Chapitre 7
- Miss Rogue, un mot je vous prie.
La voix froide et autoritaire du professeur Rogue traversa la salle comme le ferait une danceuse, élégamment et sans un bruit. Artemia se raidit alors qu'elle rangeait les derniers ingrédients dans l'armoire. Elle se retourna et lança un coup d'œil à Hermione qui la regardait, à la fois préoccupée et soucieuse. Elle s'assit à sa place, sentant à nouveau la boule dans son estomac. Il y avait maintenant trois semaines qu'elle avait confronté son père. Il ne lui adressait jamais la parole en classe, évitait toujours ses yeux bleus et contournait souvent son chaudron. Au début, Artemia avait fait comme si ce comportement ne l'affectait pas. Mais ces derniers jours, elle éprouvait plus de difficultés à l'accepter. Elle voyait ses camarades recevoir des hiboux et ça la rendait profondément triste. Et seule. Elle avait honte de l'admettre mais sa maman lui manquait. Elle aurait voulu se blottir dans son écharpe pour avoir son odeur et ressentir le réconfort que sa maman pouvait lui apporter.
Severus s'approcha de sa table, doucement, faisant onduler sa cape derrière lui, tel un serpent noir fixant sa proie. Artemia leva la tête pour admirer son visage, espérant y trouver un indice quant à l'issue de leur rencontre. Il était blanc, pâle, ses lèvres fines soudées. Même ses yeux n'indiquaient rien. Il s'arrêta à un pas d'elle et croisa les bras sur sa poitrine, la faible lumière des chandeliers n'éclairant que la moitié de son visage. Il ne dit rien pendant plusieurs minutes la scrutant simplement.
Elle n'avait rien à se reprocher. Depuis son écart en cours de Vol, elle s'était faite discrète. Elle lisait un livre quand le cours ne l'intéressait pas, elle ne répondait pas aux professeurs, elle faisait ses devoirs. Elle détestait chaque moment qu'elle passait à Poudlard sauf quand elle était avec Hermione, Fred ou Georges.
- Il se répand le murmure, en salle des professeurs, qu'un élève de Première Année serait toujours incapable d'effectuer la moindre métamorphose...
Le professeur Rogue laissait les mots lui échapper doucement et affectueusement, comme s'il berçait un nouveau-né. Artémia releva la tête inspirant au même instant une bouffée d'air. Il était vrai que même après les conseils de son professeur, son allumette n'avait pas bougé d'un millimètre. Elle était la seule dans ce cas-là. Hermione était désormais capable de varier les tailles et le diamètre et même Neville après trois coups de baguette obtenait de bons résultats. Elle maudit McGonagall d'avoir, une nouvelle fois, tout raconté à son père.
- A tel point que le professeur McGonagall serait désespérée.
Il la regardait différemment maintenant. Il l'étudiait. Il la transperçait de ses yeux sans fond. Mais pourtant, il était toujours autant impassible.
- Sauriez-vous qui est cet élève ?
Artemia se mordit la lèvre inférieure, baissa les yeux et ne répondit pas. Elle ne savait pas pourquoi son père s'acharnait à lui rappeler ses défaites.
- Non ? C'est pourtant un Gryffondor.
La jeune fille ne bougea pas, gardant le visage dans l'ombre du regard de son père. Elle ne voulait pas qu'il voit comme elle était blessée par ce qu'il lui disait. Il ne lui reprochait rien à l'instant, mais il était un Serpentard. Il savait que la morsure du serpent n'était pas la plus douloureuse, le venin qui brûlait sur son passage chacune des veines était pire.
- Londubat était le parfait candidat. Imaginez ma surprise lorsque j'ai appris que l'incapable portait mon nom.
Ses mots n'étaient plus des murmures. Ce n'étaient plus des caresses qui glissaient sur la peau. C'étaient des lames pointues tranchant l'épiderme comme une vulgaire viande. Artémia aurait voulu lever la tête et répondre qu'elle n'était pas une incapable, parce qu'elle n'était pas une incapable. Du moins, pas totalement. Mais elle n'avait pas le droit, elle ne devait rien dire, rien contester. C'était la règle dans le Monde des Sorciers.
