Chapitre 2

Artemia patienta de longues minutes devant la gargouille du bureau directorial. Il régnait à Poudlard, dans ce grand château, une ambiance étrange. Elle avait senti ses poils s'hérisser dès qu'elle avait mis un pied dans l'enceinte. Elle n'avait jamais été dans un lieu où la magie était si présente qu'elle en était presque palpable. Elle avança de quelques pas, consciente des yeux inquisiteurs des nombreux tableaux dans les couloirs et regarda par la fenêtre la plus proche. Elle laissa s'échapper un souffle qu'elle retenait depuis qu'Anne lui avait annoncé la nouvelle. Les jours avaient défilé si vite depuis. L'explosion avait tout détruit. Même le corps de sa maman. Elle n'avait pas pu se blottir contre elle, lui faire ses adieux. Artemia sentit les larmes envahir ses yeux. Elle les effaça du bout de sa manche. Sa maman ne lui disait toujours « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Artemia se rattachait à ses mots. Sa maman ne pouvait pas avoir disparue sans raison. Elle l'espérait. Elle espérait avoir perdu une maman pour trouver un papa. Mais après l'avoir rencontré, elle avait des doutes.

Elle entendit la gargouille laisser place à son père et elle revint sur ses pas. Il accrocha son regard et ouvrit la bouche. Aucun son ne sortit. Elle fronça les sourcils. Il détourna le regard.

- Je sais que vous deviez commencer votre scolarité à Beauxbâtons mais nous avons jugé que Poudlard était plus adapté à la situation, annonça-t-il avec un ton qui ne laissait place à la discussion.

Elle ne put contenir sa déception. Elle pensa à toutes les histoires de Beauxbâtons que sa maman lui avait raconté. Elle n'allait pas pouvoir traverser les mêmes couloirs, s'assoir dans les mêmes classes, partager les traditions qu'elle avait pu vivre. Elle avala sa salive difficilement, serra les dents et acquiesça finalement. Elle ne se sentait pas capable de parler et d'évoquer le lien qui l'unissait avec sa maman. Severus lui proposa de visiter le château et elle accepta d'un hochement de tête. Il avança dans différents couloirs, indiqua des salles de classe puis s'arrêta devant des sabliers géants. Il lui expliqua le fonctionnement de l'école et des quatre Maisons. Pour la première fois depuis le début de la visite, Artemia posa une question.

- Vous étiez dans quelle Maison ? Elle demanda d'une voix douce et réellement intéressée.

- J'ai passé ma scolarité à Serpentard et je suis le Directeur de cette Maison.

Elle leva la tête et observa les bannières des Maisons. Un lion. Un aigle. Un serpent. Un blaireau. Elle ne savait pas qui elle était. Ce qu'elle aimerait être.

- Je serai probablement répartie à Serpentard alors ?

- Certains membres d'une même famille sont répartis dans la même Maison mais ce n'est pas une règle. Le Choixpeau vous envoie dans la Maison qui permettra d'exploiter au mieux votre potentiel.

Elle hocha la tête. Severus hésita et tourna les talons. Il s'arrêta devant un mur en brique et passa la main dans la gueule d'une tête de serpent en pierre. Une porte apparut, il l'ouvrit et invita Artemia à rentrer dans l'antichambre. Elle avança dans la pièce centrale pour découvrir un salon avec une cheminée, un canapé en cuir et une bibliothèque qui souffrait sous le poids des ouvrages. Une petite porte en chêne avait attiré son regard. Severus, toujours dans l'observation, ne put s'empêcher d'ajouter.

- Cette porte s'ouvre sur mon bureau et donne accès à ma salle de classe.

La jeune fille hocha la tête et fit un pas en avant.

- Qu'est-ce que vous enseignez ?

- Les potions, il déclara simplement.

Elle n'ajouta rien et avança jusqu'à la fenêtre enchantée. Severus était déconcerté par cette petite fille qui ne laissait rien paraître. Elle posait peu de questions et les réponses ne semblaient pas l'intéresser.

- Votre chambre est juste ici. Il lui indiqua une porte de l'autre côté de la pièce. Dumbledore a demandé au Château de la rajouter. Vos affaires doivent déjà s'y trouver.

- Vous vivez ici ? Elle demanda avec de la surprise dans la voix.

- Je vis ici onze mois de l'année.

Elle ne lui demanda pas où il vivait le reste du temps. Peut-être qu'il voyageait. Peut-être qu'il visitait sa famille.

- Vous vivez seul.

Ce n'était pas une question et son père ne prit même pas la peine de répondre. Tout était à sa place. Il y avait une seule autre porte que celle supposée être sa chambre, pas de photo de famille. Cet homme, son père, semblait être un homme austère et solitaire dont le seul plaisir était la lecture. Son idylle, son père parfait, la compensation qu'il devait représenter n'étaient qu'un rêve. Le poids sur sa poitrine s'amplifia.

- Je peux me retirer dans ma chambre ?

Artemia n'attendit pas la réponse qu'elle se faufila dans la pièce et ferma la porte derrière elle. Elle se laissa glisser le long du mur et serra ses jambes contre elle. Ce n'était pas sa chambre. Elle n'était pas chez elle. Rien ne se passait comme prévu. Son cœur lui faisait mal, son estomac avait été écrasé par un hippogriffe, son cerveau ne s'arrêtait pas de tourner en rond. Elle ne voulait pas être ici. Pas avec lui. Les larmes glissèrent sur ses joues et lui brulèrent la peau.

ooo

Severus observa la jeune fille disparaître dans sa chambre et resta quelques minutes debout, seul, devant la porte. En quelques heures sa vie venait de prendre une autre direction. Il n'était plus seulement responsable de lui-même mais aussi d'une petite fille désormais. Ses actions auraient des répercussions sur elle. Sa présence au château ne lui faciliterait pas la vie. Et inversement. Artemia pouvait tout aussi rendre sa Tâche compliquée. Il ne pouvait pas lui demander de jouer un double jeu. Ce n'était pas l'enfance qu'il lui souhaitait.

