jugeant qu'il ne rajouterait rien, elle se reconcentra sur sa balle.

- Et ?

La fillette soupira et tourna la tête, un léger éclat de colère apparent dans ses yeux. Elle n'aimait pas l'homme devant elle. Il semblait sombre et effrayant, tout vêtu de noir. Elle avait rêvé d'un père chaleureux, drôle à l'image de sa maman ou de son beau-père. Elle devait admettre qu'en le voyant arriver, elle avait été déçue. Elle culpabilisait d'avoir cette pensée.

- Apparemment mon géniteur.

Severus fronça les sourcils face à cette petite qui ne semblait pas vouloir lui faciliter la tâche.

- La transmission du nez semble dominante, ajouta-t-elle avant de se retourner.

Elle était surprenante, un peu déconcertante même. Trop curieuse pour son propre bien, par moment. A sept ans, elle avait demandé pourquoi elle avait un nez bossu parce que tous ses camarades moldus s'amusaient à la comparer à une sorcière. Elle savait qu'elle était une sorcière mais elle s'interrogeait si tous les sorciers avait le même nez qu'elle. Sa mère n'avait pas eu le temps de répondre et Edern lui avait promis de lui expliquer plus tard. C'était finalement Anne, l'amie de sa maman, qui avait pris la petite fille sur ses genoux et lui avait expliqué qu'elle avait hérité de la moitié du patrimoine génétique de ses parents. Elle lui avait expliqué pourquoi elle avait les yeux bleus, pourquoi elle avait les cheveux bouclés mais pas châtain comme sa mère. Après cette découverte, Artémia avait scruté chaque homme aux cheveux noirs, espérant, un jour, trouver son père dans la foule.

Un nouveau silence s'installa. Des mots, des questions, des phrases restaient suspendus dans les airs sans qu'aucun des deux n'ose les prononcer. Après de longues minutes, la balle roula au sol et la jeune fille se tourna entièrement vers Severus. Son visage avait gagné en couleur, comme si elle retenait un feu qui la ravageait de l'intérieur.

- Est-ce que vous vous souvenez de moi ? Est-ce que vous avez pensé à moi ?

Cette dernière phrase était presque un chuchotement et la lèvre inférieure d'Artemia tremblait à l'idée de la réponse. Severus inspira. Il savait, il sentait, que ce moment était crucial. Il s'efforçait de paraître ouvert. Il s'obligeait à répondre aux questions de la petite avec sincérité. Elle avait le droit de savoir. Il voulait qu'elle sache. Qu'elle comprenne. Qu'elle le comprenne. Mais il ne pouvait pas. Il ne pouvait pas tout lui dire. Elle ne pouvait pas comprendre. C'était une enfant. Le poids dans son estomac s'alourdit davantage. Il n'y arriverait pas.

- Bien sûr, Artemia. Très souvent.

Artemia parue soulagée et satisfaite de la maigre réponse. Elle savait que sa maman avait quitté son père à cause de la guerre et qu'elle lui avait fait promettre de ne pas les retrouver. Quand sa maman lui avait expliqué cette histoire, Artemia n'avait plus voulu lui parler. Elle n'avait pas compris, une partie d'elle ne comprenait toujours pas pourquoi elle l'avait privé de son père.

- Moi aussi, elle répondit simplement en baissant les yeux.

Severus avala difficilement sa salive.

- J'aurais aimé vous connaître plus tôt et dans d'autres circonstances, il confessa difficilement.

C'était un changement pour lui. Il avait vécu avec Artemia seulement quelques semaines avant que le bébé qu'elle était et sa mère disparaissent. Sa vie allait être bouleversée. Mais le changement devait être d'autant plus important pour la jeune fille. Elle avait perdu sa mère, son beau-père, sa maison, ses repères.

- Je sais que vous ne pouviez pas. Artemia marqua une pause avant de continuer. Maman m'a raconté que c'était le début de la guerre, qu'elle était en Angleterre seulement pour un stage, que vous aviez une position dangereuse et qu'elle ne pouvait pas vous faire confiance.

Sur ces derniers mots, Artemia fixa l'homme sombre devant elle. Severus dut reconnaître le courage de sa fille. Il se doutait que ce n'était pas des mots évidents à dire. Ils n'étaient pas évidents à entendre de la bouche de sa fille. Hildegarde avait donné suffisamment d'informations pour satisfaire la curiosité d'Artemia mais pas assez pour décrire l'homme qu'était réellement Severus Rogue. Elle ne lui avait pas fait croire à une histoire d'amour. C'était l'histoire de deux êtres fascinés par la magie qui passaient leurs journées à échanger leurs théories. Une histoire confortable, agréable mais pas une histoire d'amour. Leur fascination n'était pas la même. La même passion nourrissait des ambitions différentes. Celle de Severus était différente, incertaine. Noire. Hildegarde ne lui avait pas raconté que seulement quelques jours après la naissance d'Artemia, il s'était laissé marqué de la pire des manières, qu'il avait du attaquer des moldus pour faire parti du groupe. En acceptant la marque, il avait condamné sa fille à une vie d'horreur, de préjugés et de privilèges. Hildegarde ne pouvait concevoir la vie de cette façon. Lui non plus désormais.

- Vous avez les mêmes yeux que votre mère, déclara seulement Severus incapable de trouver une autre issue à cette discussion culpabilisante.

Artémia sourit doucement et baissa la tête, gênée par la remarque.

- On me le dit souvent maintenant je sais d'où vient le reste.

Severus hocha discrètement la tête et la pièce tomba dans un nouveau silence. Artemia leva la tête et hésita quelques secondes avant de parler.

- Et maintenant ?

Severus n'avait pas de réponse. Il y avait tant de chose à revoir, à réévaluer. Comme beaucoup d'autres sorciers, il était persuadé que Voldemort n'avait pas disparu, que la guerre n'était pas terminée. Son rôle serait compliqué. Il n'arrivait pas à imaginer une issue favorable sans impliquer sa fille. Le poids sur sa poitrine n'allait pas s'alléger.

- Nous allons dans mes quartiers. Avant ça, il y a des formalités à régler auprès du Directeur.

Artemia leva les yeux au ciel et croisa les bras sur sa poitrine.

- Je voulais demander : Maintenant, est-ce que je peux vous faire confiance ?

La question le surprit et resta sans réponse pendant de longues secondes. Sa fille n'était clairement pas comme les autres imbéciles de onze ans qu'il avait pu croiser pendant ses années de professeur. Elle était calme, réfléchie.

- J'ai appris de mes erreurs.

La fillette ne répondit pas, pensant que le professeur détaillerait sa pensée. Voyant qu'il ne le faisait pas, elle ne put s'empêcher de demander des détails.

- C'est à dire ?

- C'est à dire que je pourrais confier ma vie à ce garçon, Miss Rogue.

Severus et sa fille se retournèrent, surpris, de voir le Directeur dans l'encadrement de la porte. Il sourit, ses yeux malicieux brillant de complaisance.

- Je ne vous entendais plus. J'ai cru, pardonne moi Severus, que ta fille avait eu raison de toi.

Severus leva les yeux au ciel, alors que sa fille souriait légèrement. Son visage rayonnait doucement, sa peau blanche reflétait les rayons qui traversaient la fenêtre en ogive de la pièce. Ses petits yeux se plissaient, tandis que sa pupille s'ouvrait davantage à la lumière. Elle cachait sa bouche par sa fine main mais son rire carillonnait dans toute la pièce, la réchauffant instantanément. Cette chaleur lui avait tellement manqué, davantage que ce qu'il voulait encore l'admettre.