- Qu'avais-je exigé concernant votre éducation ?
La jeune fille avala sa salive avant de lever les yeux et de rencontrer le regard dur de son père.
- E, déclara-t-elle simplement.
Pour le moment, elle remplissait sa part du contrat.
- Seriez-vous aussi incapable de formuler une phrase correcte ? Rétorqua-t-il alors qu'il levait un sourcil interrogateur. Artémia se mordit la lèvre une nouvelle fois et reformula, la colère faisant office de confiance.
- Vous avez demandé à ce que j'ai une moyenne équivalente à Effort Exceptionnel.
- Pensez-vous que ce serez encore possible avec un Troll en métamorphose ?
- Non monsieur.
La jeune fille baissa la tête, une nouvelle fois, tandis qu'elle sentait le regard de son père peser sur elle.
- Jusqu'ici vos résultats étaient...acceptables. Pourriez-vous m'expliquer pourquoi vous n'êtes pas capable d'en faire autant dans cette matière ?
Artémia ne put s'empêcher de lever les yeux au ciel. Il y avait seulement en Potion où sa moyenne n'était pas d'Optimal concernant ses travaux écrits.
- Apparemment, le même problème que vous aviez à mon âge.
Severus fronça les sourcils, retrouvant petit à petit la fille impulsive qu'il connaissait.
- Mais encore ?
- McGonagall...
- Le professeur McGonagall, Miss Rogue, réprimanda-t-il de son ton autoritaire.
- Le professeur McGonagall m'a dit que nous avions le même problème, que j'étais trop mécanique... Elle m'a dit que ce n'était pas un problème de prononciation ou de mouvement de baguette, mais que lorsque je voulais transformer mon allumette, il ne fallait pas que je pense à l'aiguille. Je ne comprends pas. Pourtant, je vous assure que j'essaie !
Alors qu'elle parlait, Artemia remarqua le léger rictus qu'arborait son père. Elle détestait qu'il se moque d'elle alors qu'elle lui exprimait une de ses faiblesses. Il ne répondit pas aussitôt et retourna à son bureau, sans un mot. Artemia le regarda s'éloigner, abattue. Le professeur de métamorphose lui avait dit que son père pourrait l'aider. Elle savait qu'il était probablement le seul à pouvoir l'aider. Elle avait tout essayé. Il s'approcha d'elle, un parchemin et une plume à la main et la posa devant elle.
- Dessinez l'allumette.
Il tendit la plume en direction de sa fille. Elle le considéra quelques secondes puis avança doucement sa main pour attraper l'objet. Elle étudia les traits de son père s'assurant qu'elle n'avait pas mal interprété sa demande et esquissa rapidement une allumette.
- Trouvez-vous que cette chose ressemble à une allumette ? Demanda-t-il dédaigneusement.
Elle hocha négativement de la tête avant d'ajouter.
- Je n'ai pas de modèle…
- Vous savez à quoi ressemble une allumette, vous n'avez pas besoin de modèle. Arrangez-moi votre dessin, ordonna le professeur.
ooo
Il savait ce que pouvait ressentir sa fille, il l'avait lui-même ressenti. Cette frustration, cette haine devant l'échec. Elle était fière et manipulatrice, il l'avait découverte lors de sa retenue. Elle l'avait surprise d'ailleurs. Elle était entêtée ou résistante, tout dépendait du point de vue. Il s'était haï, détesté de la voir ainsi se battre contre elle-même et contre lui. Il ne savait toujours pas comment lui parler. Les professeurs, pour la plupart, parlaient de sa fille avec éloge. Minerva ne cessait de vendre les particularités de sa fille. Lui était peut-être le moins informé de tous. Il ne savait rien sur sa fille. Il avait remarqué qu'elle était toujours avec la Gryffondor-Je-Sais-Tout.
- Ça ne ressemble toujours pas à une allumette, constata-t-il.
Il essayait de ne pas être acerbe pour ne pas fermer la conversation. Ce n'était pas contre sa nature.
- Alors je ne sais pas dessiner une allumette !
Il avait aussi remarqué qu'elle avait un tempérament de feu.
- Vous ne dessinez pas une allumette. Ceci est un ridicule bout de bois dont l'extrémité est rouge.