Il se pinça l'arête du nez, se servit un verre de scotch avant de se laisser tomber dans son canapé. Il avala une gorgée du liquide ambré et la brûlure dans sa gorge lui aiguisa les sens. Il était conscient des solutions qui s'offraient à lui. Dumbledore lui avait soufflé la dernière. « Il y a des sacrifices à faire pour le Bien commun. » C'était simple pour le vieil homme et son échiquier géant. Ils n'étaient que des pions. Severus n'avait jamais contesté quand il s'agissait de son propre malheur. Il le méritait. Il l'avait cherché. Il avait fait des erreurs et c'était le prix à payer. Mais cette petite fille ne méritait pas une enfance malheureuse. Il n'avait pas grand-chose à offrir mais le peu qu'il pouvait lui apporter ne servirait pas la Cause. Severus se devait de rester le ténébreux Maître des Potions, Directeur de Serpentard, détesté des Gryffondors dont l'allégeance au Bien était remise en doute à chacun de ses gestes. Artemia devait trouver sa place dans sa vie. Il ne pouvait pas se permettre de changer. Il ne savait même pas s'il en était capable. Ce rôle, son rôle lui collait trop bien à la peau. Il reprit une gorgée d'alcool et soupira. Il espérait qu'Artemia s'intègre parfaitement au tableau de sa vie. Il ne lui avait pas dit mais il espérait qu'elle soit répartie à Serpentard. Les probabilités que le Choixpeau l'envoie dans cette maison étaient importantes. Il se souvenait que Hildegarde était une passionnée de savoir, prête à tout pour parvenir à ses moyens. Elle l'avait bien démontré avec son Serment Inviolable qui empêchait même Severus de mentionner le nom de sa fille. Elle avait protégé Artemia comme lui-même n'aurait été capable de le faire. C'était Serpentard ou Serdaigle, il en était certain.

Il entendit la porte derrière lui s'ouvrir. Il vida son verre et se leva. La petite fille devant lui ne semblait plus être la même. Il eut un pincement au cœur. Son visage était abimé par les larmes et elle paraissait fragile, prête à se briser. Il s'écarta du canapé, lui fit signe de s'installer et fit apparaître une théière fumante en un claquement de doigts. Il aurait bien agrémenté son thé d'un philtre calmant pour soulager ses tourments. Il métamorphosa ensuite un coussin en fauteuil et se posa dessus. Artemia tenait sa tasse dans les mains, les yeux rivés dessus. Un nouveau silence s'installa.

- Je ne pourrais pas vous emmener acheter vos fournitures sur le Chemin de Traverse, Severus déclara la voix rauque.

Artemia releva les yeux et fronça les sourcils. Severus continua, espérant obtenir une réaction de la jeune fille.

- Le professeur McGonagall, votre professeur de Métamorphose, doit s'y rendre dans quelques jours, elle vous accompagnera.

Elle hocha la tête et se replongea dans son thé. Il soupira. Il ne savait pas comment briser ce silence pesant qui envahissait la pièce et les écrasait. La discussion dans le bureau du Directeur lui avait permis de découvrir l'audace et l'assurance dont Artemia faisait preuve. Depuis, elle ne laissait rien paraître. Mais il se doutait qu'elle parlerait quand elle en aurait besoin, quand elle en aurait envie. Il n'allait pas la forcer.

Après plusieurs minutes sans un mot, Severus se leva. Il avait du travail et il perdait son temps. Il se dirigea vers la porte de son bureau.

- Je serai dans mon bureau, il déclara simplement. Ma porte reste ouverte.

Il sentit le regard de la jeune fille le suivre et il fut soulagé lorsque les murs le camoufler. Il contourna son bureau et s'installa dans son fauteuil. Au bout de quelques minutes, il entendit des pas timides se rapprocher de son bureau. Elle passa la tête dans l'encadrement de la porte.

- J'ai un lapin comme animal de compagnie. Elle patienta quelques secondes avant de continuer. Il n'est pas dans ma chambre… Savez-vous où il pourrait se trouver ?

Severus esquissa un sourire et attrapa sa baguette.

- Accio lapin d'Artemia !

Quelques secondes plus tard, un lapin gris et blanc glissa sur le bureau du professeur avec un regard effarouché. Artemia accourut dans la pièce et s'empara de l'animal pour le déposer dans ses bras. Severus l'observa cajoler son lapin avec tendresse. Ses traits semblaient se détendre à chaque caresse.

- Comment s'appelle la boule de poil ?

- Il s'appelle Holly, je l'ai depuis que j'ai sept ans, elle lui expliqua. Il est adorable n'est-ce pas ?

Elle lui tendit le lapin qui, comme lui, ne souhaitait pas être dans cette situation. Il fit l'effort de lui toucher une oreille.

- Il ferait un bon ingrédient de potions, s'amusa-t-il.

Artemia rapprocha l'animal près d'elle, s'éloigna du bureau et libéra le lapin au sol.

- Allez Holly, va manger les livres du Monsieur.

Elle lui sourit ironiquement et disparut de sa vision. Severus ne savait plus s'il devait se méfier davantage du lapin ou de sa fille.