- Soit la définition d'une allumette.
Artemia croisa les bras sur sa poitrine lâchant la plume sur le parchemin. Elle ne comprenait pas pourquoi son père lui faisait dessiner une allumette.
- Vos manières, articula Rogue en regardant sévèrement sa fille.
Il attrapa la plume et dessina, élégamment, une allumette à côté de celle de sa fille. Il y avait des dizaines de différences entre les deux dessins. Il sentait le regard de sa fille glisser sur lui, il avait l'habitude de se sentir épié de cette manière.
- Que voyez-vous ?
- Un beau dessin d'allumette, s'amusa-t-elle légèrement.
Il ne réagit pas et retourna la plume dans la main de la jeune fille.
- Quelles sont les différences entre nos dessins ?
Elle prit quelques secondes pour répondre.
- La perspective, l'ombre, les détails dans le bois puis la surface lisse du bout rouge.
- Des détails, nous sommes d'accord ?
Artémia acquiesça, tout en retournant son attention sur son père.
- Chaque personne a son propre moyen de pensée. Chacun a un cerveau qui fonctionne différemment. Les parties de notre cerveau sont exploités différemment selon notre pensée. Dans votre cas, vous êtes habituées à remarquer les détails, à percevoir les subtilités donc. C'est ainsi que votre cerveau fonctionne.
Les yeux de la jeune fille s'illuminèrent. Elle semblait comprendre ce qu'il voulait dire.
- Quand vous voulez métamorphoser votre allumette, vous vous contentez d'imaginer un bout de bois avec du rouge. C'est une image incorrecte pour votre cerveau. Lorsqu'il imagine une allumette, il voit les entailles dans le bois, il voit l'ombre sur la table et trois de ses côtés.
Il s'arrêta un instant, considéra sa fille qui buvait chacune de ses paroles. Il ne savait pas si elle comprenait ce qu'il voulait dire. Sa fille présentait peut-être la même perception que lui mais elle était une Gryffondor une impulsive et caractérielle Gryffondor tandis qu'il était un Serpentard rusé. Elle pouvait très bien être stupide comme tous les enfants à qui il essayait d'instruire quoique ce soit dans leurs sales petite têtes. Sa fille ne faisait peut-être pas exception.
- Votre magie ne peut exploiter quelque chose que votre cerveau ne conçoit pas.
La bouche de la jeune fille s'ouvrit et se referma, un éclat dans les yeux.
- Donc ce genre d'allumette n'existe pas pour moi, c'est pour ça que rien ne se passe ! Ça veut dire que l'on ne peut pas métamorphoser un objet que l'on n'a jamais vu ?
- C'est exact, ajouta-t-il un demi sourire sur les lèvres.
Artémia attrapa le parchemin et dessina à nouveau une allumette, fermant les yeux, pour imaginer au mieux chaque détail. Après quelques minutes, elle releva la tête.
- Pourquoi dans ce cas, la plupart des élèves réussissent leurs métamorphoses en pensant à un petit bâton avec un bout rouge ?
Severus ne prit pas la peine de méditer sa réponse comme il savait si bien le faire.
- La plupart de vos camarades n'ont pas ces subtilités. La vision simpliste qu'ils ont de l'allumette est le reflet de leur esprit.
ooo
Artemia sourit à la réponse de son père et retourna à son dessin. Le professeur s'éloigna, pour retourner à son bureau et Artemia se surprit à expirer l'air qu'elle avait gardé dans ses poumons.
- Dessinez une aiguille. Vous pourrez ensuite essayer la métamorphose.
Il attrapa une plume et la trempa dans l'encrier avant de retourner à ses corrections. Artémia le contempla quelques instants et se concentra sur l'aiguille de papier qu'elle dessinait. Elle n'était décidément pas douée dans ce domaine. Satisfaite, elle fouilla dans son sac et en ressortit sa baguette et une boite d'allumette. Elle fit glisser le carton et se saisit du maudit bout de bois entre son pouce et son index. Elle le posa sur sa table et ferma les yeux. Dans un premier temps, elle était là, dans la salle de classe, le froid des cachots hérissant ses poils, le bruit de la plume crissant à ses oreilles, touchant la finesse de sa baguette. Puis elle ne l'était plus. Elle était coupée du monde. Ses respirations contrôlées apaisaient ses pensées, organisaient son esprit. Rapidement, ses dessins s'imposèrent dans sa tête. Elle pouvait sentir la rugosité de l'allumette et voir briller l'acier de l'aiguille.
- Acus Lumina, murmura-t-elle du bout des lèvres.
Elle tourna son poignet élégamment complétant le sortilège. Elle sut qu'elle avait réussi. Il y avait des avantages à se fermer ainsi du monde extérieur, à écouter les sons de son corps. Elle ressentait chaque perturbation. Le cœur frappait et se remplissait puis il frappait et se vidait. Le sang avançait, pas à pas, comme le ferait un cortège militaire. Ainsi, quand chaque cellule était parcourue d'un courant électrique encore plus rapide que le ferait la transmission neuronale, c'était une chose qui ne passait pas inaperçue. C'était presque douloureux. Ça brûlait la chair et coupait le souffle. Mais c'était autre chose encore. C'était magique, simplement.
La jeune fille ouvrit les yeux doucement et un sourire s'étira sur son visage. Elle aperçut, du coin de l'œil, que son père avait arrêté ses corrections. Il cligna une fois des paupières puis baissa, de nouveau, les yeux sur le parchemin.
- Est-ce que je devrais dessiner à chaque fois ?
Elle avait réussi. Peut-être. Mais elle n'était pas efficace. Elle n'était pas rapide comme Hermione.
- Tout dépend de vous, répondit-il après quelques minutes.
La réponse ne voulait rien dire pour la jeune fille. Soit elle allait passer sa vie à faire des dessins, soit son cerveau devait penser comme un idiot. Elle n'insista pas. Elle reprit sa baguette en main et ferma les yeux une nouvelle fois pour rendre son aspect initial à l'aiguille. Après une minute, elle sentait le flux de magie partir de son cœur, remonter le long de sa colonne vertébrale, glisser sous sa clavicule pour toucher son humérus, effleurer son coude, électrifier ses doigts et pénétrer sa baguette.
- J'ai réussi, annonça-t-elle simplement alors qu'elle levait la tête pour regarder son père.
Sa plume continuait à fendre l'air et il ne semblait l'avoir entendue.
- J'ai réussi, répéta la jeune fille d'une voix plus forte.
- J'avais entendu la première fois, répondit-il d'un ton ennuyé.
Il continua à écrire sans prendre la peine de voir la petite fille peinée devant lui. Il pensait peut-être être capable de voir les détails infimes, les subtilités du monde qui l'entourait mais lorsque sa fille était concernée, il était tout simplement aveugle.
Artemia baissa les yeux sur son allumette et la rangea dans la boite avec les autres. Elle inspira profondément avant de se lever et de reprendre son sac. Il ne semblait rien vouloir ajouter de plus et elle n'était pas là pour lui faire la conversation. Elle hésita un moment avant de parler, sachant pertinemment que chaque mot qui sortirait de sa bouche n'aurait aucune valeur aux yeux de son père. Elle se sentait pourtant obliger d'essayer.
- Merci pour votre aide...
Elle ne savait toujours pas comment s'adresser à lui. Elle ne savait décidément pas ce qu'il représentait aujourd'hui. Il était un peu plus qu'un professeur mais beaucoup moins qu'un père et loin d'être un ami pour autant. Il n'était rien de tout cela mais il n'était pas rien, non plus.
Il l'ignora et attendit qu'elle soit à la porte pour faire entendre sa voix basse.
- J'ose espérer que ce sera la dernière fois que vous serez mesuré à un imbécile comme Londubat.
Elle ne prit même pas la peine de se retourner et quitta la pièce.
ooo
Poudlard se transformait à mesure que les jours défilaient. Le soleil d'automne ne brillait que d'une lumière froide. Le vent glacial d'Ecosse faisait danser les arbres et leurs feuilles roussâtres. Il n'y avait plus autant d'élève qui s'attardaient dehors, et tous avaient revêtus leurs capes de laine. Octobre était là, couvert par son manteau folié aux couleurs éclatantes de l'automne.
Au matin de ses douze ans, Artemia n'avait pas envie de sortir de son lit. Elle aurait voulu rester dans ce lit toute la journée avec Holly comme seul compagnon. Hermione ne lui avait pas laissé le choix. Elle lui souhaita son anniversaire en la prenant dans ses bras. Elle lui tendit un petit paquet emballé d'un papier argenté. Artemia sourit à son amie, attendrit par l'attention.
Elle tira sur le nœud et sortit le livre à la couverture rouge de l'emballage. Les fondamentaux de la chimie. Elle ouvrit la première page et parcourut le glossaire des yeux. Il y avait des mots inconnus pour une jeune fille de douze ans. Cation, anion, Nombre de masse, nombre d'Avogadro, liaison hydrogène, liaison covalente, aldéhyde, acide carboxylique. Mais il y avait des mots qu'elle connaissait bien : Mole, la théorie atomique de Bohr, électron et électronégativité, tableau périodique, gaz, liquide, solide, oxydation et réduction. Il y avait encore des mots qui l'avaient toujours fait frissonner : Carbone, oxygène, azote, phosphore, souffre, silicium, argent, iode, brome, potassium, sodium, bérylium et tous les autres. Artemia referma le livre, les yeux brillants de joie. Cette attention embaumait son cœur. Elle était tellement contente de pouvoir partager cette facette du monde avec quelqu'un.
- Merci beaucoup, Hermione. C'est génial !
Elle savait qu'en intégrant une école de magie elle ne pourrait pas continuer son éducation moldue. Elle trouvait cela dommage. Les moldus travaillaient autrement mais vivaient tout aussi bien que les sorciers. Ils défiaient, eux aussi, les lois de la physique. Ils envoyaient des hommes sur la Lune, ils pouvaient voir à l'intérieur d'un corps, ils inventaient des robots, ils volaient dans le ciel et roulaient sur la Terre. Ils n'avaient peut-être pas de magie en eux mais ils n'en avaient pas besoin.
- Tu avais dit que tu aimais la chimie la première fois qu'on s'est vu, j'ai pensé que tu apprécierais d'en savoir plus. Mon père m'a dit que le livre était peut-être un peu compliqué mais il est bien expliqué et il y a des exercices pratiques en plus de la théorie.
L'aînée sourit timidement tandis qu'Artémia, à son tour, encercla son amie dans ses bras.
- Merci, c'est parfait. Vraiment parfait, chuchota-t-elle alors que Lavande et Parvati ronflait paisiblement.
Elle se détacha ensuite de la jeune fille, soudainement gênée. Elle posa son livre sur sa table de chevet avant d'entraîner son amie vers la Grande Salle.
Comme tous les dimanches, la Grande Salle, aux heures matinales de la journée, brillait de l'absence des élèves qui se prélassaient dans leurs lits jusqu'au midi. Il ne manquait jamais de professeur à la Grande Table. Artémia, comme à son habitude maintenant, jeta un coup d'œil vers son père. Il tournait la tête vers le professeur Chourave qui parlait la bouche pleine et avec une ardeur qui devrait être interdite le matin. Elle détourna le regard et s'installa à côté d'Hermione, face à Percy. Hermione commença à discuter des classes avec le préfet, tandis qu'Artémia s'enterrait dans son silence comme elle le faisait chaque matin. La brune l'avait compris maintenant et elle n'essayait plus de la faire participer aux discussions.
Le courrier arriva ainsi qu'une pluie de plume sur la table. La gazette tomba devant Hermione qui s'excusa auprès du garçon rouquin et commença la lecture du journal. Un bruit sourd la déconcentra et elle releva la tête pour découvrir un paquet devant Artémia, puis un second tomba sur le premier. Artemia fronça les sourcils alors qu'elle examinait les paquets. Elle se sentait soudainement curieuse mais timide devant ces cadeaux inconnus. Elle s'empara du premier devant elle et lut la carte, rédigée en français.
Très chère Artémia,
Joyeux anniversaire !
Je tiens à m'excuser de ne pas t'avoir écrit plus tôt. Comme tu as pu le constater par toi-même, beaucoup de choses ont changé… Il faut du temps pour s'adapter. Ta maman me manque chaque jour. C'est étrange de ne plus te voir dans mon fauteuil au laboratoire après toutes ses années. J'espère que tout se passe bien à Poudlard et avec ton papa. J'imagine que tu dois leur en faire voir de toutes les couleurs (et tu aurais raison !)
J'espère que ton cadeau te fera plaisir et qu'il te rappellera que même si tu ne nous vois pas, nous serons toujours là avec toi.
Je t'embrasse fort, Anne.
Artemia lut la missive une deuxième fois, partagée entre la joie et la tristesse. Elle avait écrit à Anne quelques jours après la rentrée à Poudlard pour lui donner de ses nouvelles. Elle décacheta le paquet et découvrir un gros livre en cuir. Au centre de la couverture, le signe de l'éternité était gravé en lettre dorée. Elle passa son doigt par-dessus et s'empara de la couverture puis la tourna. Une première photo montrait un petit bébé aux grands yeux bleus qui rigolait. On pouvait presque entendre son rire tant le bébé était expressif. La légende disait : Artémia, 1 mois. Elle tourna les pages et se vit grandir en photo. Elle admira ses premiers pas maladroits, ses caprices pour manger, se faire chatouiller par sa mère, pleurer dans les bras d'Anne. Elle découvrit son premier Noël et le balai-jouet qu'elle avait reçu. Elle se remémora chacun de ses anniversaires, sa première rentrée des classes, la première rencontre avec Edern. Elle rigola lorsqu'elle se contempla pleine de peintures ou avec un kit de Médicomage dans les bras. Elle sentit son cœur se serrer quand elle se trouvait dans le bureau de sa mère sous une pile de livre. Les larmes lui montaient aux yeux. Comme sa maman lui manquait. Comme sa vie d'avant lui manquait. Artémia referma le livre doucement. Elle fixa la couverture quelques minutes jusqu'à ce qu'Hermione la ramène à la réalité. Artemia effaça les larmes aux coins de ses yeux.
- Il t'en reste un, tu sais, s'amusa-t-elle.
La jeune fille acquiesça et écarta l'album pour s'emparer de son second paquet. Elle attrapa la carte et reconnut immédiatement l'écriture élégante et masculine de son père. Elle était brève. Brève et impersonnelle, détachée comme s'il ne connaissait pas le destinataire. Bon anniversaire. SR. Artémia pinça les lèvres et tendit discrètement la carte à son amie. Elle baissa les yeux puis haussa les épaules.
- Au moins, il n'a pas oublié ton anniversaire.
Artemia acquiesça. Elle devait se contenter de ça maintenant. Elle n'espérait rien d'extravagant, rien d'incroyable de la part de son père. Il aurait pu lui donner son cadeau en personne, il aurait pu faire l'effort d'actionner ses jambes. Elle se sentait fatiguée, maintenant, d'essayer de lui plaire et qu'il n'en fasse rien. Elle ne voulait pas de son cadeau, elle ne voulait pas de ses vœux, elle le voulait simplement. Lui. Son père. Un père. Elle tourna la tête pour le regarder. Ses yeux noirs étaient fixés sur elle comme un aigle sur sa proie. Elle se sentait mal face à son emprise étouffante. Elle empoigna brusquement l'album que lui avait offert Anne et se leva, souhaitant s'éloigner au plus vite de son père.
- Artémia, attends ! Tu as oublié ça ! L'interpella Hermione, inconsciente du mal-être soudain de son amie.
Elle lui tendit le paquet toujours emballé et glissa la carte dans ses mains avant de la voir s'avancer vers les Grandes Portes. La jeune fille baissa ses yeux sur le morceau de parchemin et elle le laissa tomber comme un vulgaire papier alors qu'elle franchissait le seuil de la Grande Salle. Elle pouvait toujours sentir le regard de son père dans son dos. Elle n'en avait rien à faire.
Elle voulait souffler, respirer l'air frais. Elle s'orienta vers le parc du château.
ooo
Artémia leva la tête tandis qu'Hermione apparaissait dans la chambre.
- Tu n'étais pas à la bibliothèque, constata-t-elle une once de reproche dans la voix.
- Manifestement.
Les deux jeunes filles s'observèrent quelques minutes, silencieuses, leurs souffles se faisant échos.
- Que t'a offert ton père, alors ?
Artemia haussa les épaules, tout en désignant d'un mouvement de tête le cadeau dans sa malle.
- Tu ne l'as pas ouvert ? S'exclama Hermione alors que ses yeux s'arrondissaient de surprise.
- Tu as d'autres questions aussi pertinentes en réserve ?
Hermione croisa les bras sur sa poitrine, se donnant un air semblable à celui de leur directrice de maison.
- Tu n'es pas obligée de prendre ce ton avec moi, Artemia.
Artemia fixa son ami pendant quelques secondes avant d'observer à nouveau les photos de son album.
- C'est un livre, je crois.
Artémia soupira et se tourna vers son amie. Elle tenait le paquet dans ses mains, les yeux avides de curiosité. Elle voulait savoir ce qu'un homme brillant comme Severus Rogue pouvait conseiller comme livre.
- Je suis certaine que c'est un livre de Potion. Tu ne veux pas l'ouvrir ? S'enquit-elle la voix pleine d'espérance.
Artemia ne partageait pas la même excitation que son amie. Elle n'en avait rien à faire du cadeau de son père, elle aurait même voulu le lui rendre. Elle n'en voulait pas.
- Ouvre le si tu le souhaites, répondit-elle, ennuyée.
- Oh non, ce n'est pas à moi de l'ouvrir... Tu es sûre que ça ne te gêne pas ?
- Pas le moins du monde. Tu peux même le lire.
Hermione n'attendit pas longtemps pour déchirer le papier sombre. Elle découvrit un épais livre bleu. Anciennes Potions et leurs origines était gravé en lettre argentée dans la couverture.
- Oh regarde Mia !
Artémia leva les yeux au ciel en soupirant.
- Génial un livre de Potions.
ooo
Hermione scruta le dos de son amie pendant quelques secondes. Artémia n'était pas toujours aimable, c'était un fait. Artémia n'était pas toujours agréable, c'était un fait. Elle était parfois blessante aussi. Méprisante, parfois. Mais autant elle pouvait être insupportable, autant elle pouvait être plaisante. Par moment, elle était adorable, soucieuse, réconfortante. Surtout, c'était la seule qui restait à ses côtés sans rien demander en retour. Elle ne s'intéressait pas à elle parce qu'elle rendait de bons devoirs, elle ne s'intéressait pas à elle parce qu'elle rapportait des points. Elle ne savait pas ce qui poussait Artémia Rogue, caractérielle Sang Pur, à s'associer à une née-moldue comme elle. Elle n'était pas belle comme Lavande, ni sportive comme Harry. Elle n'était pas drôle comme les jumeaux Weasley. Elle passait son temps à lire et à faire ses devoirs. Neville l'aimait bien, lui aussi. Il était gentil, un peu naïf, mais attachant. Seulement, si elle devait choisir entre ses deux amis, elle préférerait Artémia. Parce qu'Artémia était peut-être compliquée mais elle était courageuse. Pour cette raison, elle savait que son amie serait toujours là pour elle. Elle la soutenait déjà chaque jour. Elle aimait lire aussi, elle aimait parler des moldus. Elle était son amie, sa meilleure amie peut être bien. Alors si tel était le prix à payer pour une amitié pareille, elle pouvait bien faire l'impasse sur ces mauvais moments. Et elle avait la ruse de se faire pardonner à chaque fois.
Hermione s'embarqua à la découverte du livre de Potions. Plus tard, quand elle releva le nez, Mia était dans son lit, son album en cuir contre sa poitrine et Holly à ses pieds. Elle regardait le plafond. Hermione voyait bien que son amie vivait des moments difficiles dernièrement. Elle ne savait pas vraiment comment l'aider. Elle n'était pas la personne qui devait l'aider, Hermione en était certaine.
- C'est vraiment un livre intéressant ! Ton père a bon goût !
Artemia se redressa, faisant craquer les bois du lit.
- Aussi intéressant que l'Histoire de Poudlard ? Railla Artémia.
Hermione poussa son amie en rigolant. Elle avait toujours la ruse de se faire pardonner.
